Anatomie d’un désastre, l’Occident, l’islam et la guerre au XXIe siècle, par Enyo

Publié le 19 février 2010 - par - 907 vues
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Le meilleur moyen de saborder un livre qui dérange, c’est encore de ne pas en parler. Même, et peut-être surtout, pour en dire du mal. Finis les ciseaux, bien trop voyants, d’Anastasie qui sévissaient encore dans la première partie du 20e siècle. Motus. Silence de plomb. Tel est le mode opératoire, redoutablement efficace, de la censure postmoderne. Celle qu’exercent sans partage, les élites bien-pensantes de ce pays et les médias qui leur servent de porte-voix.

C’est le triste sort que vient de subir un livre remarquable, publié il y a bientôt un an chez un grand éditeur parisien (Denoël) et dont la plupart d’entre vous n’ont sans doute jamais entendu parler. Pour la bonne et simple raison qu’à la très remarquable exception d’Ivan Rioufol qui en fait mention au printemps dernier dans son bloc-notes hebdomadaire du Figaro et de l’agence de presse israélienne Mena, aucun média n’en a soufflé le moindre mot.

Il est vrai que son contenu va totalement à l’encontre des poncifs et des idées reçues rabâchées depuis des décennies sur l’islam, l’intégrisme islamique et le terrorisme. Il est vrai aussi que le titre de l’ouvrage, ANATOMIE D’UN DÉSASTRE, l’Occident, l’islam et la guerre au XXIe siècle, indique clairement, avant même d’avoir commencé à feuilleter ses 425 pages, que sa lecture pourrait bien finir par ébranler les préjugés de nos maîtres à penser sur les bienfaits de la « société multiculturelle », « l’immigration, une chance pour la France » et autres ritournelles délicieusement émollientes. Il est vrai aussi, et cela ne gâche rien, que l’auteur sait de quoi il parle. Impossible de le dénigrer ou de le salir en le taxant d’incompétence, en lui reprochant de ne rien connaître à la culture et aux société musulmanes ou de n’avoir aucune expérience de la lutte contre le terrorisme.

Car la personne qui se présente sous le pseudonyme d’Enyo, déesse grecque des batailles, a un CV en béton. Cette femme, qui explique en préambule que ses fonctions l’obligent à garder le plus strict anonymat, a été successivement professeur des universités en sciences politiques puis diplomate en poste dans de nombreux pays arabes ou de culture musulmane, avant d’être détachée en 2002 auprès du service de renseignement extérieur d’un grand pays européen. Détail intéressant, elle est arabophone et connaît sur le bout des doigts le Coran, les hadiths et toute la littérature sacrée de l’islam.

Au terme d’une dissection particulièrement méthodique des cultures musulmanes et occidentales et des rapports tumultueux qu’elles entretiennent depuis 14 siècles, Enyo livre un diagnostic préoccupant pour ne pas dire inquiétant de la situation présente. Elle démontre avec force références et arguments que le terrorisme islamique est bien en guerre contre l’Occident et qu’il ne s’agit pas, comme certains voudraient le croire ou le faire croire, d’une simple dérive sectaire, sanguinaire ou criminelle. Sous sa plume, le mythe de « l’islam, religion de paix et de tolérance » auxquels beaucoup de nos contemporains et de nos dirigeants croient ou veulent croire, souvent de bonne foi, n’est plus qu’un champ de ruine.

