David Mascré, auteur de « Des barbares dans la cité »

Publié le 26 mai 2009 - par - 1 498 vues
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Riposte Laïque : Bonjour David,
Dans la présentation de votre livre « Des barbares dans la cité » (2) vous dîtes que le meurtre d’Ilan Halimi est aussi un signe des temps, que la France vacille, perd ses repères et se délite. Croyez vous que cela touche uniquement la banlieue, la périphérie ?

David Mascré : La France comme plus généralement une majorité de sociétés occidentales sont aujourd’hui effectivement confrontées à un authentique processus de délitement social. Ce processus de délitement social, qui s’accompagne d’une perte des repères moraux et d’un éclatement des cadres normatifs, ne concerne pas seulement la banlieue – même s’il prend en certaines cités de banlieue une forme paroxystique nettement caractérisée et de ce fait plus aisément identifiable qu’en d’autres zones habitées – mais l’ensemble du territoire national. Nous assistons un peu partout en France aujourd’hui à une atomisation du lien social, à un délitement des solidarités organiques traditionnelles et du même coup à une explosion des actes délinquants et criminels.

Cette atomisation du lien social s’exprime sous des formes multiples et sur des plans très différents. Certains de ces plans ou de ces niveaux sont très médiatisés, d’autres sont très largement méconnus et passent pour l’essentiel inaperçus de nos contemporains.
Je me contenterai ici d’en citer quatre, deux relatifs à nos rapports intergénérationnels, deux relatifs à nos rapports interterritoriaux.
Sur le plan intergénérationnel j’évoquerai deux exemples diamétralement opposés – celui que nous nouons avec nos ascendants et celui que nous nouons avec nos descendants – mais en réalité extrêmement proches par le traitement que nous leurs réservons et de ce fait extrêmement révélateurs du rapport que nos contemporains nouent avec le temps.

Commençons par la fin de vie. Nous laissons mourir nos vieillards dans la plus parfaite indifférence. Nous nous empressons dès lors qu’ils deviennent un peu gâteux ou impotents de les fourguer dans des maisons de retraite où nous les laissons – avec la plus parfaite bonne conscience – dépérir dans la plus complète solitude et le plus parfait dénuement. Nous attendons impatiemment leur fin en considérant qu’ils n’ont plus rien à nous apporter et que leur existence est devenue pour tous un fardeau. Nous nous attachons même dans certains cas à accélérer leur fin – jusqu’à les priver de ce moment pourtant humainement et relationnellement décisif de l’agonie – dès lors que nous jugeons leur santé suffisamment dégradée pour ne plus autoriser la poursuite d’une vie jugée par nous décente, c’est-à-dire conforme à nos standards de confort moderne et petit-bourgeois.

A l’autre bout de la chaîne, la situation n’est guère plus reluisante. Nos jeunes femmes, tout juste parturientes, n’ont pas même le temps d’être devenues mères qu’on les invite déjà poliment, quand on ne les presse pas instamment, de confier leur enfant à une nourrice ou de le déposer dans une crèche. Il existe aujourd’hui une pression de plus en plus forte, liée aux médias et au mode de vie promus par nos sociétés, pour spécialiser les activités et rompre les solidarités générationnelles naturelles. Cette pression montante pousse les parents à se débarrasser de leurs enfants et réciproquement les enfants à se détourner de leurs parents. Par l’instauration de la crèche à trois mois ou de l’école maternelle dès deux ans, nous favorisons l’éclatement des familles et la rupture transgénérationnelle en même temps que le délitement du rapport sexué homme/femme fondé sur la complémentarité père/mère.

Cette pression médiatique liée à la diffusion toujours plus marquée du paradigme consumériste hédoniste au sein des sociétés occidentales se traduit par la revendication toujours plus affirmée par les parents d’un droit à voir son enfant pris en charge par l’Etat et les structures socio-éducatives dès le plus jeune âge. La récente discussion autour de l’ouverture des jardins d’enfant en est l’une des illustrations les plus marquantes. Pressé par la demande parentale et le souci électoraliste de satisfaire de nouvelles couches d’électeurs politiques, le pouvoir politique a ainsi depuis 2008 remis sur la table le projet d’ouvrir des jardins d’enfant dès l’âge de deux ans.

