Comment utiliser les mots « raciste » et « fasciste » pour imposer une pensée unique

Publié le 15 juillet 2008 - par - 1 269 vues
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Nous avons compris. Geert Wilders est un fasciste, militant d’extrême droite, et son film « Fitna » est raciste. De Caroline Fourest à Dominique Sopo, en passant par BHL et Philippe Val, le verdict est unanime. Comment ne pas se sentir dans ses petits souliers, devant la notoriété de ces personnes, authentiques militants anti-racistes et anti-fascistes, quand on a défendu le film, et le courage de son réalisateur, au nom de la liberté d’expression, et du droit à la libre critique de toutes les religions ? Ne serions-nous pas suffisamment vigilants ? Serions-nous sur une mauvaise pente ? A notre corps défendant, la lepénisation des esprits n’aurait-elle pas fait des ravages dans nos rangs ? Ne devenons-nous pas, finalement, des adeptes du « Choc des civilisations » ? Mouloud Aounit n’aurait-il pas vu clair avant tout le monde : derrière notre défense intransigeante de la laïcité, n’y aurait-il pas, profondément enfouis dans notre inconscient, des relents de racisme post-colonial qui éclatent au grand jour ?

Quelques exemples démontrent pourtant comment les termes « racistes » et « fascistes » ont pu être utilisés, à différents moments de l’Histoire, pour imposer une pensée unique, interdisant tout esprit critique, et se traduisant souvent par des violences graves contre ceux qui en étaient affublés.

Dans la troisième période de l’Internationale communiste, dans les années 30, quand Mussolini était déjà au pouvoir en Italie, et qu’Hitler s’en approchait dangereusement, Staline refusait tout front unique du mouvement ouvrier contre le fascisme, réclamé notamment par les trotskistes. Pire, il avait décrété que les socialistes allemands étaient encore plus dangereux que les fascistes d’Hitler, puisqu’ils véhiculaient leur idéologie à l’intérieur de la classe ouvrière. Il fallait donc d’abord combattre les socialistes, avant de mieux vaincre le fascisme. Les socialistes furent alors appelés les « social-fascistes ».

Quant aux trotskistes, qui réclamaient ce front unique contre les fascistes, ils seront, eux, qualifiés par les staliniens d’ « hitlero-trotskistes », et fréquemment pris à partie, dans les manifestations, se faisant traiter de « fascistes ».

Ces propos n’occultent en rien le rôle déterminant de l’Union soviétique, et des communistes français, dans la victoire contre le fascisme hitlérien et son idéologie raciste.

Pour autant, pendant de longues années, quiconque osait évoquer le sort peu enviable du peuple soviétique, voire parlait du goulag, était immédiatement qualifié, au mieux d’agent de l’impérialisme américain, au pire de « fasciste ». C’est ainsi que l’insurrection hongroise, en 1956, sera qualifiée dans « l’Humanité ».

A une autre époque, certains crurent voir, dans l’arrivée du général de Gaulle, en 1958, l’avènement du fascisme en France.

Plus proche de nous, en mai 68, le mot d’ordre « CRS-SS » ne contribua pas à ce que toute une jeunesse apprenne la différence entre un Etat certes bourgeois, mais démocratique, et un régime fasciste de type nazi.

Dans les années qui suivirent 68, on eut tendance, au nom du principe de liberté, à qualifier de « fasciste » quiconque s’opposait à la liberté d’autrui, même si cette liberté nuisait à son prochain. Ainsi, les malheureux qui, en réunion syndicale, ou dans un lieu public, avaient le malheur de demander qu’on ne fume pas, se voyaient souvent qualifiés d’ennemis des libertés, donc de « fascistes ».

Mais c’est autour du mot « raciste », ces dernières années, que la confusion fut à son comble. L’amalgame entre l’islamophobie et le racisme, véhiculée d’abord par l’ayatollah Khomeiny, reprise surtout par le Mrap et la LDH, puis récemment par Nicolas Sarkozy, fit que quiconque s’opposait à l’offensive du voile dans la société française était immédiatement qualifié de cette épithète infâmante. Lors de la première affaire du voile, à Creil, en 1989, de nombreuses féministes et laïques se virent reprocher de véhiculer l’idéologie de Jean-Marie Le Pen, pour s’opposer à ce symbole sexiste à l’école. Que dire de la violence verbale qui accompagna la campagne pour une loi contre les signes religieux à l’école, en 2003, où la loi laïque fut qualifiée de raciste par la mouvance des « Indigènes de la République ».

