Daniel Cohn-Bendit ou le conformisme subversif

Publié le 15 janvier 2010 - par - 354 vues
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Libertaire d’extrême-gauche dans les années 1960-70, libéral-libertaire d’extrême-centre à partir des années 1980, environnementaliste anti-libéral depuis la présidence Barroso de la Commission européenne, « Dany le Rouge », puis le « Vert » – certains de ses opposants le colorient même en « jaune » eu égard à ses changements de cap politique – ne laisse personne indifférent. Sa gouaille plaît. Son ton provocateur séduit. Son style décontracté et son charisme – sa faconde – d’orateur brillant fascinent l’opinion. Son image d’éternel rebelle soixante-huitard suscite l’admiration des bobos en mal de fantasme politique. Faussement politiquement incorrect et incarnation même de la bien-pensance, Cohn-Bendit est depuis quarante ans la coqueluche des média, l’archétype même du « rebellocrate » cher à Philippe Murray.

Dans nos mémoires collectives, il est la figure de proue de la révolte étudiante de Mai 68 contre l’archaïsme du pouvoir gaulliste. Ce n’est qu’au début des années 1980, après avoir fréquenté pendant un certain nombre d’années la mouvance gauchiste, que l’ex-étudiant en sociologie s’assagit et abandonna la perspective révolutionnaire : lassé par la gauche radicale, il rejoignit la sphère écologiste. Le parcours politique de Cohn Bendit est atypique. Die Grünen, le parti dont il est membre, l’est également. Mouvement jeune, sans dogme ni histoire bien définis, les Verts allemands étaient prêts à accueillir les saillies iconoclastes d’un Cohn-Bendit au narcissisme pétillant alors incompatible avec les vieilles machines politiques traditionnelles. Il affirma toutefois ne jamais avoir eu une quelconque fascination pour la nature. On veut bien le croire.

Au sein des Grünen, il se rangea immédiatement dans le camp des « réalo » contre les « fundis ». A ce titre, il milita, aux côtés de son grand ami Joschka Fischer , en faveur d’une intervention armée en Bosnie et soutint, en 1999, les bombardements de l’OTAN – à l’uranium appauvri – sur la Serbie. Une guerre « propre », approuvée par l’immense majorité du sérail politico-médiatique, au nom des droits de l’Homme et des musulmans persécutés. Cette exigence morale peinait à dissimuler un sentiment d’anticommunisme décomplexé et une haine féroce de tout penchant nationaliste.

Cette constance idéologique trouve ses racines dans la propre histoire de Cohn-Bendit. Né en 1945 à Montauban, de parents juifs allemands qui avaient fui les persécutions antisémites de l’Allemagne nazie, il resta apatride pendant quatorze ans avant d’opter pour la nationalité allemande. Ce choix fut motivé par son refus d’accomplir le service militaire alors obligatoire en France. Français de coeur, Allemand par raison et surtout Européen par conviction, Cohn-Bendit a toujours plaidé en faveur d’une Europe politique fédérale qui piloterait des régions indépendantes reconstruites sur un plan ethno-historique. En destructurant les Etats-nations et en instituant un espace européen transnational, toute folie nationaliste meurtrière serait éliminée à jamais. Les choses seraient donc si simples à concevoir. Son anticommunisme est également le fruit d’une longue histoire.

En mai 68, le PCF ne voyait en lui qu’un agitateur farfelu, complice indirect du patronat. « L’anarchiste allemand », ainsi l’appelait Georges Marchais. Quarante ans plus tard, ce dernier sera grossièrement qualifié – à titre posthume – d’ordure antisémite par Cohn-Bendit . Cette consternante rancoeur met en exergue l’immiscibilité historique des engagements communistes et gauchistes, que l’ancien porte-voix des étudiants révoltés, fût-il converti au réformisme, n’a jamais oublié. L’étatisme, de droite comme de gauche, le fait vomir. Il détestait de Gaulle et les communistes, il méprise aujourd’hui le républicanisme – notion qu’il a en horreur – de Chevènement, Dupont-Aignan ou Mélenchon. Il est vrai que les concepts de nation, de laïcité, de patriotisme républicain, d’autorité de l’Etat ou encore de souverainisme déclenchent chez Cohn-Bendit un violent prurit anti-républicain. Le patriotisme constitutionnel de Jurgen Habermas, auquel il prétend être attaché, serait-il donc incompatible avec les principes républicains français ?

L’européisme et l’anticommunisme sont donc inhérents à la pensée politique de Daniel Cohn-Bendit. Cela relativise sa prétendue singularité. En effet, je crois que nous pouvons affirmer sans ambages que ces idées sont largement partagées par l’idéologie dominante de nos élites.