Le projet, porté par le secrétaire d’état à la famille et à la petite enfance, Nadine Morano, d’ouvrir des jardins d’éveil, structures alternatives entre la crèche et l’école, aux enfants dès 2 ou 3 ans, sous le prétexte que ceux-ci « auraient le mérite d’améliorer la prise en considération des rythmes des jeunes enfants, tout en offrant à ces derniers la possibilité d’un développement harmonieux, au sein de structures adaptées », me semble particulièrement révélateur de cette volonté des parents de se défausser sur l’Etat de leur mission éducative et de cette volonté corrélative de l’Etat de s’assumer en mère de famille universelle (selon la figure orwellienne du big mother) appelée à prendre en charge tous les besoins des individus, de la conception à la mort. Il y a là me semble-t-il une profonde dérive qui, pour passer inaperçue n’en risque pas moins d’avoir des conséquences humaines et sociales graves.

De l’avis de nombreux experts, il y a là un facteur puissant de déstabilisation des familles. En généralisant ce type de dispositifs qui conduisent à rompre le lien décisif qui s’établit dès la prime enfance entre la mère et l’enfant, on risque de préparer les conditions qui demain seront propices à l’éclosion de nouvelles violences.

Au plan territorial, le délitement de nos sociétés et la perte de repères de nos contemporains sont tout aussi patents.
Aujourd’hui en France, des villages entiers se meurent faute de vie sociale et de rapports humains durables entre les groupes d’individus. L’intensité des relations sociales a considérablement diminué. Les occasions de se retrouver et de raviver la flamme de la convivialité et du partage collectif se sont estompées. Les solidarités traditionnelles ont considérablement diminué. Les lieux mêmes où s’exprimaient cette convivialité naturelle (cafés, bars, petits commerces, églises, places de marché) tendent à disparaître. Quand ils ne disparaissent pas, ils sont dénaturés, vidés de leur substance, transmués en quelque chose de totalement contraire à ce qui fondait et définissait leur mission originelle (églises transformées en lieu d’animation culturelle ou d’exposition artistique provisoire, palais privatifs de l’aristocratie transformés en musées publics destinés à égayer une plèbe inculte). Des maisons sont pillées, des personnes violentées sans même que leurs voisins ne s’en aperçoivent ou ne réagissent. Même si elle est moins visible et perceptible qu’ailleurs, il existe dans nos campagnes une grande détresse psychologique, humaine et relationnelle.

Du côté de nos villes la situation est plus préoccupante encore. L’explosion démographique de nos villes sous le double effet d’un exode rural massif et d’une immigration jamais véritablement contrôlée ni pensée a conduit à une atomisation du lien social et à l’émergence d’une nouvelle forme d’individu : l’inculte déraciné. Cette figure moderne du barbare a été repérée et analysée par de nombreux écrivains et philosophes ces dernières années. Chez le citadin français, elle a pris la forme de l’homo festivus. Chez le banlieusard français, elle prend la forme du rappeur multiethnique. Le premier est un exemple particulièrement éclairant de ce que peut produire le mondialisme et l’hypercapitalisme libertaro-financier. Le second nous fournit une illustration emblématique de l’effet induit par une sous-culture hypermarchande sur des populations déracinées et coupées de leur cadre historique de transmission.

Pour masquer leur vide ontologique, nos sociétés ont multiplié les occasions de divertissement. Elles ont produit à la chaîne des individus interchangeables sans âme ni histoire. L’homo festivus si justement décrit par Philippe Murray en est l’illustration emblématique. Pour noyer sa solitude, l’homo festivus ne trouve rien de mieux à faire que de se noyer dans la masse informe des foules et de se déployer à heure et temps voulu dans, sur simple injonction des autorités, dans des engagements festifs d’autant plus tristes qu’ils sont vides de toute contenu et dépourvus de toute perspective métaphysique.
Désormais le citadin occidental fête qu’il fête.

Cette tautologie marque bien son entrée dans la post-histoire où règne l’autoréférentialité et l’onanisme. Il ne souffre aucune négation de cet état d’euphorie perpétuelle et, ruse sublime de la négativité, il tente d’abolir le hasard des sexes d’un coup de dais nuptial. Satisfaire ses besoins sans limites est son credo, comme le font les enfants. Autolâtre de ses désirs, esclave de ses propres pulsions, il ne jouit que dans la satisfaction immédiate de ses caprices les plus primaires et les plus tordus.

