Assumer notre héritage chrétien pour que survivent la laïcité et la démocratie

Publié le 1 avril 2008 - par - 331 vues
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Tout récemment, le premier Ministre d’Australie John Howard a fait une déclaration publique qui, tant par ses contenus que par sa forme, mérite l’attention :

 » Les immigrants non-australiens doivent s’adapter. C’est à prendre ou à laisser, je suis fatigué que cette nation s’inquiète de savoir si nous offensons certains individus ou leur culture. (…) Notre culture s’est développée depuis plus de deux siècles de luttes, d’habileté et de victoires par des millions d’hommes et de femmes qui ont recherché la liberté. Notre langue officielle est l’anglais ; pas l’Espagnol, le Libanais, l’Arabe, le Chinois, le Japonais, ou n’importe quelle autre langue. Par conséquent, si vous désirez faire partie de notre société, apprenez en la langue !

(…) des hommes et des femmes ont fondé cette nation sur des principes chrétiens. (…) Nous accepterons vos croyances sans poser de question. Tout ce que nous vous demandons c’est d’accepter les nôtres, et de vivre en harmonie pacifiquement avec nous.

Ici c’est notre pays, notre terre, et notre style de vie. Et nous vous offrons l’opportunité de profiter de tout cela. (…) Si vous n’êtes pas heureux ici, alors partez. Nous ne vous avons pas forcés à venir ici. C’est vous qui l’avez demandé. Alors acceptez tel qu’il est le pays que vous avez choisi « .

Cette présentation des sociétés d’accueil que nous sommes et de leurs exigences me semble non seulement légitime mais encore infiniment plus susceptible d’être respectée par les immigrés qui postulent à s’y installer que les discours qui s’efforcent de ne jamais faire référence à nos mœurs, à nos valeurs et à notre langue, c’est-à-dire à ce qui résulte de notre culture chrétienne.

Cette auto-censure, qui sous-tend le discours laïque, compromet son efficience en le faisant sombrer dans de singulières contradictions. Ainsi en est-il des analyses qui font état des menaces que fait peser l’islamisme sur la démocratie… mais qui condamnent ceux qui s’opposent à l’extension de ses symboles dans l’espace public. Ce disant, je pense tout particulièrement à « l’affaire du Gîte des Vosges ».

« Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », disait Bossuet. C’est là pointer notre tendon d’Achille…
En l’occurrence nous pointons, au cœur même des mouvements laïques de résistance contre l’offensive islamiste et néolibérale, l’implication des communautarismes sexuels, c’est-à-dire de l’idéologie libertaire qui propulse avec tant d’efficacité le dispositif stratégique néolibéral.
D’aucuns m’opposeront : « quelle relation entre la question des mœurs et celle de la laïcité ? ».

Je répondrai qu’elles sont intimement liées. La dérive transgressive des mœurs occidentales, de plus en plus virulente à mesure qu’elle conquiert reconnaissance et légitimité institutionnelle, suscite en effet l’insurrection réactionnelle des pouvoirs religieux qui, selon des modalités diverses, se sont toujours donnés pour mission de réguler la sexualité et légiférer sur les mœurs. C’est ainsi que les extrémismes sexuels, qu’ils militent en s’opposant aux extrémismes religieux ou côte à côte, mettent en péril la laïcité. A cet égard, toute stratégie de défense de la laïcité contre l’offensive des extrémismes religieux ne saurait être efficiente sans que soit mis un terme à la bruyante et ostensible fuite en avant libertaire.

Ces revendications libertaires, qui motivent en profondeur certains mouvements laïques, sont impérieuses et virulentes parce qu’elles sont le fruit de frustrations issues de l’échec des processus de transgression qui ont porté pendant près de quarante ans les espoirs des mouvements de « libération sexuelle ». Redéployées dans des visées de légitimation institutionnelle, ces revendications libertaires empruntent les stratégies communautaristes (1). Celles-là mêmes qui sont encouragées par le néolibéralisme et instrumentalisées par l’islamisme. C’est là, pour le moins, se tirer une balle dans le pied !

Cette contradiction interne qui mine le discours laïque se fonde dans cette grave erreur qui consiste à mettre dans le même sac la religion inégalitaire qu’est l’islam, vecteur d’immobilisme social et économique, et la religion chrétienne égalitariste, porteuse des valeurs et concepts qui ont conduit à la sécularisation et à la démocratisation qui caractérisent le modèle occidental.

Et pour quelle raison cet amalgame ? Parce que la culture chrétienne est normative. A ce titre elle ne saurait dénier, sans procéder à son autodestruction, la différence des sexes et des générations qui constituent les fondements anthropologiques de toutes les civilisations et conditionnent la cohésion du lien social.

