Comment les « musulmans modérés » turcs traitent le monastère de Stoudion

Publié le 29 septembre 2009 - par
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Aristote, du Mont Saint-Michel au monastère de Stoudion de Constantinople

Qu’on me pardonne, car je vais parler de culture, et ce sera forcément trop long. L’année 2009 finissante était, paraît-il, celle de l’Alliance des Civilisations. Des personnes importantes en ont décidé ainsi. Il a aussi été décrété que l’année qui vient serait celle de la Turquie en France.

Qui pourrait s’y opposer : la Turquie est un beau et grand pays et il est toujours agréable de recevoir la visite de ses voisins, tant que l’on ne se méprend pas sur leurs intentions ! Comme si cela ne suffisait pas, comme si les masses incultes avaient du mal à comprendre, Istanbul a été choisie comme capitale européenne de la culture, même si la formule a presque quelque chose de largement prématuré. Certes, cela fait du bien à Constantinople, et à Byzance, de retrouver le statut de capitale de quelque chose.

Il aurait été d’ailleurs judicieux de lever à ce propos l’interdiction toujours actuelle d’utiliser ces deux noms dans l’espace public turc. Devenir une capitale européenne de la culture est une grande affaire, le résultat d’une ardente lutte, et d’âpres débats. Je sais par des indiscrétions provenant d’Espagne (car le brave J.L.R. Zapatero a été un fervent partisan de ce choix, en collaboration avec son « ami » Erdogan) que les responsables européens du projet se sont bien jurés de ne plus jamais travailler avec des partenaires turcs, lesquels s’étaient tout au long des négociations distingués par un comportement particulièrement désagréable et peu constructif. Cela apprend au moins à nos élites ce qu’est la confrontation avec des individus, qui ont été nourris depuis le berceau par un nationalisme vindicatif et forcené. Mais le serment ne tiendra pas longtemps, la culture était de nos jours un outil au service des volontés politiques.

Le régime actuel en Turquie, dominé par ce qu’on appelle ici des islamistes modérés, a mis, met et mettra encore tous les moyens pour offrir un visage sympathique, ouvert, multiculturel et progressiste à la face du monde et de l’Europe en particulier. Mais dès que l’on s’éloigne des ors des cérémonies officielles, de la séduction des discours, (toujours agrémentée de menaces, si l’on sait lire entre les lignes), du strass des manifestations organisées par et pour une infime élite, une autre réalité, que l’on ne voudrait pas voir, apparaît, faite de
conservatisme bovin, sûr de lui, de nationalisme obstiné, de certitudes religieuses bien ancrées, et d’une hypocrisie superbe et méprisante pour ce qui est ni turc ni musulman.

Il suffira d’un exemple, limité à Istanbul, que l’on pourrait pourtant au reste du territoire, jusqu’aux tréfonds de l’Anatolie, de la manière dont est considéré là-bas le patrimoine culturel du pays (1). A première vue, c’est une question futile, mais elle est terriblement révélatrice, et au contraire, particulièrement cruciale : elle révèle la superficialité, et la maladresse des efforts des autorités turques dans leur propagande, et le refus de la moindre concession dans le domaine culturel. A Istanbul donc, dans un quartier excentré, du nom de Yedikule, loin du flot des touristes, se dressent toujours les vestiges d’un lieu important, d’un « lieu de mémoire », comme il est maintenant de coutume de les qualifier, emblématique pour l’Histoire culturelle de l’Europe, quoi qu’injustement méconnu de nos jours. Au cours des polémiques interminables et souvent vaines qui ont traîné dans le sillage de l’affaire Gouguenheim, personne n’y a fait référence, et globalement, le rôle considérable de Byzance dans la transmission des savoirs de l’Antiquité a été éludé, puisqu’il ne correspondait pas à la doctrine à prêcher.