L’institution ne l’en dissuade pas – ou si peu -, elle qui prétend désormais, en mettant l’enfant au centre du système éducatif et en promouvant des discours psychopédagogiques qui érigent l’enfant et ses pulsions en roi législateur constructeur de son propre savoir et de ses propres règles éthiques, faire de l’infantilisation des esprits l’horizon ultime de la pensée et du projet politique. L’homo festivus est un grand enfant qui n’aurait jamais rencontré de parents. Il refuse par essence le principe de réalité et tout ce qui pourrait le ramener à une forme d’extériorité objective. Refusant le réel et l’unité de la création, perçus comme autant d’entraves insupportables à sa liberté, il croit pouvoir s’accomplir dans la libération de toutes ses pulsions les plus élémentaires et la régression vers le stade infantile le plus précoce.

Cette fascination pour la pulsion infantile se double d’un retour à la bestialité, perçue comme stade suprême du développement humain.
« Ma thèse dit Philippe Murray, est que tout, absolument tout ce qui faisait peur depuis toujours est désormais célébré comme un bienfait. » Cette peur de l’animalité comme chute hors de l’histoire est précisément celle dont l’occident veut s’affranchir. « L’enfer se hait lui-même » disait Bernanos et l’on peut lire dans le comportement collectif occidental une haine de soi si effrayante qu’elle ne peut conduire qu’à sa perte.

Les membres du gang des barbares ne diffèrent guère de cet homo festivus. Torturer Ilan, c’était en quelque sorte leur divertissement à eux. Dans l’ennui des cités, il n’est pas tant d’occasion de se distraire. Enlever un jeune homme, le séquestrer et le torturer plusieurs jours durant n’est plus perçu par un certain nombre de jeunes de nos cités comme un acte moralement abominable réprimé par la loi, mais comme un loisir comme un autre. C’est sans doute la raison pour laquelle les ravisseurs d’Ilan et les geôliers qui avaient la charge de le garder n’ont à aucun moment eu la velléité de dire « stop » et de dénoncer ce qui était en train de se passer. C’est la raison pour laquelle, durant ces trois semaines de séquestration, personne ne s’est avisé de signaler même de manière anonyme ce qui était en train de ses passer là, dans un studio d’une cité ordinaire de banlieue, à une demi-heure de RER du centre de Paris. Comme dans les pires mafias, l’omerta était ici de mise. Et comme dans les pires mafias, le principe du respect du chef, du parrain, a ici joué à plein.

La mise en question de ce type d’actes barbares est d’autant plus difficile à faire de l’intérieur qu’il existe une pression extérieure très forte, émanant des familles, du milieu social ou des autres membres de la bande pour vous faire croire que ce que vous faites n’est finalement pas grave et s’inscrit dans une forme de normalité plus ou moins admise par tous. La gravité de ce type d’actes est d’autant moins perçue qu’elle est en quelque sorte promue et reconnue – certes sur un mode spécifique qui est celui du virtuel – par un certain nombre de médias, via les dessins animés et les jeux vidéo notamment.

C’est l’une des grandes leçons que je tire de ce livre. La télévision et les nouveaux médias, loin d’ouvrir les hommes à leurs semblables ont au contraire constitué un fantastique instrument de repliement des individus sur eux-mêmes, enfermant nos jeunes dans une relation autistique aux autres et au monde.

La télévision et internet donnent désormais droit à la satisfaction quasi immédiate de toutes les pulsions les plus élémentaires. Et les jeux vidéo portent cette satisfaction en triomphe en en faisant le principe même de leur narration.

Riposte Laïque : Vous mettez en cause nos lâchetés, nos renoncements et nos idéologies mortifères. Pouvez-vous nous préciser un peu mieux ce dont il s’agit ?

David Mascré :Je m’en explique longuement dans mon livre et ne puis donc ici qu’y renvoyer le lecteur. Je m’en suis également expliqué dans un précédent livre, où je présente et analyse les Discours de combat de Ferdinand Brunetière (3) . Il y a cent ans de cela Ferdinand Brunetière, en visionnaire politique et avec un esprit de synthèse depuis rarement égalé, avait parfaitement vu que la société française était menacée par un triple mal : le relativisme, l’internationalisme et l’individualisme.

