Au secours ! Sarkozy est convaincu que Dieu a créé la laïcité

Publié le 21 février 2008 - par
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La laïcité est sans doute la forme de conscience collective la plus avancée de l’histoire humaine, la seule à mettre au-dessus des différences le bien commun, l’intérêt général comme support de la nation, la nation comme peuple, comme bien commun au service de tous, comme volonté de s’unir pour défendre des valeurs communes dont tous sont responsables. C’est pour cela qu’elle est autant attaquée aujourd’hui, parce qu’elle télescope l’exigence de conformation de la France aux critères de la mondialisation qui entend voir disparaître toute forme d’intervention de l’Etat dans l’économie que l’Etat républicain incarne par excellence, à travers les services publics, les grands acquis sociaux de notre solidarité nationale, les droits des salariés, qui en prolongent les valeurs.

On croit pouvoir penser que la laïcité ce serait le droit des croyants à pratiquer la diversité de leurs religions. C’est une inversion de sens, c’est un renversement de lecture historique, car c’est au contraire de la reconnaissance du droit de ne pas croire que la laïcité est née, et c’est ainsi que la laïcité se définit comme la reconnaissance de la liberté de conscience dans la loi 1905, c’est-à-dire comme le droit de croire ou de ne pas croire. Et s’il est question de garantir le libre exercice du culte c’est dans l’esprit de protéger chaque religion contre les autres, contre l’hégémonie d’une conviction sur les autres, situation précisément d’où l’on sortait alors, après plus d’un siècle de cléricalisme, de domination sans partage de l’Eglise catholique comme religion d’Etat omnipotente et liberticide.

On voit d’emblée toute l’ampleur de la méprise de l’orientation prise par notre cher Président de la République qui n’en finit pas de nous pousser, en la matière, à l’erreur.

La laïcité comme respect de toutes les croyances : une dénaturation de la République

Dans un communiqué rendu public à l’issue de la cérémonie des voeux présidentiels aux représentants des cultes, jeudi 17 janvier, le président de la République a, de nouveau, donné une définition de la laïcité telle qu’il la conçoit, réaffirmant  » son attachement au principe de laïcité, principe de respect de toutes les croyances et non un combat contre les religions « .

Selon le texte lu par son porte-parole, il considère que,  » la reconnaissance du sentiment religieux comme une expression de la liberté de conscience et la reconnaissance du fait religieux comme un fait de civilisation font partie, au même titre que la reconnaissance de l’héritage des Lumières, de notre pacte républicain et de notre identité « .

Une idée de notre président en prolongeant une autre selon laquelle « La France, c’est deux mille ans de chrétienté, intégrés à la morale laïque. » Rajoutant : La France est une synthèse. » Le mélange est savant mais l’erreur est grossière. Contrairement à ces assertions, la France à une histoire dans laquelle tout ne se vaut pas, et précisément au cours de laquelle la religion a tenu une place d’où elle a été démise, et pour de très bonnes raisons, au premier rang desquels, le rôle d’instrument du despotisme qu’elle s’est toujours attribué dès qu’elle a eu l’occasion de la faire en étant instrument du pouvoir des puissants contre les humbles, contre les peuples.

C’est parce qu’il y a eu les lumières et que la raison a triomphé contre le pouvoir religieux que les religions peuvent bénéficier de la laïcité qui est le respect de toutes les convictions, de la liberté de conscience, c’est-à-dire de toutes les convictions, religieuses ou non, mettant ainsi les religions sur le même plan que toutes les philosophies de l’être, et imposant un égal respect entre-elles qu’elles n’ont jamais su nulle-part mettre en œuvre.

Au cours de l’échange avec cette assemblée de religieux de tous horizons, il a été réitérée la teneur des discours tenus en décembre à Rome et à Riyad, sur « l’importance de la place des religions dans la société et la  » politique de civilisation  » ainsi que l’idée selon laquelle il n’existerait pas de pays « dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation n’aient pas de racines religieuses ».

