Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience

Publié le 15 juillet 2008 - par - 1 657 vues
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Merci à René Char pour cet adage si souvent repris, mais si juste. Et dont on n’a jamais eu autant besoin face à tous les coincés et haineux, drapés dans leur morale et leurs vertus qui « oscillent sans cesse du fusil au missel », comme le chantait Brel, qu’ils soient bobos, gauchos, socialos, cathos, stalinistes, islamistes ou lepénistes …

Je ne sais pourquoi, 2008 me fait penser à 1968. Au-delà du rapprochement facile des chiffres, il y a dans l’atmosphère française actuelle quelque chose d’étouffant, une rigidité cadavérique qui invite à la réaction, à l’insolence. On pourrait être tentés de lancer des pavés, je me contenterai de hurler :  » Non au politiquement correct. »

Un exemple récent et emblématique : quand Cyrano, joueur, confesse un larcin pavlovien mais surtout une espièglerie (un prospectus religieux, voir « Riposte Laïque » 21) chez sa boulangère, il se fait insulter par des soi-disant adultes laïques qui laissent resurgir du fond de leur inconscient les admonestations morales, pour ne pas parler de l’imprégnation religieuse de leur enfance, oubliant que pas un commerçant ne se permettrait de mettre à disposition sur son comptoir de la propagande, qu’elle soit politique ou laïque. Au nom de quoi les tracts religieux auraient-ils à nouveau droit de cité ? Et puis, derrière l’anecdote, il y a, surtout une volonté de tout prendre au sérieux fort inquiétante. Que de courriels, que de leçons, pour un geste impulsif et cocasse de grand enfant ! Ne sauriez-vous plus rire ? Ne sauriez-vous plus dire « au diable !  » ? Hélas, je le crains.

Alors, rappelons ici que l’homme, de gauche comme de droite, l’humaniste comme le laïque, le croyant ou l’athée a un devoir premier, celui de dire non à l’inacceptable, et un second, qui va avec, celui de l’insolence. Rappelons qu’au sens étymologique, l’insolence c’est la chose ou l’action inhabituelle, insolite. Celle qui consiste à ne pas hurler avec les loups et à se rebeller. Et c’est exactement ce qui nous manque dans ce monde du politiquement correct qui fait des procès, d’intention ou réels, à tout ce qui ose être, parler ou agir autrement, à tout ce qui ose réagir en individu libre.

Or, un homme libre, c’est celui qui refuse le diktat de la mondialisation et de l’Europe libérale, le diktat des associations soi-disant anti-racistes mais en fait pro-islamiques, celui des intégristes de tout poil, des partisans de l’idéologie libérale libertaire, des communautaristes ou celui des laïques partisans du voile au nom de la liberté des femmes (sic !) … Tous ces gens sont persuadés de détenir LA VERITE ; non seulement ils n’osent pas s’éloigner un tantinet du dogme généralement admis dans leur groupe (certains ont des comportements dignes de secte) mais ils utilisent un temps précieux à chercher des noises à ceux qui osent rompre avec le consensus mou, avec ceux qui osent dire non.

Sus aux pisse-froid. Sus aux donneurs de leçons. Sus aux rétrécis du cerveau. Sus aux rétrécis du cœur. Sus à tous ceux qui laissent le raisonnement, le conditionnement et le sérieux « de leur cause » l’emporter sur le bon sens, sur la « juste mesure » chère aux Grecs, sur la vie. Il ne peut y avoir d’ordre sans dés-ordre, sauf à se retrouver dans un régime totalitaire.

Figurez-vous que l’histoire nous fait des pieds de nez et ne nous pardonne jamais nos petites lâchetés, notre conformisme. J’oserai ainsi un parallèle osé, (toutes proportions gardées puisque l’U.E., malgré tous ses défauts, n’est pas Vichy), les députés de gauche qui s’apprêtent, le 4 février prochain, à sacrifier la France et la souveraineté nationale sur l’autel des inégalités, des remises en cause sociales, du monétarisme et du dogme du libre-échange ressemblent fort aux députés de gauche, qui, avec ce qu’ils affirmaient être de bonnes raisons, votèrent les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Comme en 1940, on n’aurait pas le choix ? Vous n’allez pas nous la jouer une deuxième fois : vous êtes des pleutres et des vendus, Mesdames et Messieurs les députés. Vous n’avez pas changé depuis 1940.