Avec une force et une audace de vue étonnante, il avait critiqué l’internationalisme, à savoir l’idée selon laquelle il devait être possible de répondre aux défis du temps et de prendre en charge la question sociale (pauvreté, faim, prolétarisation, injustice) sans la nation, voire contre la nation. Très tôt, il avait su en repérer la nature subversive et montrer en quoi le mondialisme constituait une ligne de fracture radicale avec ce qui constituait et constitue toujours la seule voie droite et juste pour sortir la France des difficultés et des menaces qui pèsent sur elle : l’amour de la patrie, la fidélité à l’héritage des grands hommes, et la réappropriation de la mission spirituelle de la France. Pour Brunetière, cette réappropriation de la vocation mystique de la France était décisive.

Alors même que le capitalisme financier, déjà en voie de mondialisation, n’avait pas encore entièrement produit ses fruits pervers, alors même que les conséquences sociales et économiques du basculement dans le capitalisme de masse ne s’étaient pas encore entièrement faites sentir, la réappropriation de cette dimension mystique et surnaturelle de la patrie et de cet héritage historique qui constitue la France comme tel constituaient déjà pour Brunetière le seul moyen de lutter contre la décadence et le dépérissement encouragés par l’avènement des puissances de l’argent. Péguy, dans L’Argent (1913) ne dira pas autre chose.

Quinze ans après les grandes conférences qui serviront de base à la rédaction des Discours de Combat¸ le fidèle disciple de Brunetière expliquera à ses lecteurs que la France a plus changé entre 1880 et 1913 qu’elle n’avait changée jusque là depuis son origine. Que la radicalité de cette nouveauté tient précisément au grand basculement moderniste, soit à l’entrée dans ce capitalisme de masse dont le corollaire indissociable est le déracinement social et la socialisation des esprits. Que ce basculement dans la modernité s’est traduit par une substitution sans équivalent historique, substitution concrétisée dans la substitution d’un peuple à un autre, et le remplacement d’une ancienne France par une nouvelle France entièrement étrangère à la première car fondée sur des bases radicalement antagonistes de celles qui présidaient à l’esprit de la première.

Pour Péguy comme pour Brunetière, le basculement dans la modernité est un basculement dans l’idolâtrie. Ce basculement dans l’idolâtrie se concrétise par le culte du Veau d’or et la sacralisation de l’argent. Il se traduit par la sacralisation du profit au détriment du produit, de la spéculation au détriment de la création, du financier au détriment de l’ouvrier. Dès lors, toutes les anciennes valeurs, toutes les valeurs qui faisaient le pari de l’éternité, de l’exceptionnalité, de la beauté, de la singularité, toutes les valeurs qui reposaient sur le sens du travail, du sacrifice et de l’honneur (l’honneur du travail bien fait disait Péguy) deviennent caduques.

Vingt ans avant Charles Péguy, Ferdinand Brunetière avait ainsi vu que l’entrée dans le capitalisme de masse et dans son double corollaire, l’individualisme hédoniste et le socialisme internationaliste, allaient marquer un point de non retour.

A un siècle de distance, la situation n’a pas changée, ou si peu. La France a changé, les Français ont changé mais les idéologies qui les accablent sont restées les mêmes. Ces idéologies délétères ont changé de forme mais elles n’ont pas changé de contenu. Elles ont changé de tournure mais elles n’ont pas changé de texture. Elles ont changé de mode d’expression et de propagation mais elles n’ont pas changé de mode de formation.

L’internationalisme, c’est aujourd’hui le mondialisme. Le relativisme, c’est aujourd’hui l’indifférentisme. L’individualisme, c’est aujourd’hui le libertarisme jouisseur.

C’est enfin l’antiracisme, entreprise de dissolution des peuples et d’effacement des héritages, qui, au nom de la lutte contre la discrimination, conduit aujourd’hui à la fabrication au forceps d’une société multiethnique et multiculturelle dont le gang des Barbares ne constitue en quelque sorte qu’une version délinquante et décérébrée.

Riposte Laïque : Vous n’êtes nullement optimiste et pensez que nous sommes « bien » partis pour plus de barbarie. N’est-il plus possible de nous ressaisir ?

