Analyser les années 30-40, pour comprendre la volonté de détruire les institutions françaises en 2008

Publié le 18 novembre 2008 - par - 290 vues
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Après Le choix de la défaite (2006) qui en « forme la toile de fond », Annie Lacroix-Riz décrit dans De Munich à Vichy « la dernière étape, décisive, du plan visant à liquider les institutions « démocratiques » de la France en installant sur son territoire les vaincus de 1918, désormais garants de l’ordre « européen »» .

Aujourd’hui, les garants de l’ordre européen sont les vaincus de 1945, et c’est encore d’un ordre à caractère ethnique qu’il s’agit. Pour l’imposer sans guerre matérielle, des textes du Conseil de l’Europe peuvent suffire : charte européenne des langues régionales ou minoritaires, convention cadre pour la protection des minorités nationales. Leur application en France ferait triompher « un ordre […] qui sera la négation de la République et de la démocratie ». Daladier a qualifié ainsi le système qu’il avait contribué à mettre en place , et ces mots restent actuels. L’analyse des années 1938-1940 par Annie Lacroix-Riz permet de déceler un air de déjà-vu dans certains phénomènes en cours dans notre pays : des appels à la subversion ethnique, des tentatives de restructuration territoriale au mépris des frontières, et le matraquage sémantique indispensable.

1. Au moment de donner son adhésion formelle à l’annexion de l’Autriche et des Sudètes, Camille Chautemps « observa qu’on laissait ainsi le Reich appliquer à Prague […] la technique d’une guerre civile extérieure » . L’oxymore convient pour décrire ce qui se passe en France aujourd’hui.

En 2006, lors d’une réunion avec les représentants de la commission langues et cultures régionales de l’Association des Régions de France et du Comité français du Bureau Européen des Langues Moins Répandues, le président de l’Intergroupe Minorités Nationales Traditionnelles, Régions Constitutionnelles et Langues Régionales du Parlement européen a déclaré que « pratiquement seule en Europe », la France n’a « ni signé ni ratifié la convention cadre européenne sur les minorités nationales », qu’elle n’a « pas encore ratifié la charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».

Il a souhaité qu’elle s’en acquitte et « reconnaisse pleinement le droit à l’existence des citoyens et peuples qui la composent dans leur spécificité notamment à travers un système d’éducation, des media et un espace public permettant l’expression normale de leurs langues, l’enseignement de leurs cultures et de leurs histoires », et il a interpellé « les Etats et l’Union européenne sur l’urgence des mesures à prendre et sur leur devoir d’ingérence, compte tenu de la faiblesse dans laquelle ont été mises ces langues en France ». Hans-Gert Pöttering, qui est un militant de longue date des « droits des minorités », s’est référé en 2007, pour les besoins de la cause, au travail de cet Intergroupe. Sous l’égide du Parlement européen dont il est le président, la France doit donc faire l’objet d’un démantèlement ethnique.

La « technique d’une guerre civile extérieure » sert aussi à la Föderalistische Union Europäischer Volksgruppen/Union Fédéraliste des Communautés Ethniques Européennes. Une résolution prise lors de son congrès de 2007 à Tallinn demande, « puisque le peuple breton, sur le territoire correspondant à l’Etat breton, Etat souverain jusqu’à l’abolition unilatérale de cet Etat par la Révolution française, a adopté dans sa majorité le projet de Constitution Européenne, à la différence du peuple français qui l’a rejetée, qu’une commission d’experts internationaux indépendants soit constituée pour examiner le véritable statut juridique de la Bretagne au regard du droit international et qu’on développe des formes appropriées d’autogestion linguistique, culturelle, administrative et politique », car « il y va de la survie d’un peuple européen, le peuple breton, en tant que peuple ». Le ministère allemand de l’Intérieur a versé 30 000 euros pour le financement de ce congrès, comme s’il était habilité à gérer l’Europe entière selon des critères ethniques, au mépris de l’histoire.

