Comment le déni de réalité de Christian Estrosi jette les électeurs dans les bras de Marine Le Pen

Le 20 avril, Christian Estrosi, député-maire UMP de Nice, est interviewé par Jean-Michel Apathie sur RTL. Et un extrait de leur discussion en dit long sur le déni de réalité opéré par nos politiciens, et comment ils jettent les Français dans les bras de… Marine Le Pen : http://www.youtube.com/watch?v=e9BD317pbsc
Jean-Michel Apathie : Marine Le Pen déclarait ceci vendredi : « Je pense qu’il y a un lien entre les zones d’immigration massive et les zones où l’insécurité est la plus forte ». Marine Le Pen a-t-elle raison ou tort, Christian Estrosi ?

Christian Estrosi : Marine Le Pen a tort, c’est bien pour cela que nous avons veillé à ce que nous soyons dans un pays d’équité et de justice. A partir du moment où, comme le veut le président de la République, nous allons veiller, et nous veillons depuis plus d’un an déjà à ce que tout le monde soit sur un pied d’égalité au départ de la vie avec les mêmes chances en matière d’éducation, avec des écoles de la deuxième chance, avec une politique de la ville comme l’a conduite Fadela Amara, tout doucement, nous veillerons à ce que chacun puisse considérer, quelle que soit sa condition sociale, son origine culturelle ou sa confession, qu’il est un Français issu de la République de la même manière que les autres, face à la prévention, face à la citoyenneté, et d’un autre côté, il faut juguler des phénomènes de bandes.
Jean-Michel Apathie : Donc il n’y a pas de lien entre immigration et insécurité, pour vous Christian Estrosi ?
Christian Estrosi : Je m’y refuse.
(fin de citation)
Cet échange est tout à fait remarquable.
Le journaliste pose une question précise : Marine Le Pen a-t-elle raison de penser « Je pense qu’il y a un lien entre les zones d’immigration massive et les zones où l’insécurité est la plus forte » ?
On s’attend à ce que Christian Estrosi dise oui ou non, et explique pourquoi Marine Le Pen a raison ou tort. Le député-maire de Nice dit clairement « Marine Le Pen a tort ». Mais il n’explique pas pourquoi. Il se lance dans un vaste développement sur l’égalité des chances, sans aucun rapport avec la question posée. Puis il ajoute bizarrement qu’il y a « d’un autre côté » des « phénomènes de bandes » qu’il faut juguler. « D’un autre côté » de quoi ? De l’égalité des chances ? Ca veut dire quoi ? Qu’il y a donc un rapport entre l’un et l’autre, ou non ? Mystère !
Christian Estrosi n’ayant pas répondu à Jean-Michel Apathie, celui-ci réitère sa demande d’arguments, en reformulant la position de son interlocuteur : « Donc il n’y a pas de lien entre immigration et insécurité ».
Christian Estrosi ne répond ni oui ni non, il dit seulement : « Je m’y refuse ». Autrement dit, il ne fonde toujours pas ce qu’il affirme, et il va même plus loin : au lieu de partir de la réalité pour expliquer une opinion sur l’assertion de Marine Le Pen, il dit qu’il se « refuse » à faire un « lien entre immigration et insécurité ». Ce n’est donc plus un jugement sur des faits, mais une position de principe a priori, un préjugé pur et simple. C’est un exemple typique de posture idéologique : peu importe la vérité objective, je dis que cela est ainsi que je le crois et je me refuse à étudier l’hypothèse contraire.
Or les Français, que constatent-ils dans l’actualité rapportée par leur presse régionale, et de moins en moins escamotée par les médias nationaux ? Dans les « phénomènes de bandes », ils VOIENT que celles-ci sont composées très majoritairement de jeunes issus de l’immigration africaine ou nord-africaine. Dans les faits divers, ils CONSTATENT également une sur-représentation des noms de même origine dans le profil des délinquants agresseurs. Et même au journal de 20 heures, ils ENTENDENT le présentateur dire que l’islam est la première religion en prison, de l’ordre de 60% des détenus, alors qu’on leur dit par ailleurs qu’il y a de l’ordre de 10% de musulmans en France.
Intuitivement, les Français sont donc amenés à faire un « lien » entre immigration et insécurité. C’est une corrélation au sens statistique. Est-elle fondée ou non ? Il faudrait déjà que les sociologues de service se penchent sur une analyse mathématique rigoureuse pour infirmer ou confirmer cette corrélation apparente, au lieu de la nier. C’est leur métier tout de même, et pourtant ils ne le font jamais. Et ils trouvent toujours des explications sociales quand un journaliste évoque du bout des lèvres cette corrélation, ce qui finalement ne fait que conforter chez les auditeurs l’idée qu’il y a un « lien » et qu’on tente de le masquer.
Les « sociologues » ont tort sur la méthode, mais peut-être pas sur le fond. Corrélation ne veut pas dire relation de cause à effet, or c’est cette relation que sous-entend le « lien » qu’établit sommairement Marine Le Pen. Deux phénomènes fortement corrélés peuvent avoir une cause commune tierce, directement ou indirectement. Et là encore, c’est le boulot des sociologues et des politiques d’étudier et de démontrer soigneusement ces causalités pour soigner les origines et non les symptômes. Pour cela, on attend de leur part des analyses différentielles comme le ferait tout médecin face à un tableau clinique. Or ni les « spécialistes » médiatiques, ni les politiques ne le font. Ils se contentent d’affirmer des postures idéologiques dont Christian Estrosi nous donne un exemple typique.
Faute de ces diagnostics sérieux, les Français qui ressentent un « lien » entre jeunes issus de l’immigration et délinquance ou « insécurité » se disent : Marine Le Pen a raison, et les autres nous roulent dans la farine. C’est ainsi qu’on dégoûte nos concitoyens de toute confiance envers l’UMP et le Parti Socialiste, et qu’on les jette dans les bras de la nouvelle égérie de l’extrême droite alors qu’on prétend la combattre.
Christian Estrosi, en répondant totalement à côté de la question du journaliste, puis, devant l’insistance de celui-ci, en affichant une posture dogmatique manifeste, donne l’impression d’un déni volontaire de réalité, ce qui est le meilleur moyen de donner de la vraisemblance à ce qu’il semble nier. Et ça donne l’image déplorable d’une politique politicienne déconnectée des soucis des Français et, de plus en plus, de leurs perceptions.
Mais au fait, pourquoi Christian Estrosi, député-maire d’une ville qui connaît de forts « phénomènes de bandes » n’a-t-il tout simplement pas infirmé les dires de Marine Le Pen par des éléments statistiques réels et vérifiables ? C’eût été mille fois plus efficace ! Et Christian Estrosi en avait les moyens : dans Le Monde du même 20 avril, un article sur la sécurité à Nice nous apprend qu’il a fait installer 300 caméras de surveillance vidéo dans sa ville, qui permettent, selon lui, « d’identifier les voyous » (1). Ah bon ?
Djamila GERARD
(1) http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/04/20/la-securite-sujet-de-polemiques-a-nice_1182919_823448.html

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