David Mascré :Il est toujours possible de se ressaisir. C’est une question de volonté et de courage. Mais c’est aussi une question d’intelligence de lucidité. Pour se sortir d’une situation difficile – drame familial, épreuve collective, tourmente politique – il faut être capable de l’analyser et de la comprendre. Il faut être capable d’en nommer les termes. Il faut donc être capable de se débarrasser des idéologies et des discours sophistiques qui empêchent la saisie du réel et paralysent la désignation des faits.

Il faut donc commencer par reconquérir le langage. Il faut pour cela savoir se réapproprier les mots. Il faut ne pas hésiter à en réinvestir la force performative en leur redonnant toute leur charge émotionnelle et en réassumant toute la richesse historique dont ils sont ontologiquement porteurs. Il faut être capable de se réapproprier la langue – notre langue – cette langue française dont la richesse, la finesse et la variété constituent sans aucun doute l’un des biens les plus précieux et l’un des héritages plus irremplaçables que l’histoire nous ait léguée. Il nous faut à l’inverse nous débarrasser au plus vite de cette novlangue artificielle que la technosphère, par médias interposés, nous impose chaque jour un peu davantage.

Il nous faut procéder à l’instar des idéologues qui, pour assoir leur pouvoir et imposer leurs idées se sont toujours attachés à employer cette technique simple mais imparable : conquérir le langage pour dominer les esprits et manipuler les corps. Il nous faut retourner ces armes contre leurs propagandistes et à notre tour réinvestir le langage, pour reconquérir les esprits et ainsi libérer les corps.

Cette omerta du discours, cette paralysie de l’intelligence ne sont possibles que parce que pèse aujourd’hui sur les esprits un tabou majeur qui joue comme un dogme fondamental absolument intransgressible : le dogme de l’antiracisme. Celui-ci joue en effet comme un puissant anesthésiant, stérilisant l’esprit, castrant l’intelligence et sidérant les volontés. Il empêche nos contemporains de traiter la question des nouvelles formes de criminalité et de la montée en puissance de la barbarie objectivement, en se donnant les moyens de regarder la réalité en face. A bien des égards, le propos d’Alain Finkielkraut est ici d’une criante vérité : « l’antiracisme est devenu au vingt-et-unième siècle ce que le communisme fut au vingtième siècle ». Un puissant instrument de sidération des esprits et de castration des consciences.

Riposte Laïque : Votre analyse vous amène à considérer que c’est bien notre système qui est détraqué, permettant ainsi à la barbarie de s’y installer et d’y prospérer. Quelle partie de cette mécanique convient-il de réviser si ce n’est de changer radicalement ?

David Mascré :La caractéristique d’un système, c’est précisément de faire système, c’est à dire de nouer entre elles en un tout unifié et cohérent chacune des parties d’un ensemble donné. Cette union n’est pas simplement conjoncturelle mais structurelle. Elle lie donc les parties les unes aux autres de manière indissoluble.
Le problème dans la plupart des systèmes politiques, c’est qu’il n’est pas possible d’y dissocier la forme du fond, la superstructure idéologique de l’infrastructure économico-institutionnelle.

Ainsi, le goulag et la destruction de masse de populations entières n’étaient pas un artefact de cette forme politique transitoire de l’international-socialisme qu’a été le communisme, ils en étaient l’accomplissement même(4), le parachèvement logique et organique.
De même, la violence barbare et anomique des bandes délinquantes n’est pas un artefact du libertaro-capitalisme dans lequel nos sociétés ont choisi de se déployer depuis trente ans. Elle en est l’accomplissement même . Ce qui est surprenant, c’est qu’elle surprenne encore. Ce qui est choquant, c’est qu’elle choque encore. A partir du moment où vous considérez que l’argent est roi et que tout est relatif (ce qui constitue les deux piliers essentiels sur lesquels repose l’ensemble de notre système idéologico-politico-économique) il n’y a aucune raison de s’étonner de voire des hommes faire commerce de toutes choses, y compris de la vie d’autres hommes. C’est ce que font déjà pirates et flibustiers dans nombre de zones maritimes du globe, c’est ce que font kidnappeurs et coupeurs de route dans nombre de contrées d’Afrique et d’Asie – en attendant demain l’Europe ? – , c’est ce que font aussi des professions souvent mieux considérées socialement mais guère plus dignes moralement qui n’hésitent pas à faire commerce des organes d’autrui.