En 2007, l’organisation de jeunesse de la FUEV a tenu son séminaire annuel à Tarbes, « en solidarité avec des Occitans », sur « la situation particulière des communautés linguistiques régionales en France ». Sa vice-présidente a dit que « selon l’article 2 de la Constitution française, le français est l’unique langue parlée en France », que « l’Etat se soustrait ainsi avec succès à la responsabilité qui lui incombe dans la protection de la diversité linguistique, selon lui inexistante en France », mais que, « la réalité étant différente, les Occitans n’ont pas d’autre choix que de se rassembler en masse pour revendiquer leurs droits » – un appel sans fard à la subversion .

Et il y eut en octobre 2008 le manifeste Changer d’ère de Daniel Cohn-Bendit, Eva Joly, José Bové, Cécile Duflot, Antoine Waechter et quelques autres. L’UE y est décrite comme « espace de paix et de coopération entre les 27 Etats et les 83 peuples qui la composent ». Ces deux chiffres montrent que les signataires sont pour l’Europe ethnicisée voulue par l’Allemagne. Au Parlement européen, les Verts forment depuis 1999 un groupe avec l’Alliance Libre Européenne, créée en 1981, appelée un temps Parti Démocratique des Peuples d’Europe/Alliance Libre Européenne, et regroupant « des partis régionalistes (fédéralistes, autonomistes ou indépendantistes) ». Dans l’ALE se retrouvent le Mouvement Région Savoie, l’Union démocratique bretonne, l’Union du peuple alsacien, le Partitu di a Nazione Corsa, le Partit Occitan, l’Unitat Catalana et la Ligue savoisienne. Le groupe Les Verts/ALE, dont Daniel Cohn-Bendit est co-président depuis 2002, veut construire une « Union européenne des peuples libres », donc à caractère ethnique. Il a diffusé une carte avec l’en-tête du Parlement européen, où la France est amputée de la moitié de son territoire .

2. Dans le chapitre sur « le Reich maître de la politique extérieure française », Annie Lacroix-Riz évoque la signature en décembre 1938, par Ribbentrop et Georges Bonnet, d’une « déclaration franco-allemande », dont un point portait sur la reconnaissance du caractère définitif de la « frontière entre leurs pays » , et censée être « une formulation des déclarations répétées du Führer qu’il n’a plus de revendications territoriales contre la France » . Cela n’a pas empêché l’annexion de l’Alsace, placée sous les ordres du Gauleiter de Bade en août 1940, puis réunie avec ce dernier territoire dans le Gau Oberrhein.

Les eurodistricts franco-allemands qui impliquent l’Alsace sont aujourd’hui, en un temps de paix apparente, une sorte d’équivalent géopolitique de ce Gau. La création de l’Eurodistrict Strasbourg-Kehl fut annoncée par Jacques Chirac et Gerhard Schröder en janvier 2003. A l’initiative du ministère allemand des Affaires étrangères, le périmètre en fut aussitôt étendu bien au-delà de Kehl, pour englober tout l’Ortenaukreis. C’est finalement un Eurodistrict Strasbourg-Ortenau qui a vu le jour par la signature d’une convention en octobre 2005 .

Dès juin 2003, deux députés de la Diète régionale du Bade-Wurtemberg ont demandé la création d’un Eurodistrict Fribourg-Colmar, qui serait bilingue. Le maire de Fribourg et celui de Mulhouse ont pris le relais, ce qui aboutit en 2006 à la Convention de coopération marquant la création de l’Eurodistrict Region Freiburg/Centre et Sud Alsace. La mission en est d’ « intensifier la coopération transfrontalière sous des formes nouvelles, non prévues par l’Accord de Karlsruhe » , afin de « construire un espace transfrontalier doté d’une identité territoriale commune » et d’ « œuvrer pour un développement cohérent de cet espace dans l’intérêt premier des citoyens, les incitant au rapprochement, en gommant l’effet frontière » .

Au nord de l’Alsace, l’instance transfrontalière Pamina créée en 1991, avec deux éléments allemands (Palatinat et Mittlerer Oberrhein) et un élément français (Nord Alsace), est devenue Groupement Local de Coopération Transfrontalière Regio Pamina en 2003, avant de s’appeler depuis juin 2008 Eurodistrict Regio Pamina. Du nord au sud, c’est l’Alsace entière qui est en train de fusionner avec le Pays de Bade.