Autrement dit, sans religion, point de salut, toujours remises au centre de la définition historique de l’homme. C’est pourtant bien le contraire que nous enseigne la laïcité. La religion n’est pas inhérente à l’homme et à ses sociétés, elle n’est qu’une étape dans une longue histoire d’émancipation, y compris des croyances comme instrument de gouvernement des hommes.
Ce qu’historiquement la laïcité a réalisé à travers la séparation des Eglises et de l’Etat, c’est justement d’avoir montré que l’homme, en dehors de toute intervention divine, pouvait se rendre responsable de lui-même, de ses affaires humaines, croyants ou non, tous citoyens. Elle a montré que les hommes étaient capables de se gouverner par eux-mêmes en dehors de l’influence des Eglises et de leur dogmatisme. C’est cela qu’a édifié la République française depuis la Ier République proclamée le 21 septembre 1792.

Tous les représentants religieux se sont dit satisfaits de leur entretien avec le chef de l’État et des discours de Rome et de Ryad. Pas un n’a eu un mot pour dénoncer ce pont d’or coulé par Nicolas Sarkozy en l’honneur d’un régime inique, l’Arabie Saoudite, qui bafoue toutes les libertés fondamentales, montrant par-là comment, toutes les religions sont égales dans leur ignorance du moindre principe des libertés et des droits de l’Homme, contrairement aux grandes déclarations d’intentions.

Sarkozy devant le Crif, une attaque frontale contre la laïcité et l’école de la République

Nicolas Sarkozy est revenu au dîner annuel du Crif sur ses propos controversés sur la religion en repoussant toute idée de remise en cause de la laïcité. »Jamais je n’ai dit que la morale laïque était inférieure à la morale religieuse », a-t-il dit. « Ma conviction est qu’elles sont complémentaires » se défendant d’avoir jamais dit « que l’instituteur était inférieur au curé, au rabbin ou à l’imam pour transmettre des valeurs ». Non, il a simplement dit qu’il ne pouvait remplacer ces derniers. « Je persiste et signe » a-t-il insisté.

Ceci laissant entendre rien de moins que cette suggestion déjà entamée selon laquelle les représentants des religions devraient avoir leurs entrées dans l’école de la République, pour compléter l’ouvrage de l’instituteur. Mais contrairement à son argument principal en faveur de cette démarche, la morale laïque et la morale religieuse ne sont, en terme de généralité, nullement complémentaires.

La morale des Droits de l’Homme et du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité n’a nulle besoin de la morale religieuse que ces références dans l’histoire ont périmé, à avoir fait tant de mal contre les libertés. C’est l’histoire universelle de l’oppression qui en a été marquée dont l’étau n’a pu sauter qu’à coup de révolutions, ce n’est pas pour en voir revenir la morale dans les écoles ou dans les décisions de l’Etat par ce biais. Ce qui est visé par cette mise sur le même plan de l’instituteur et du curé, de la morale religieuse et des valeurs de la république, c’est de redonner de façon inadmissible des parts d’influence à la religion et à sa morale sur notre société.

La laïcité, c’est le principe qui porte au-dessus du pouvoir des religions, des ethnies, des cultures, le bien commun, c’est tout le contraire de la conception de la laïcité selon Sarkozy qui vise à la détruire par ce retour des religions influant sur les choix politiques contre la liberté de décider des citoyens et finalement contre la démocratie.

Nicolas Sarkozy s’est également dit déterminé à honorer la mémoire des victimes de la Shoah. Il a proposé que chaque élève de CM2 se voit confié, à partir de la rentrée scolaire 2008, la mémoire de l’un des 11.000 enfants juifs français victimes des camps nazis. »Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort de la Shoah », a-t-il ajouté.

