Ann Pak : Lorsqu’on est femme en Iran, on ne peut que devenir laïque

Publié le 7 avril 2010 - par - 534 vues

Ann Pak est une militante et féministe et laïque née en Iran.
En août 2009, elle a signé la pétition « Halte à la burqa et au voile, symboles de la soumission des femmes et de l’offensive islamiste » parue sur le journal Riposte Laïque et initiée par Anne Zelensky, Annie Sugier et Pierre Cassen. En effet, très engagée dans la défense du peuple iranien, incontestablement l’un des plus cultivés au monde, Ann Pak sait ce que signifie porter le voile et elle ne cesse depuis des années d’alerter l’opinion publique sur la condition des femmes en Iran et les crimes perpétrés par un régime théocratique qui n’hésite pas à faire tirer à vue sur les foules, violer, emprisonner, torturer… tous ceux qui aspirent à la liberté et à la démocratie.

Riposte Laïque : Ann, votre parcours personnel est-il à l’origine de la force de vos engagements actuels ?

Anne Pak : J’avais 12 ans lorsque la révolution a eu lieu en Iran. Je me souviens des révoltes très graves survenues après l’arrivée au pouvoir de Khomeiny en février 1979. J’ai surtout un souvenir très précis de la protestation des femmes qui ont manifesté dans les rues, devant le palais de justice et devant le bâtiment de la télévision iranienne. Elles n’ont jamais été écoutées et elles ont été obligées de se voiler seulement quinze jours après l’arrivée au pouvoir de Khomeiny. Il faut savoir notamment que Bani Sadr, le premier président iranien, justifiera dans une conférence de presse le voilement des femmes en ces termes : “Dans les cheveux des femmes, il y a des ondes qui excitent les hommes. C’est pourquoi l’islam demande que les femmes se voilent.” J’étais pétrifiée, j’étais seulement une petite fille, j’ai entendu cette phrase à la télévision et depuis cette terrible phrase ne m’a plus jamais quittée.

J’ai moi-même été obligée de porter le voile de l’âge de douze ans et demi jusqu’à mon départ d’Iran. A partir de là, je n’ai cessé de me battre pour la libération des femmes en Iran mais aussi pour celle des femmes dans le monde qui sont contraintes de porter le voile. Il faut comprendre que lorsque l’on est femme dans un pays comme l’Iran, c’est-à-dire dans un pays marqué par l’islam puis par une révolution malheureusement devenue islamique, on est forcément marqué à vie et je pense que l’on n’a pas d’autre choix que de devenir féministe et laïque.

Riposte Laïque : Diriez-vous comme l’écrivain Chahdortt Djavann que le voile est « l’étoile jaune de la condition féminine » ?

Ann Pak : Je partage tout à fait cette phrase de Chahdortt Djavann. De même que les nazis marquaient les juifs d’une étoile jaune, les islamistes, eux, ont marqué les femmes d’une nouvelle toile noire : le voile. De la sorte, ils les ont enfermées dans une prison déambulante, les ont rendues invisibles, ont nié leur existence en tant qu’êtres humains tout comme les nazis avaient hier nié l’existence des juifs également en tant qu’êtres humains.

Riposte Laïque : En 2009, la mission d’information parlementaire sur la pratique du voile intégral sur le territoire national, dirigée par André Gérin, a auditionné des dizaines de personnes représentatives de la société française. Devant le courage des femmes iraniennes qui se battent, souvent au prix de leur vie, pour reconquérir des droits dont elles jouissaient avant 1979, que répondez-vous à tous ceux qui s’opposent encore en France, tel Tariq Ramadan lors de son audition du 02.12.09, au vote d’une loi contre le port de la burqa ?

Ann Pak : Si la gauche française était moins misérabilisme et hypocrite, s’il n’y avait pas de lâcheté de la part des politiques, nous n’aurions pas besoin d’arriver à faire une loi pour interdire cette horreur qu’est le voilement des femmes.

Lorsque l’on laisse dire que le voile « libère » les femmes, c’est comme dire que la cage est le paradis des oiseaux.
Comment peut-on croire à une sottise pareille ? A mon sens le voile des femmes c’est un projet politique des islamistes alliés du capitalisme.

Lorsque dans une société l’injustice est à son apogée, lorsque dans une société la consommation à tout prix est à l’ordre, lorsque l’on offre des milliards d’euros aux banques, tout cela on l’a en volant les plus pauvres et l’on a besoin des religions pour aider à supporter cette situation.