Il est donc en un sens difficile pour ne pas dire impossible de remédier aux vices du système sans changer le système lui-même.
Le problème, c’est qu’une telle remise en cause supposerait de revoir à peu près tous les fondements de notre système. Il faudrait par exemple interdire le crédit usuraire. Redonner sa dimension sacrale aux missions d’enseignement et de transmission, en créant un corps d’enseignants et de transmetteurs (maîtres, savants, sages …) doué de privilèges mais aussi de responsabilités spécifiques.

Sortir de la logique de fonctionnarisation de certaines activités qui relèvent spécifiquement de l’exercice de la souveraineté et des missions régaliennes de l’Etat (défense, affaires étrangères, justice, police) pour leur redonner tout leur lustre (prestige de l’uniforme, rites, codes, statuts dérogatoires) et faire prendre conscience aux citoyens de la noblesse qui s’attache à ces fonctions mais aussi de la gravité qu’il y a à en attaquer les principes ou les représentants. Pénaliser financièrement et juridiquement certaines professions fondées essentiellement sur l’exacerbation des pulsions primaires et la promotion du désir mimétique comme celles de publicitaires ou de fabricants de jeux vidéos. Mener une lutte sans merci contre les traficants de drogue … Vous voyez que la liste est longue.

Riposte Laïque : En plus des mathématiques et de la philosophie, n’êtes-vous pas un adepte de l’humour noir ? « En attendant d’autres drames et d’autres Ilan : bienvenue en Barbarie ! » nous dites-vous !

David Mascré : L’expression d’humour noir me semble ici fort malvenue. Je la récuse en tous les cas entièrement. Je ne vois absolument pas comment on pourrait faire de l’humour sur des affaires aussi tragiques et douloureuses, qui touchent par certains aspects aux conditions mêmes de notre vivre ensemble. J’assume par contre volontiers le ton imprécatif de ma citation. Je pense sincèrement, et un certain nombre de faits m’en donnent déjà confirmation, que nous ne sommes qu’au début d’un processus d’extension de la violence qui pourrait se caractériser par la généralisation et de banalisation des actes barbares du type de ceux que nous ont donné à voir l’affaire Ilan Halimi.

Je crois qu’il est du devoir d’un intellectuel – je préfère le terme d’universitaire qui me semble infiniment plus digne et plus chargé de respect – de prendre à bras le corps ces problèmes pour tenter d’y apporter une solution. Il me semble qu’il est largement temps de s’atteler à cette tâche qui engage aussi bien le savant que le citoyen. Il est d’autant plus temps de le faire que le temps presse et que les conditions mêmes d’une réflexion sereine ou peut être d’une réflexion tout court sur le sujet pourraient un jour devenir définitivement impossibles à réunir. Anticiper l’avenir, éviter la répétition de la violence barbare, et tout mettre en œuvre pour que le pire ne soit pas sûr, c’est là aussi me semble-t-il une tâche qui incombe au savant comme de manière plus générale à tout citoyen responsable.

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(1) – David Mascré est Docteur en mathématiques et Docteur en philosophie et en histoire des sciences. Chargé de cours en mathématiques à l’université Paris V et professeur de géopolitique à l’école des Hautes études internationales (HEI) et à l’école des Hautes études commerciales (HEC), il collabore à de nombreuses revues et participe aux travaux de plusieurs fondations. Spécialiste de géostratégie et d’analyse prospective, titulaire d’un troisième cycle en analyse des menaces criminelles contemporaines, il s’intéresse de près aux nouvelles menaces et aux nouvelles formes de violence et de criminalité qui traversent et structurent le monde contemporain.

(2) – Paru aux Editions de l’Infini – 61, rue du Jard – 51100 Reims – France : infini.editions@gmail.com. Texte de présentation et commande disponible à partir du site www.editions-infini.fr (Prix : 19€ + 5€ frais de port).

(3) – Ferdinand Brunetière, Discours de combat, les éditions de l’Infini, 2008.

(4) – Il suffit pour s’en convaincre de consulter par exemple l’évolution des statistiques sur la criminalité aux Etats-Unis et d’observer notamment l’évolution des chiffres de la population carcérale.

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