Il semble d’emblée qu’ici on utilise l’émotion et la compassion à la place du devoir d’histoire. La laïcité qu’il prétend ne pas vouloir remettre en cause, devrait l’amener à proposer autre chose que cette célébration toute en émotion et de surcroît morbide, en confiant ainsi à un enfant le poids de la mémoire d’un autre, fut-il juif, assassiné dans les conditions atroces de la Shoa.

Dans cette façon de faire il y a comme la volonté de vouloir faire porter à chaque enfant le poids d’une culpabilité mortifère par l’identification de la responsabilité du régime de Pétain avec l’histoire d’une France républicaine qui y est totalement étrangère. Plus, ce que nous enseigne la laïcité contrairement à cette méthode, c’est une rationalisation du rapport au politique et à l’histoire commune ouverte sur l’avenir, non la fermeture de l’histoire sur une mémoire morte.

C’est le sens d’une responsabilité d’un passé dont on ne doit pas être l’esclave comme si on avait une responsabilité dans ce qui s’est passé avant, mais qui renvoie à un passé qui libère comme expérience apprivoisée par la recherche de la connaissance, par la notion d’enseignement, de responsabilité du temps présent et à venir. Cette proposition venant d’un homme qui voit dieu partout, on ne peut s’empêcher d’y voir aussi une démarche qui s’inscrit dans une pensée chrétienne reproduisant ce schéma du pêcher originel auquel devraient renvoyer tous les actes des hommes coupables par essence, obtenant leur salut à travers la demande du pardon qui ouvre les voies du ciel.

Rejeter les attaques contre l’école laïque et la révision de la loi de Séparation

Dans le prolongement de cette attaque contre l’école de la République, tout autant, la proposition du Président de la République de revenir, soi-disant aux matières essentielles à l’école primaire, avec la politesse, le français et les mathématiques aménagée d’une éducation civique qui intègre sans doute sa notion de la laïcité dite « positive », considérant ainsi des matières telles que l’histoire ou la géographie comme secondaires, montre bien aussi le but rechercher : former des enfants à une société de soumission au lieu de les mettre dès leur plus jeune âge dans la richesse de la culture générale, de l’intelligence du phénomène humain dans toutes ses dimensions, les prédisposant à devenir des citoyens éclairés.

Invitée sur RMC, Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, se dit favorable à une révision de la loi de 1905. Elle qui devrait défendre au contraire une autonomie du savoir et de la pensée vis-à-vis de l’influence des Eglises, prêche en faveur d’une modification de la loi de 1905 qui donne plus de place aux religions, plus de moyens pour elles d’influer sur notre société, à travers la création de la possibilité de leur financement par la puissance publique sous toutes ses formes.

Elle insiste sur la nécessité d’une laïcité « respectueuse des croyances de chacun ». soulignant le fait, selon elle, que certaines personnes en France « ne se sentent pas respectées dans leurs croyances », évoquant ici de façon à peine voilée la religion musulmane pour justifier cette révision. Encore une fois, la religion musulmane est utilisée comme cheval de Troie des religions contre la République, en jouant sur une victimisation qui est censée justifier un élargissement des « libertés religieuses » empiétant sur les libertés de tous.

Fort du climat actuel de remise en cause de la loi de 1905 qui plane derrière le discours présidentiel, l’Eglise de scientologie, dont rappelons-le, Tom Cruise, membre éminent est aussi un ami de notre président, s’estime dans un communiqué victime de « violations de la loi de 1905 » sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Elle demande que ses membres bénéficient de la liberté de conscience reconnue dans la Constitution.

« Dans la République apaisée et fraternelle que souhaitent les Français, tous ceux qui ont des convictions philosophiques, morales, religieuses, devraient avoir à coeur de faire preuve de respect pour les convictions qu’ils ne partagent pas. », nous dit encore non sans aplomb le Président. On aimerait bien que celui-ci ait un peu plus de respect pour ceux qui ne se reconnaissent dans aucune religion, agnostiques ou athées, les plus nombreux en France devant toutes les religions.

Guylain Chevrier

Historien

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