Mais pendant de longues années, d’autres sujets de société se concluaient très fréquemment pas ces anathèmes. Ainsi, quiconque osait parler des problèmes de sécurité, dans les quartiers populaires, se voyait immédiatement suspecté d’être porteur d’une idéologie d’extrême droite, sécuritaire et policière. Pour peu qu’ils aient le malheur de signaler qu’il y avait un petit problème, et que les délinquants étaient souvent issus de l’immigration post-coloniale, là, ils n’échappaient pas à l’invective « raciste ». Jean-Pierre Chevènement, pour avoir osé utiliser le mot « sauvageon », fut la cible de toute une partie de la gauche, durant de longs mois, malgré toutes les explications qu’il pouvait apporter, et notamment expliquer ce qu’était réellement un « sauvageon ».

L’ancien ministre de l’Intérieur, coupable également de ne pas vouloir régulariser tous les sans-papiers (bien que dans les faits, il en ait régularisé une grosse majorité), fut également accusé, à cause de cette grave tare, de véhiculer une idéologie raciste au sein de la gauche. Parfois, on vit ce spectacle révoltant de gauchistes attaquer physiquement les cortèges du MDC, en manifestation, aux cris de « Dehors les racistes, dehors les fascistes ! ».

Dans un autre registre, certains extrémistes juifs qualifient immédiatement de « raciste » et d’antisémite quiconque ose se poser des questions, voire émettre des critiques, sur la politique d’Israël.

On entend également parler de « racisme anti-homosexuel » si on exprime parfois des doutes sur l’opportunité du mariage homo. On peut également se voir qualifié rapidement de sexiste, donc de « racisme anti-femme » si, comme Elisabeth Badinter, on ose émettre des réserves sur la parité.

Certains trotskistes, pourtant victimes des amalgames et des insultes des staliniens hier, se transforment à leur tour, aujourd’hui, en nouveaux procureurs, en empêchant tout débat serein, notamment sur l’immigration. Quiconque tente d’expliquer que la libre immigration, réclamée par certains courants, est une aubaine pour le patronat pour casser les acquis sociaux, se voit immédiatement qualifier de « raciste nationaliste », voire d’adepte de Jean-Marie Le Pen.

Mais les socialistes savent ne pas être en reste avec cette manière d’intimider l’opposant. On a ainsi entendu certains de leurs leaders qualifier ceux qui refusaient le traité constitutionnel européen de nationalistes lepénistes, et ceux qui osaient parler du fameux plombier polonais furent traités de xénophobes, à leur tour. Quant aux malheureux qui veulent sortir de l’Europe, ils auront droit, dans le meilleur des cas, au qualificatif de « souverainiste », et plus souvent à celui de « nationaliste d’extrême droite ».

Lors de la dernière campagne présidentielle, on vit, quel que soit le peu de sympathie qu’on peut éprouver pour Nicolas Sarkozy, des angles d’attaques ignobles contre lui, et certains sont convaincus, aujourd’hui que, depuis qu’il est à l’Elysée, la France est devenue un pays fasciste dirigé par un président raciste. On suspecta également, lors de cette présidentielle, Ségolène Royal de lepéniser son discours, parce qu’elle fit chanter « La Marseillaise » dans ses meetings, et appela les Français à sortir le drapeau.

Pourtant, on ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre. On ne peut éluder longtemps les vrais débats, même en cherchant à salir ceux qui posent des questions gênantes.

Geert Wilders n’est certes pas un gauchiste, ni même un militant de gauche. Il apparaît plutôt comme un libéral, au niveau économique. Mais cela ne suffit pas à le qualifier de « raciste » et de « fasciste d’extrême droite » aussi légèrement, mais surtout aussi indécemment, quand l’homme vit sous haute protection policière depuis plusieurs années pour échapper à de vrais fascistes, qui ont décidé de le tuer, comme ils ont hier assassiné Théo Van Gogh (lui aussi souvent qualifié de son vivant de raciste pour ses provocations contre l’islam).

Plutôt que de vouloir le diaboliser (ce qui tout de même surprenant quand on défend Ayaan Hirsi Ali), pourquoi ne pas débattre des vraies questions posées par le film du député hollandais, notamment sur les ravages de la société multiculturelle, sur l’intégration, sur l’immigration, sur les Lumières, sur la compatibilité de certains textes religieux avec les droits de l’Homme, et sur le genre de pays qu’on a envie de laisser à nos enfants ?

Pierre Cassen

Paru le 8 avril, dans le numéro 36

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