Comment peut-on être Français ?, de Chahdortt Djavann

Publié le 21 octobre 2007 - par - 3 716 vues
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C’est le titre d’un excellent livre, paru en 2006, de Chahdortt Djavann. Celle-ci s’est fait connaître en France avec « Bas les Voiles », le pamphlet paru en 2003 qui dit TOUT sur le voile, la femme réduite à une chose sexuelle, le discrédit du corps dès l’enfance qui amène les fillettes à être honteuses d’être nées, et son constat implacable : «Après tout, pourquoi ne voile-t-on pas les garçons musulmans? Leur corps, leur chevelure ne peuvent-ils pas susciter le désir des filles? Mais les filles ne sont pas faites pour avoir du désir, dans l’islam, seulement pour être l’objet du désir des hommes.»

Et Chahdortt Djavann sait de quoi elle parle ! Cette iranienne, voilée et recluse pendant dix ans avant de pouvoir quitter son pays pour s’installer en France et y étudier l’anthropologie a choisi comme sujet de mémoire l’endoctrinement religieux dans les manuels de l’Iran. Elle a beaucoup écrit et parlé à propos de l’islam. Voici quelques-unes de ses phrases, lourdes de sens : « Voiler les femmes, c’est diffuser la vision du monde islamiste » ;  » le fascisme islamique est pire que le nazisme car il se revendique de Dieu , de la légitimité suprême » ; « Où sont ces intellectuels de salon complices de la barbarie islamique quand, en France, on force des fillettes à se murer dans une prison portative ? » ; « Le problème n’est pas seulement le fait que l’islam soit la religion d’État, le problème est que l’islam est l’État. Cette idéologie, pire que celle du communisme ou du nazisme, a des ambitions mondiales et veut implanter le drapeau de l’islam politique dans le monde » …

Dans « Comment peut-on être Français », qui présente de très nombreux éléments autobiographiques, Chahdortt Djavann raconte l’arrivée d’une iranienne à Paris. Elle découvre avec fascination la liberté des femmes, le plaisir de flâner, de faire du vélo, de s’habiller comme on le veut mais aussi la solitude de l’étrangère timide dans une grande ville. Au début, sa soif d’apprendre le français, pour pouvoir, très vite, lire Stendhal ou Gide la mène à se faire des listes de mots qu’elle apprend … avant de se rendre compte qu’elle n’a pas tenu compte de l’article, masculin ou féminin, et que tout est à refaire !

Elle découvre très vite également, que, pour apprendre une langue, il faut la pratiquer mais sa solitude est un obstacle. Elle commence donc à se parler à elle-même, à se dédoubler puis elle décide d’écrire de longues lettres à Montesquieu. En effet, elle a découvert « Les Lettres Persanes » et se demande comment un écrivain français du XVIII° siècle, qui n’a jamais voyagé en Iran a pu se glisser dans la peau des Persanes enfermées dans un harem. Or, « qui saurait mieux l’écouter, la comprendre, que Montesquieu ? Ne l’avait-il pas inventée avant même sa venue au monde ? » « Sa Roxane rebelle, indépendante, empoisonnée en 1720, ressuscitée en 2002 à Paris !  »

Et chaque lettre, pleine d’humour, de tendresse, de tristesse, va raconter avec verve, à la manière de Montesquieu, les tribulations de notre Iranienne et opposer, sans cesse, la France à ce que l’Iran est devenu. « Quoi ? […] Aucune police des moeurs ne décidait à votre place de ce qu’il vous était loisible de dire ou de faire ? […] Marcher tête nue sous la brume d’automne ou au premier soleil du printemps, prendre un verre à la terrasse d’un café … […] toutes ces attitudes, tous ces gestes qui paraissent naturels aux jeunes Parisiennes d’aujourd’hui sont impensables dans le pays dont je viens, le pays de la peur et de la honte. […] En Iran, les plaisirs et les joies sont toujours graves et sévères, et on n’y goûte qu’en risquant d’être puni par l’autorité. Ni les femmes ni les hommes n’ont la gaieté des Français. Ils n’ont point de liberté d’esprit. »

Ainsi Chahdortt Djavann nous emmène-t-elle dans un récit très beau, très attachant, à la découverte de son passé, du secret qui l’a obligée à s’exiler, elle partage avec nous ses émerveillements devant Montaigne, Voltaire ou Diderot et elle parvient à nous émerveiller avec nos écrivains qui ont fait la France, elle les connaît et les cite mieux que n’importe quel étudiant de licence de lettres ! Chapeau bas, Chahdortt ! Montesquieu serait très fier de son élève, le livre est réussi et on le lit avec bonheur, malgré le destin de son héroïne, incapable d’échapper à un passé tragique.

Christine Tasin

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