En 2008, à peine élu maire de Strasbourg, Roland Ries a réaffirmé « le projet fort de créer un […] district européen à statut juridique et fiscal particulier qui accueillerait de grandes institutions européennes et les sièges sociaux de grands groupes européens. », avec un « statut d’extraterritorialité, un peu sur le mode de Washington D.C. ». Par la suite, il a fait machine arrière là-dessus, mais a confirmé qu’il est partisan en la matière d’ « une pleine autonomie politique, opérationnelle et financière, tout en garantissant le maintien et le respect de la souveraineté nationale » .

Cela n’a pas échappé aux autonomistes alsaciens d’aujourd’hui. Ils ont salué l’ « heureux et salutaire tournant » pris par rapport à la politique de l’équipe municipale précédente, ajoutant que « l’Eurodistrict sera nécessairement doté d’un statut bilingue français-allemand qui pourrait faire tache d’huile et, pour finir, être étendu à toute l’Alsace » . Un passage de L’Alsace et la gauche, Un terreau pour la social-démocratie ne devrait pas non plus leur déplaire, là où Roland Ries écrit que « c’est bien à une gauche girondine, autochtone, attachée à défendre de façon pragmatique les spécificités de cette région, que les populations sont disposées à faire confiance et non à une gauche nationale, jacobine et anticléricale, pièce rapportée sur le tissu régional » .

Du côté allemand, on se félicite de tout cela. En 2002, Wolfgang Schäuble avait plaidé en faveur d’un grand district européen autour de Strasbourg. Pour le président de l’arrondissement de Fribourg-en-Brisgau, c’était là « une idée fascinante » qui, « vue d’Allemagne […] suscite beaucoup d’enthousiasme, ce qui ne doit pas être le cas du côté français où l’on doit craindre pour le maintien de la souveraineté de l’Etat ». Dès l’annonce de sa création, le maire de Kehl a dit que l’Eurodistrict « ne sera ni français, ni allemand, ni franco-allemand », qu’ « il doit posséder sa propre personnalité, être un objet neuf avec ses règles et, peut-être, ses institutions propres ».

A propos du projet d’harmonisation fiscale prévu pour l’eurodistrict, le chef administratif de l’Ortenau a déclaré en 2005 : « Ce que l’on doit bien comprendre est que pour y parvenir, la volonté locale ne suffit pas dans la mesure où l’on touche au cœur de l’Etat, de la souveraineté nationale. Ceci pose notamment un réel problème au niveau français qui reconnaît et défend l’indivisibilité du territoire. Dans cet exemple, il n’existe qu’un seul moyen de contourner cet obstacle : réviser la Constitution française, ce qu’un maire ou un élu régional ne peut faire. » Il a également affirmé que l’Eurodistrict n’était pas « une affaire à court terme », et qu’un jour, « quand cette vision deviendra réalité, il y aura probablement un Parlement commun, avec deux langues officielles ». Mais alors, c’en serait fait de la France.

3. A propos de la collaboration policière, Annie Lacroix-Riz parle de l’invitation, début 1939, d’un haut fonctionnaire français dans les bureaux berlinois de la Gestapo. Là, « Heinrich Müller sollicita de son visiteur français la chasse aux communistes allemands réfugiés en France », et lui demanda en particulier de s’occuper de l’un d’eux, qui recevrait du courrier destiné à des « terroristes ». L’auteur écrit que « ce terme désignant dans le Troisième Reich les communistes était étranger à la tradition policière française », qui avait usé jusqu’alors de celui d’ « extrémistes ». Mais « l’acclimatation sémantique fut immédiate, bien que la traduction demeurât nécessaire » .

L’acclimatation en France de notions étrangères à sa culture politique s’y poursuit sous nos yeux. La création d’eurodistricts s’accompagne de révisions sémantiques. Ainsi, lors d’un débat, l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau a été qualifié d’ « agglomération binationale » avec le Rhin comme « fleuve traversant ». René Schickelé, l’écrivain de référence des autonomistes alsaciens d’aujourd’hui, voyait les Vosges et la Forêt Noire « comme les deux côtés d’un livre ouvert » et s’imaginait souvent « que le Rhin ne les sépare pas, mais au contraire les rassemble ». Pour préparer les Alsaciens au démantèlement du territoire national sacrifié à l’Europe des régions, on les affuble d’une « identité rhénane » associée au cadre sans échappatoire du « Rhin supérieur », censé être leur nouveau chez-soi .