Concernant la situation actuelle, tous ces bruits sur le burqa nous empêchent d’être concentrés sur les questions économiques, politiques et sociales. En nous occupant par la question de burqa qui aurait dû être réglée autrement, on nous casse aussi par ailleurs, on casse les crèches, la retraite, l’éducation, la solidarité,….
Nous n’aurions pas eu besoin d’une loi, si la première fois que nous avions vu une femme en burka, une prison déambulante, nous avions manifesté été choqués et avions manifesté notre refus.

Sur ce sujet, l’islam n’a même pas eu besoin de se faire inviter. Il veut s’imposer. Il commence toujours en voilant le corps des femmes, en s’en prenant aux femmes, comme cela a été fait en Iran et Algérie.

En Iran et et en Afghanistan les femmes luttent contre ces horreur de voile, ici on le présente comme un « choix ». C’est cela le projet et le discours politiques des islamistes !

En voilant les femmes, en France, en Allemagne, partout en Europe on les enferme, et on autorise leurs assassins à les brûler, tuer, violer… lorsqu’elles aspirent à la liberté, lorsqu’elles refusent la soumission. Regardez le nombre de femmes tuées en France et en Europe, parce qu’elles refusent de vivre avec leur geôlier, mari et compagnon. C’est la conséquence directe d’une idéologie misogyne. Le voile c’est le suprême symbole de cette misogynie.

Tout simplement je ne pensais jamais me trouver en Europe, avec des femmes voilées ; à présent, s’il faut faire une loi pour changer les choses il faut le faire, et il faut aller jusqu’au bout, interdire tout voilement dans les universités, les écoles, hôpitaux, les lieux publics recevant les usagers et les citoyennes. Si une femme veut se voiler qu’elle le fasse chez elle.
Le voile, qu’il soit intégral ou pas, est une violence faite aux femmes, il faut l’interdire.

On auditionne Tariq Ramadan, mais pas des femmes comme Talima Nasrine, Ryahanna comédienne, Jamila ben Habibe, toutes celles qui luttent contre l’intégrisme.

Riposte Laïque : Quelles formes revêt votre action, au quotidien, en France pour soutenir la lutte engagée par les forces progressistes contre le régime despotique qui sévit en Iran ? Organisez-vous des conférences par exemple ? Le public français auquel vous vous adressez est-il attentif à l’évolution de la situation en Iran ? Est-il sensible aux souffrances du peuple iranien ?

Ann Pak : En tant que féministe, je suis engagée dans des réseaux de femmes iraniennes vivant en exil ou en Iran. Tous les ans, en Allemagne, environ trois cents ou quatre cents femmes venues de différents points du globe, aussi bien d’Europe, d’Iran, du Canada ou des Etats-Unis, se retrouvent pendant trois jours pour discuter de sujets qu’elles ont préalablement choisis.

Par ailleurs, il faut savoir aussi que les femmes iraniennes du monde entier organisent des conférences, des débats, des discussions par le biais d’Internet. Nous nous réunissons par Internet et participons à des réunions politiques et féministes, que nous vivions en Australie, en Italie, en Iran, en France ou dans tout autre pays du monde, chacune de nous prend la parole et ainsi nous échangeons nos points de vue comme dans une réunion classique. Ce genre de réunions par Internet nous a permis par exemple de lancer depuis un an et demi une campagne contre le voile, de théoriser nos pensées et de porter nos revendications féministes Mais nous devons être vigilantes car le régime iranien parvient parfois à intervenir dans nos discussions sur Internet. Et donc pour assurer le relais de notre combat aux fins d’affranchir le peuple iranien du joug oppresseur de ce régime totalitaire, nous sommes de fait obligés de diversifier nos modes d’action. Ainsi, nous rédigeons par exemple des tracts qui portent sur des revendications qui nous sont propres en tant que femmes et féministes mais aussi : “Non à la République islamique”, “Non à la peine de mort”, “Non à la lapidation”. Ou encore des tracts en faveur de la cause homosexuelle car je rappelle qu’en Iran, actuellement les homosexuels sont pendus ou jetés du haut des falaises !

Enfin, dernière forme que revêt notre action pour soutenir le peuple iranien : les conférences organisées dans des différentes villes. Comme celle faite à l’initiative du Mouvement pour la Paix et contre le Terrorisme, le 1er mars dernier à la Mairie du 3ème arrondissement à Paris avec sur le thème : “Après 30 ans de pouvoir, le régime des mollahs sera-t-il renversé ?”, en présence de moi-même, de Claire Brière-Blanchet (correspondante de Libération en Iran 1978-1979), de Michel Taubmann (journaliste et initiateur de l’appel Azadi, Liberté pour l’Iran). Annie Sugier, rédactrice au journal Riposte Laïque, m’avait d’ailleurs également fait l’honneur d’être présente dans le public ce 1er mars 2010.