L’originalité de Cohn-Bendit est néanmoins perceptible dans d’autres domaines. Sa voix est souvent discordante lorsque le débat porte sur certains sujets politiques d’ordre sociétal. La tolérance vis-à-vis de l’intolérance est ainsi sa marque. Fervent islamophile, il fut l’un des rares politiques à s’opposer à la loi française de 2004 contre le port ostentatoire des signes religieux à l’école, soutenant les jeunes filles voilées qui narguaient la neutralité religieuse de nos établissements scolaires. De même, n’omettons pas qu’il proposa de réintégrer les assassins du Front Islamique du Salut dans le jeu démocratique en Algérie.

Quant à la décision référendaire des Suisses interdisant la construction de minarets sur leur territoire national (novembre 2009), l ‘eurodéputé demanda tout bonnement son invalidation, invitant le peuple helvète à revoter pour « laver ce vote honteux » ! Puisque défendues sous le sceau de l’antiracisme, ces prises de position précitées, bien que minoritaires voire marginales au sein de la population française, se retrouvent de facto inattaquables. Eminent praticien de la reductio ad hitlerum, ses opposants peuvent très vite être comparés aux fascistes de la pire espèce. Maîtrisant les techniques et les rouages de la communication, cet animal politique talentueux est capable de déstabiliser ses adversaires en quelques mots. François Bayrou s’en souvient encore . Car c’est aussi cela Cohn-Bendit : une outrance facile, une indignation ostensible et une colère théâtrale qui font de lui le chouchou des plateaux de télévision. Gare à ceux qui ne pensent pas comme lui ! Toutefois, ce zest de transgression est immédiatement contrebalancé par une rhétorique idéologique peu hétérodoxe.

Au Parlement Européen, « Dany » fréquente amicalement les libéraux. Quoiqu’il ait mis aujourd’hui de l’eau sociale-écologique dans son vin libéral, nous ne pouvons oublier qu’il vantait, il y a de cela quelques années, les vertus du capitalisme et de l’économie de marché, considérant les délocalisations comme potentiellement positives, celles-ci permettant, selon lui, d’accroître le niveau de vie des populations des pays émergents. Un Alain Madelin n’aurait pas dit mieux ! Cette complaisance envers un capitalisme jadis déprécié n’est nullement anodine. Le rejet de l’Etat-nation et de ses corollaires est l’un des credo auquel Cohn-Bendit est toujours resté fidèle.

Pour occire toute velléité nationale, pourquoi ne pas vanter les mérites d’une économie capitaliste mondialisée qui, par nature, ignore les frontières et les Etats ? Libertaires et libéraux seraient ainsi les complices – malgré eux ? – du détricotage des Etats-nations. En se qualifiant de « libéral-libertaire » lors de la campagne des élections européennes de 1999, Cohn-Bendit annonçait fièrement la couleur. Selon ses proches, il n’a jamais été libéral sur le plan économique, il s’agirait d’un faux-procès. Pourtant, son ode à la dérégulation et à la société de consommation écrite dans son livre, Une envie de politique (1998), est assez limpide . Peu importe, après tout ce n’est pas la première fois que ses écrits sont mal interprétés. Souvenons nous du Grand Bazar. A l’instar de Sarkozy, Cohn-Bendit aime provoquer, quitte à choquer son propre camp ou ses adversaires politiques. Homme intelligent, il sait toutefois modérer ses envolées pour bénéficier du soutien de ses alliés traditionnels.

Une question taraude certains esprits : Cohn-Bendit est-il de gauche ? Un grand « oui » énoncé tel un truisme pourrait être répondu. Pourtant, il convient d’être plus nuancé. Cohn-Bendit est avant tout un anti-autoritaire et un anti-étatiste. En première ligne pour défendre le mariage homosexuel, la légalisation des drogues, le droit de vote des immigrés et les téléchargements sans entraves sur internet, il est en revanche bien discret lorsqu’il s’agit de soutenir les droits sociaux et le pouvoir d’achat des salariés ou des retraités. Ces vieilles lunes revendicatives doivent rester l’apanage des combats politiques chers aux archeo-communistes et autres socialo-souverainistes, tant dédaignés dans la vulgate de l’ancien rebelle. Cohn Bendit, c’est une deuxième gauche politiquement recentrée, peinturée en vert. Lui-même avait parlé de « Troisième Gauche Verte » , par opposition à la « Première Gauche » marxiste-jacobine, et par extension de la « Deuxième Gauche » libertaire (puis libérale)-girondine.

De sensibilité écologiste, je ne puis être rétif à certaines de ses idées. En outre, contrairement aux propos de certains gauchistes, je n’accuse Cohn-Bendit d’aucune trahison. Je pense, au contraire, qu’il est parfaitement en accord avec sa conscience. Il s’exprime sans langue de bois et évite d’utiliser toutes les circonlocutions abstraites des politiques classiques. C’est ce qui fait sa force, son charme, son succès. La droite libérale l’estime secrètement, la gauche réformiste l’admire ouvertement : la mode politique aime ce qui est subversif dans la forme et conformiste dans le fond.

Stanislas Geyler

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