Mais cette guerre inédite n’a plus rien à voir avec la guerre classique telle que la concevait Clausewitz avec ses codes et ses règles bien définies. Surtout l’Occident, dont les valeurs héritées de Voltaire et de Rousseau ne cessent de reculer, y compris à l’intérieur de son propre périmètre, semble désarmé face à un ennemi aux multiples facettes qui a choisi la « stratégie de l’évitement » et qui surfe avec brio sur tous les leviers (internet, médias) que lui offre la mondialisation pour mieux l’atteindre et, in fine, le soumettre. « L’islam est par son universalisme une religion faite pour la mondialisation et la mondialisation permet de rêver l’unité de l’islam » écrit Enyo. Surtout elle « lui redonne la possibilité historique de reprendre l’offensive » après la parenthèse humiliante du 19e siècle et de la colonisation. Même si leur représentation politique du monde date d’un autre âge, se limitant à la Oumma (la communauté des croyants), aux domaines de la Paix (le monde islamique) et de la Guerre (le monde non-islamique) et à la charia, la fameuse loi islamique directement inspirée par Dieu et donc supérieure, par essence, à tout autre forme de contrat social érigé par les hommes, ces « néofondamentalistes » sont loin de ressembler à la caricature du terroriste médiéval.

Maîtrisant parfaitement les technologies de communication moderne, issus le plus souvent de milieux instruits et aisés, ces nouveaux djihadistes auxquels l’auteur consacre un chapitre entier ne sont pas non plus poussés à l’action par le désespoir, l’injustice et la misère, comme le prétend une opinion erronée d’inspiration marxiste-léniniste encore largement répandue en Europe. Leur objectif est « de s’emparer du pouvoir ici bas car l’islam est une religion faite pour régir les relations entre les hommes avant d’assurer la vie éternelle. Et le néofondamentalisme hérite de cette ambition en contournant le politique ».

Ces stratégies ayant échoué par le passé, plus question en effet de prendre le pouvoir ouvertement par les armes ou par les urnes mais d’occuper le vide laissé par la rétractation des Etats en partant à la « conquête des âmes », en islamisant en profondeur des sociétés en pertes d’identité et de repères. Une tâche d’autant plus aisée que nos élites et nos dirigeants paraissent le plus souvent aveugles et ignorants du péril que représente la promotion via internet et les télévisions par satellites, de valeurs profondément antihumanistes et antidémocratiques. A commencer par le statut d’infériorité ontologique de la femme mais aussi de l’infidèle, sans oublier l’interdiction faite à tout musulman de renier sa foi, un crime puni de mort dans certains pays comme l’Arabie saoudite…. Ce qui illustre, au passage, la difficulté de promouvoir un islam laïc ou républicain, car toute initiative de ce type pourrait être interprétée par le monde islamique comme une nouvelle « fitna », une nouvelle agression de l’occident chrétien contre la oumma.

Pour résister à cette marée montante, à cette nouvelle guerre de religions qui ne dit pas son nom, Enyo propose quelques innovations stratégiques (comme désamorcer les bombes humaines en brouillant leur image sur Internet), invite « l’Homo occidentalis à se réconcilier avec lui-même et avec le progrès », pierre angulaire de la philosophie des Lumières. Puis, partant du principe que le premier devoir d’un Etat démocratique est de garantir la sécurité de ses citoyens, elle n’exclut pas non plus la possibilité de devoir un jour renoncer temporairement à certains droits de l’homme derrière lesquels s’abritent ces combattants qui ont juré notre perte. Quitte à faire hurler certaines de nos élites grisées par leur vision irénique du monde, mieux vaut sans doute une parenthèse passagère plutôt que de risquer de voir ces libertés si chèrement acquises disparaître à tout jamais en cas de défaite.

Pessimiste, mais pas trop, l’auteur ne cache pas que ces solutions ne peuvent que contenir le mal à défaut d’espérer le vaincre entièrement. L’Occident va devoir s’habituer à vivre longtemps avec un ennemi, certes faible, mais capable de jouer habilement de ses contradictions, de ses peurs et de ses renoncements. En relisant les Mémoires de Guerre, de Winston Churchill, récemment publiées chez Tallandier, on ne peut s’empêcher de penser que notre époque aurait bougrement besoin d’hommes politiques de cette trempe, capables de redonner à l’Occident le cap, la fierté et la confiance qui lui manquent.

Marc Mennessier

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