Déjà, le secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes voit en eux des « transfrontaliers », alors qu’ils étaient considérés jusqu’ici tout au plus comme des « frontaliers ». A Strasbourg, en 2008, il a affirmé sa « conviction que l’on peut aller beaucoup plus loin encore », qu’ « il faut pouvoir faire preuve de créativité, ajuster les normes aux réalités locales, accepter de sortir de nos schémas administratifs classiques », et que « c’est l’essence même de la politique que de rendre possible ce genre d’adaptations ». Mais la France ne doit pas s’adapter à ce qui la détruira.

Il y a plus redoutable encore. Dans le vocabulaire politique français, l’ « exception culturelle » désignait « une technique de négociation, une mesure de protection » dans le cadre des négociations commerciales internationales, et signifiait que les biens culturels ne peuvent être « traités, produits, échangés, vendus comme les autres ». On lui a substitué la « diversité culturelle » , aussitôt utilisée comme synonyme de « diversité ethnique ». La France a ainsi basculé dans la reconnaissance du principe ethno-culturel, étranger à son essence, mais que l’Allemagne, par tradition historique et sens de son intérêt national, défend sur tous les fronts. L’un des rédacteurs allemands de la charte des droits fondamentaux a déclaré que « par son préambule et son article 22 », elle « ancre des éléments du droit des minorités ». Celui-ci a donc pour le moment comme marqueurs la « diversité des cultures et des traditions des peuples de l’Europe », la « diversité culturelle, religieuse et linguistique ». Cette charte a été voulue par l’Allemagne, sans entretiens préalables avec les gouvernements partenaires de l’UE.

Une curiosité pour finir : dans le chapitre sur « les ennemis de la République du printemps à l’été 1939 », Annie Lacroix-Riz mentionne « le numéro 43, d’avril 1939, du Grand Occident, mensuel sous-titré « Le judéo-maçon, voilà l’ennemi ! », avec un « Pétain au pouvoir ! » barrant sa première page. Officiellement dirigé par l’antisémite forcené Lucien Pemjean […], le journal […] avait été lancé en octobre 1935 par l’agence de « propagande allemande » Prima (puis Prima-Presse) dirigée par Paul Ferdonnet » .

Avec juste une lettre de plus dans son nom, c’est le groupe Prisma Presse qui a lancé en 1979 Géo, l’un des vecteurs de la politique ethno-culturelle allemande en France. Dans un numéro spécial de la revue consacré à « L’Europe qui nous passionne » (septembre 2003), on trouve une carte ethnique des « peuples » d’Europe, dont sept pour la France (Bretagne, Normandie, Lorraine, Alsace, Savoie, Catalogne et Pays basque). Elle porte l’adresse d’un site ethniciste basé à Quimper : www.eurominority.org.

Prisma Presse est la filiale française de Gruner + Jahr, créé en 1965 par Richard Gruner, John Jahr et Gerd Bucerius. En 1969, Gruner a vendu ses parts à ses deux associés, qui les ont cédées peu après à Bertelsmann. Ce groupe est étroitement lié à la sphère politique, en Allemagne comme à l’échelle européenne et au-delà ; ses produits peuvent donc être examinés sous l’angle de leur conformité aux objectifs et aux intérêts de la politique étrangère allemande. Bertelsmann a été le fournisseur le plus important de la Wehrmacht : de l’automne 1939 à l’été 1944, il lui a vendu entre 19 et 21 millions de livres. L’éditeur John Jahr, qui sera par la suite l’un des associés de Gruner + Jahr, a été un autre des gros fournisseurs de la Wehrmacht .

Le Munich rampant d’aujourd’hui peut lui aussi mener à Vichy.

Yvonne Bollmann

Annie Lacroix-Riz, De Munich à Vichy, L’assassinat de la Troisième République, 1938-1940, Armand Colin, 2008.

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