Alors maintenant, vous me demandez également si le public français auquel je m’adresse lors de ces conférences est attentif à l’évolution de la situation en Iran et s’il est sensible aux souffrances du peuple iranien.
Si je prends l’exemple de la conférence du 1er mars 2010 à laquelle je me référais précédemment, le public était venu nombreux et il y avait énormément de Français. D’une manière générale, les Français sont intéressés par nos conférences, ils participent, posent des questions et sont sensibles aux luttes des Iraniens.

Mais voilà, ce que je voudrais, c’est que non seulement le public français se déplace à une conférence-débat mais que ce soit tout le monde dans la rue, qui s’intéresse à l’Iran. Je souhaite également que les Organisations non gouvernementales, Amnesty International, les associations humanistes et féministes, toutes les organisations féministes se mobilisent sur la situation en Iran afin d’alerter là aussi l’opinion publique. Les iraniennes, à travers le monde continuent par des actions diverses et variées de faire entendre leur voix : une des dernières actions a eu lieu en Suède où un groupe de jeunes se balade dans les lieux publics avec leurs ordinateurs portables et montrent les images des luttes en Iran et aussi celle de la répression.

Enfin, j’aimerais que l’Europe s’engage clairement en faveur du peuple iranien. Or, je constate qu’il existe une réticence de l’Europe à s’engager en faveur du peuple iranien. Il me semble que les peuples européens n’imaginent pas qu’en Orient, on peut aussi aspirer à la liberté, à la démocratie, à la laïcité. En Europe on met l’accent sur le nucléaire iranien, alors que l’urgent c’est la lutte du peuple pour la liberté.

Riposte Laïque : Vous parliez en début d’interview des manifestations des femmes iraniennes survenues en février 1979. Trente ans après, en 2009, le monde entier assistait sur les écrans de télévision aux manifestations d’opposition au régime actuel du peuple iranien. Aujourd’hui, les médias et les puissances occidentales semblent avoir quelque peu oublié la lutte du peuple iranien et la répression qui y est liée. Comment expliquez-vous cette indifférence ?

Ann Pak : D’une part, il faut rappeler sans cesse que le régime islamique de Téhéran interdit aux journalistes étrangers de venir en Iran. A titre personnel, je suis en contact avec quelques journalistes, par exemple récemment encore avec un journaliste de France Inter à qui je demandais : « Pourquoi tu ne fais rien pour montrer à l’opinion internationale ce qui se passe en Iran ? » Et il m’a répondu logiquement : « Mais comment veux-t-u que je fasse quelque chose alors que nous ne pouvons pas nous rendre sur place ? »

D’autre part, il faut dire aussi que les médias occidentaux préfèrent aussi parfois donner la priorité au traitement de sujets qui vont rapporter de l’argent et permettre de capter l’attention de milliers, de millions de personnes. A titre d’exemple, en ce qui me concerne, j’ai été à la fois choquée et scandalisée de voir qu’à la suite du la mort de Michael Jackson quelques jours seulement après la réélection d’Ahmadinejad, les médias ne parlaient plus que de la mort de Michael Jackson alors qu’il y avait dans le même temps des manifestations réprimées dans le sang en Iran. Conséquences : les sociétés occidentales ne voient pas, n’entendent pas, ne s’intéressent pas à ce qui se passe en Iran et les Iraniens ont lutté seuls l’été dernier. Un peuple était en mouvement pour la liberté et la démocratie, et cela n’est pas rien ! De fait, le régime politique d’Ahmadinejad a eu ensuite les mains libres pour poursuivre sa politique de répression.

Riposte Laïque : Quel avenir souhaitez-vous pour l’Iran?

Ann Pak : Ce que je souhaite pour les Iraniennes et les Iraniens, c’est que notre lutte pour la démocratie, la liberté et la laïcité donne ses fruits, qu’il y ait une séparation de la sphère politique et de la sphère religieuse.

Je conclurais cette interview,
par un poème Ghada Samman la poétesse syrienne :

« Si tu viens chez moi,

Amène moi un crayon, un crayon noir,

Je voudrais rayer mon visage,

Pour ne pas être en cage,

Parce que belle»

Propos recueillis par Jeanne Bourdillon

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