La vérité, c’est l’histoire qui nous l’apprend, c’est que la résistance est un devoir et le laisser-faire/laisser-dire une faute lourde. Le Cyrano d’Edmond de Rostand avait bien raison de sacrifier sa bourse à la liberté de dire « non », de sacrifier son état d’écrivain entretenu à la liberté de dire, tout simplement. Et qu’on ne vienne pas susurrer que les députés et sénateurs seraient de pauvres hères réduits à quia s’ils osaient respecter la volonté populaire. Non, ils n’osent tout simplement pas ETRE ni PENSER par eux-mêmes, ils s’apprêtent à appliquer une directive du PARTI, nouvelle divinité, oubliant qu’ils ont été élus pour représenter le peuple et non le parti, constitué d’une élite qui se croit pensante et qui croit qu’il est bon de détruire la protection sociale, d’ériger la concurrence en dogme et de faire exploser les inégalités pour réduire les déficits. Les autres ? Les militants de base ? Des moutonsss.

Qu’avez-vous fait de vos classiques ? Qu’avez-vous fait des écrivains et des philosophes qui vous ont aidés à sortir du carcan parental, du carcan sociétal, du carcan moral ?

Qui, aujourd’hui, serait capable d’écrire « J’irai cracher sur vos tombes  » sans déclencher une alerte au blasphème ?

Qui, aujourd’hui, serait capable d’applaudir la mendiante qui, insolence et liberté suprême, crache par terre quand vous lui donnez votre obole ? Personne, la soumission va de pair avec la charité, et le modèle religieux fait son chemin : que celui qui demande soit humble et s’avilisse pour mieux grandir le généreux donateur, quand bien même celui-ci serait bouffi d’orgueil et pétri de vices.

Nous vivons l’époque du consensus mou. Rappelez-vous l’explosion des années 60 à 74, rappelez-vous les hippies, les Rolling Stones, Brassens ou Ferré, les ruées sur le Larzac, les ingénieurs parisiens qui quittaient tout pour rompre avec la société de consommation, qui ne se prenaient pas au sérieux mais privilégiaient les rapports humains. Il a suffi de … deux chocs pétroliers, en 74 et en 80, comme par hasard, pour que tout le monde rentre dans le rang, pour que les gens (re)deviennent sérieux et tristes et pour que (n’y voyez aucune coïncidence !) les théoriciens du capitalisme trouvent comment rogner peu à peu les acquis du Conseil national de la Résistance : il suffisait d’y penser, créer le chômage et, en même temps, créer le consumérisme a suffi pour transformer l’homme en mouton consommateur. Or, vous aviez, vous avez, toujours le droit de dire « non », le droit de dire « au diable ! ». Combien l’ont fait ? Combien le font ?

Combien d’entre nous sont capables, comme Fanny Truchelut, de dire non à ce qui est contraire à leurs valeurs républicaines, au risque d’y perdre leur emploi ? au risque, femme à terre, d’être vilipendée par le camp laïque lui-même, devenu chacal ? Combien de médecins sont capables de refuser les femmes voilées dans leur cabinet ? Combien d’entre nous sont, simplement, capables de se lever et de marquer leur refus d’entendre des propos racistes, discriminants ou homophobes en famille ou chez des amis ?

Combien de lâchetés au jour le jour ne commettons-nous pas au nom des « bienséances », de la politesse ? N’avons-nous pas conscience que c’est, précisément, ce consensus mou, cette négation du refus, qui produit les excès en face ? Sans rebelles, une société sombre dans l’ennui et les excès de la minorité qui a le pouvoir.

Nous avons le droit et le devoir de dire non mais nous avons aussi le devoir d’irrévérence. Nous avons le droit et le devoir de rire au nez de Sarkozy, du pape, d’Aounit, de Ramadan, de Royal, de Besancenot ou de Le Pen… Suivons les conseils de Montaigne « Au plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul », de Rabelais « Rire est le propre de l’homme », et, surtout, répétons-le, de René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ».

Bref, si on ne veut que du politiquement correct, il faut arrêter de lire « Riposte Laïque » et s’écraser devant les programmes débilitants mais consensuels de TF1. Vous avez le choix. Pour nous c’est tout vu. On continuera à ne pas tendre l’autre joue, à ne pas dire béni-oui-oui, à ne pas nous voiler la face, à ne pas nous prosterner devant les puissants, à n’adorer ni le veau d’or ni les Dix Commandements, fussent-ils de Dieu, Allah, Moïse, Mahomet, Sarkozy, Hollande, Mamère, Bové ou Trichet. Comme le chantait (encore) Brel, nous voulons « beaucoup mieux », nous voulons tout simplement « des hommes » capables de panache, de gratuité et d’insolence », des vrais, tels que Diogène aurait pu les trouver avec son flambeau, et ceux-là, ils sont et demeurent libres, jusqu’au bout.

Christine Tasin

http://christinetasin.over-blog.fr

Article paru dans le numéro 22, le 9 janvier 2008

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