Contre cette pratique de l’amalgame par l’anti-cléricalisme libertaire, nous préciserons que les valeurs chrétiennes ne sont pas celles des Eglises, toujours fluctuantes, mais celles des Evangiles – égalité des sexes, justice, solidarité, respect de la vulnérabilité humaine – qui ont engendré la spécificité de nos modes de vie et d’organisation sociale ainsi que celle du Droit occidental (qui est celui du plus faible) en faisant rupture avec les archaïsmes originaires. Nous rappellerons que ceux-ci sont fondés sur la prééminence virile, la loi du plus fort qui en dérive, lesquels configurent des sociétés tribales et une bipartition sexuelle qui induisent un immobilisme social et une anémie économique qui se vérifient dans toutes les sociétés traditionnelles. C’est cette configuration psychique et éducative (2) qui (par delà les méfaits économiques du néolibéralisme qui frappe toutes les catégories populaires) fonde pour une part importante les problématiques spécifiques de « l’intégration ».

Les stratégies néolibérales confirment par de précieux indices les fourvoiements stratégiques de ce discours que je qualifierai de laïque-libertaire. Nous pointerons en premier lieu ce travail de sape qui a pour vocation d’abattre les obstacles culturels qui s’opposent à l’avancée du totalitarisme économique : le néolibéralisme, propulseur économique combiné à l’idéologie libertaire, engendre l’individualisme consumériste, puissant vecteur de déculturation des populations chrétiennes. La propagande médiatique « multiculturaliste » intervenant sur le mode culpabilisateur pour assurer leur passivité.

Mais qu’on ne se leurre pas : ce qui est dans le collimateur néolibéral, ce n’est pas la croyance religieuse chrétienne. Bien au contraire, disposant de facultés à la fois identitaires et anesthésiques, nous avons vu que celle-ci peut être ostensiblement invoquée et instrumentalisée…
Ce qui est visé par le néolibéralisme, c’est l’humanisme qui est issu du meilleur de ce que le christianisme a engendré : ces valeurs de justice, d’égalité et de solidarité, qui donnent sens au concept « d’intérêt général ». Valeurs qui suscitent l’attachement des populations et supportent le peu de démocratie qui résiste encore.

Il est donc de la plus haute importance de ne pas participer du programme, commun à l’islamisme et au néolibéralisme, de destruction de notre culture chrétienne, mais au contraire d’authentifier et de défendre ses valeurs, comme les bases mêmes de la civilisation occidentale et du mode de vie auxquels nous tenons.

Or, il faut parler clair pour être entendu, quand les implicites culturels communs font défaut. Et fermement quand il s’agit de sujets formés dans des sociétés traditionnelles, tribales, virilistes, souvent guerrières, où seule l’autorité tyrannique des chefs est reconnue et respectée.
Défendre notre héritage chrétien qui a engendré ces valeurs n’est pas plaider pour une théocratie chrétienne. La référence chrétienne dont il convient de faire usage est non seulement parfaitement compatible avec la laïcité, puisque celle-ci s’inscrit dans la même logique philosophique et symbolique, mais encore elle est indispensable sur le plan stratégique. Pour combler ce vide, cette béance qui s’ouvre comme un abîme à mesure que s’organise et s’accomplit l’effacement de notre culture judéo-helléno-romaine, c’est-à-dire chrétienne (3).

C’est en effet à l’opportunité de ce vide culturel que prolifèrent les voiles islamiques, exhibés comme autant d’étendards symboliques, de conquête de l’espace public. Les idéologues néolibéraux et libertaires s’appliquent à les considérer comme des particularismes vestimentaires parmi d’autres, s’aveuglant ainsi volontairement sur leur signification pourtant des plus évidentes : l’affirmation de principes sexistes, inégalitaires et discriminatoires qui sont autant d’offensives contre les mœurs occidentales et les conceptions qui leur sont sous-jacentes : celles, égalitaires, du christianisme ainsi que leur versus sécularisé que sont les valeurs de la République et les Droits de l’Homme qui leur sont associés.

Faut-il s’étonner que cette béance de l’Europe soit méthodiquement organisée, instrumentalisée par le néolibéralisme comme une arme stratégique et offensive, quand elle participe avec tant d’efficacité à démanteler le Droit occidental (qui est celui des plus faibles) et les systèmes de protection sociale des peuples occidentaux ?
Cet évidage des références chrétiennes, nos « gouvernances » transnationales le pratiquent volontiers à la hussarde : ouvrant la béance culturelle de l’Europe toujours plus grand, comme cuisses et ventre mou, en invitant de façon quasi obscène les sociétés traditionnelles à y pénétrer toujours plus avant. Pour qu’elles imposent dans le champ social leurs conceptions inégalitaires, conformes aux visées du néolibéralisme.

Faut-il se surprendre que des traditions virilistes comme celles auxquelles l’Europe est ainsi offerte ressentent ce mépris triomphant pour la société occidentale, cet opportunisme colonisateur et revanchard, exposés sans complexe par nombre de représentants officiels des sociétés traditionnelles qui ne manquent pas de voir dans cet auto-reniement culturel (celui du christianisme) et la trahison des peuples occidentaux par leurs dirigeants (le sacrifice de leurs systèmes sociaux et de leurs mœurs), l’aliénation et la dégénérescence d’une civilisation, le talon d’Achille de l’Occident ?