C’était un immense monastère, remplissant les fonctions d’une université pour tout l’empire byzantin, et influent au delà, puisque l’on dit que Charlemagne lui même le considérait comme un modèle à imiter. Il s’appelait le Stoudion, puisque son fondateur, un consul avait le nom bien trouvé de Studius (l’Etudiant). Dans ses murs, et durant des siècles, des moines n’ont cessé de copier, d’illustrer, commenté, diffusé des milliers de manuscrits, dont bon nombre sont encore conservés dans les bibliothèques d’Europe, et en premier, dans celle de Venise, relais des Byzantins vers l’Occident. Ce lieu était un lien, de l’Antiquité vers le monde moderne, de l’Orient vers l’Occident, et devait être considéré, à juste titre comme fondateur de l’Europe et de sa culture. C’est par ce canal, et par Byzance plus largement, au cours des siècles, que la culture grecque a été transmise, sans traduction, par des gens qui savaient le grec. Mais cela ne sert pas les tenants, que dis-je, les croyants et pratiquants de la « dette » culturelle que l’Occident ne cessera jamais de payer à l’islam, et dont on n’imagine pas encore les modalités du remboursement.

On pouvait donc légitimement attendre que ce haut lieu, le Stoudion, fut mis en valeur, ne serait-ce qu’un minimum, au nom du sacro-saint Dialogue des Cultures. Imaginons un temps qu’en Andalousie actuelle soient mises à jours des ruines infimes d’une bibliothèque arabe, où des manuscrits auraient été recopiés ou traduits. Aussitôt, l’Unesco se réveillerait et se sentirait utile, les institutions culturelles espagnoles mettraient les vestiges sous verre, l’argent du pétrole commencerait à sortir du sol, on y fera des pèlerinages de tous élèves des écoles, un festival de musique mozarabe mettrait deux semaines à se constituer, tout cela flatterait un immense orgueil, de Marrakech à Jakarta, et l’Humanité se sentirait comme pacifiée.

Mais là, nous ne sommes pas dans l’Espagne généreuse et naïve de Zapatero, mais dans la Turquie de Gül et Erdogan. Ici, des sommes importantes sont débloquées pour consolider le moindre minaret, et si une église d’Istanbul est restaurée, ses fresques sont encore maculées de plâtre. Un monument aussi considérable que le Stoudion, loin des flashs, est tout simplement nié. Il s’agit bien de négationnisme dans ce cas, mais s’il ne s’applique pas au cas plus sanglant et proche de nous du génocide arménien, il démontre la vision du régime turc actuel dans les domaines du patrimoine culturel.

Le maire de l’arrondissement de Fatih, islamiste new look, le ministre de la culture du gouvernement islamiste modéré, issu de l’AKP, n’ont que faire un vestige byzantin, chrétien, et profondément européen sur le sol, dans leur ville et leur pays. Le monument est effacé des mémoires, et pourtant répertorié, si l’on en croit un panneau émanant du ministère de la culture: rien n’est évoqué de sa nature, de sa fonction, de son importance, de son histoire, et même de son nom. On le désigne de nos jours, et c’est loin d’être innocent, comme le « monument » de l’Imrahor Ilyas Bey, un connétable du sultan, qui a supplanté l’église de sa mosquée, selon les principes de l’époque. Le minaret a été bien conservé, ce n’est pas une surprise non plus. L’église du monastère est obstinément close, gardée par un personnel peu sympathique ; elle est vide de toute façon, et son admirable pavement est ce qui reste de son ancienne splendeur.

Il faut alors contourner l’église pour explorer le monastère et ses dépendances, ou ce qu’il fut autrefois. Ses portes ont été murées, et le sol est jonché en permanence des reliefs de saouleries nocturnes et clandestines. Des enfants jouent aux brigands et aux gendarmes dans les fourrés, et une multitude de chats étiques constituent la faune agile de cette petite forêt. Au cœur du site, une excavation permet de repérer quelques galeries, des semblants de cellules. Mais le tout est recouvert d’une belle épaisseur d’immondices, car le site est celui de la décharge publique du quartier. Sans doute, en apparence, il n’y a ni mort d’homme, ni bombe déposée dans une voiture. Cela n’a pas la fraîcheur du fait divers ou la nouveauté du phénomène de société. Mais ce sont de tels faits qu’il faut observer, de nature tristement culturelle, à l’écart de l’actualité, qui révèlent de profondes tendances, la réalité des positions idéologiques, la gravité de certains enjeux, le danger des faux discours et des convictions cachées.

Orta Iskender

(1) Il serait bon, un jour, d’observer comme les Turcs ont conçu la conservation de la capitale historique de l’Arménie, Ani, maintenant située sur leur territoire. Il faut être honnête : à la suite de pressions multiples, des efforts ont été consentis pour enfin protéger l’église arménienne d’Akdamar, dont les bas-reliefs, pendant des années, ont servi de cible à tous les fanatiques de la gâchette de la région de Van.

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