« Quand un abîme s’ouvre entre un peuple et ses élites, il faut dissoudre le peuple et en élire un autre », disait avec humour Berthold Brecht. C’est ce que sont entrain d’accomplir dans le réel , avec le plus grand sérieux et sans état d’âme, les « gouvernances » transnationales.
Dans un de ses ouvrages (« L’avenir du travail », p.118), Jacques Attali expose sans pudeur ces visées substitutives d’un peuple à l’autre, qu’il envisage sur une vingtaine d’années : « [Pour sauver les retraites] le troisième choix conduirait à organiser la venue de deux millions d’étrangers par an entre 2020 et 2040, ce qui se traduirait, sur l’ensemble de la période considérée, du fait de l’élargissement des familles, par l’entrée sur notre sol de 93 millions d’immigrés ; la France compterait alors 187 millions d’habitants, dont 68 % d’immigrés de première ou de deuxième génération ».

Dans un contexte où la religion est instrumentalisée par l’immigration comme un marqueur identitaire et symbolique vecteur de conquête territoriale et institutionnelle, et où la démographie devient un moyen d’en finir démocratiquement avec la démocratie, il y a une stratégie à construire d’urgence pour faire respecter notre culture et nos mœurs :

Que les laïques au lieu de dénigrer notre héritage chrétien, l’assument et le revendiquent au lieu d’en laisser le soin aux clercs qui, en espérant ainsi restaurer leur autorité dans le champ public, le font de la façon la plus désastreuse : théologique et multicultuelle.

C’est là très précisément ce à quoi s’emploie Nicolas Sarkosy pour subvertir la laïcité. Quand il s’affiche aux côtés du Pape en revendiquant notre culture chrétienne, c’est pour s’en servir comme d’un levier pour réintroduire le pouvoir des religieux dans le champ public. C’est dans un second temps que, au nom de l’égalité des cultes, il peut alors faire rentrer en force et légitimer l’Islam dans l’espace public. Lequel saura dès lors imposer ses vues et en découdre mieux que personne avec la laïcité, mais aussi avec l’égalité véhiculée par la culture chrétienne.
Bonne affaire pour le néolibéralisme ! Enfin, c’est ce que croient ses tenants à courte vue, car rien n’est moins sûr…

Pour faire obstacle à l’avancée des cultures hétérogènes à nos valeurs dans notre espace géopolitique, il convient de tenir compte au plus vite de la logique dialectique et symbolique qui sous-tend et caractérise les conflits en cours (4). C’est cette logique, prise en compte et instrumentalisée tant par les stratégies islamistes que par celles du néolibéralisme, qui assure le succès de leur offensive conjointe contre la laïcité et les valeurs de la République.

Je dirai pour résumer et conclure qu’on ne saurait triompher d’un adversaire fort de ses ancrages symboliques et identitaires en se coupant la tête. La résistance laïque et républicaine ne pourra se donner la moindre chance de réussir sans faire appel à son socle symbolique et culturel, c’est-à-dire à cette « christianité » qui a engendré l’humanisme auquel nous tenons, c’est-à-dire le meilleur de notre civilisation aujourd’hui menacé sur tous les fronts.

A défaut, le vide appelant le plein, la dénégation et le reniement de notre culture chrétienne débouchera sur son remplacement par des traditions religieuses qui feront définitivement table rase des valeurs qui étaient associées à la nôtre, notamment l’égalité des sexes et le respect de la vulnérabilité humaine.

Véronique Hervouët

Essayiste et psychanalyste

1. « L’Homosexualisme, nouvel avatar de la « révolution sexuelle » et cheval de Troie du néolibéralisme », en ligne sur l’Observatoire du Communautarisme.

2. Une configuration psychique et éducative que Fethi Benslama qualifie de « mauvais aiguillage du désir et de la Loi » (« La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam » éd. Aubier 2002).

3. C’est sur ces sous-bassements judéo-helléno-romains que s’est fondée la «christianité « , terme par lequel Maurice Sachot désigne « le type de régime civilisationnel et culturel dans lequel le christianisme a été en tant que religion la force fédératrice, l’instance instituante, jusqu’à l’organiser en chrétienté, son point d’achèvement qui, aujourd’hui, se déploie plutôt sous des formes sécularisées ou laïcisées » (in « La catégorie d’archétype historique » : un concept heuristique pour comprendre le devenir de l’Occident », exposé du 08/02/2008, Université de Strasbourg). Cette « christianité », héritage occidental chrétien qui fonde notre identité, Maurice Sachot en présente la genèse dans son passionnant ouvrage « Quand le christianisme a changé le monde – tome I  » La subversion du monde antique » (éd. Odile Jacob 2007).

4. J’ai développé les différents paramètres abordés dans ce texte dans « L’Enjeu symbolique – Islam, christianisme, modernité » (éd. de L’Harmattan, 2004)

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