De quelques vérités sur la philosophie au baccalauréat

Publié le 24 juin 2008 - par
Share

Chaque année fleurissent les mêmes commentaires concernant la philosophie au baccalauréat : les sujets sont trop difficiles, voire infaisables, ou mal formulés. Si donc les copies sont majoritairement mauvaises, la responsabilité en incombe à celles et ceux qui ont conçu lesdits sujets, et non aux élèves, qui, en l’occurrence, ont fait ce qu’ils ont pu.

Le problème est que les élèves n’ont pas fait « ce qu’ils ont pu » mais bien « ce qu’ils ont su », et comme la plupart d’entre eux n’ont rien su faute d’avoir appris le cours, ils n’ont rien fait le jour de l’examen.

D’où le nombre incroyablement élevé de copies ne dépassant pas deux pages, certaines mêmes atteignant péniblement vingt lignes !

D’où une langue inintelligible, les manquements quasi constants à l’orthographe et à la syntaxe dénaturant le sens d’un écrit devenu le laissé-pour-compte de l’audio-visuel.

D’où ce leitmotiv selon lequel la note dépend de la réponse que pourrait donner le correcteur à la question posée, alors que la philosophie n’est pas dans la réponse mais dans le questionnement.

D’où la note « injuste » du correcteur sitôt que ce dernier ne serait pas d’accord avec les dires de l’élève !

D’où ce prurit selon lequel tout le monde doit avoir au moins 10 à sa dissertation, puisque chacun pense – comme s’il suffisait de penser pour bien penser !

D’où cette niaiserie de l’encre et du papier qui, à eux seuls, accorderaient deux points au plus nul des candidats, comme si l’encre et le papier avait valeur philosophique, et comme si le 0 était une note hors notes !

D’où le corollaire du 0, qui rendrait impossible le 20 en philosophie, comme si l’on ne pouvait pas, dans la graduation des notes, utiliser le degré le plus haut pour signifier que l’on est totalement satisfait de telle ou telle copie.

D’où cette absurdité selon laquelle, contrairement aux autres disciplines, la philosophie ne s’apprend pas, puisque chacun est philosophe !

D’où le refrain de l’inspiration qui donnerait la clé du sujet, alors qu’il ne peut y avoir d’inspiration sans savoir préalable, pas plus qu’il n’y a de sujet doté de je ne sais quelle clé !

D’où cet apparent bon sens qui estime nos élèves immatures pour faire un devoir de philosophie, comme si un âge plus avancé eût fait d’eux des philosophes, alors que le temps ne fait jamais que des vieillards, et qu’à tout âge, philosopher vaut non par le vécu, mais par le concept !

D’où les préjugés sans nombre à l’égard de la philosophie, qui culminent aujourd’hui dans le mirage du « corrigé type ».

Qu’on en juge ! Soit, par exemple, le sujet suivant, donné cette année en ES :

« Peut-on désirer sans souffrir ? »

Le corrigé devra-t-il dire qu’on ne peut désirer sans souffrir, car tout désir est manque et tension vers le manque, et que le manque fait de nous un manqué, c’est-à-dire un raté, ce qui implique la charge d’une existence qu’on supporte plus qu’on ne porte, alors qu’une existence réussie nous aurait portés vers nous-mêmes dans un rapport à soi qui serait harmonie avec le monde ?

Devra-t-il dire, au contraire, que le désir se réjouit de sa propre quête, et qu’en tant qu’« essence de l’homme », selon le mot de Spinoza, il nous est « essentiel » pour progresser, c’est-à-dire pour être ce dépassement de soi sans lequel l’homme n’aurait jamais été humain ?

Et si l’on ne peut désirer sans souffrir, devra-t-on s’en tenir au négatif de la souffrance ? Que serait une existence sans souffrance, sinon une existence sans joie ? Aurait-on oublié le message de l’ « Hymne à la Joie », de Beethoven ? Si l’existence du désir est dans le désir d’exister, comment ce désir aurait-il la prétention de demeurer ce qu’il est en aseptisant l’existence ? Que serait une existence aseptisée sinon celle du désir aseptisé – qui n’est autre qu’un non-désir ?

Mieux : comment parler du désir si l’on ignore son objet ? La hiérarchie épicurienne des désirs ne nous demande-t-elle pas de distinguer, au regard de leur contenu respectif, les désirs à satisfaire et ceux qu’il faut proscrire, car il y va « de la santé du corps et de la tranquillité de l’âme » ?

Et si le désir était un piège ? Et si la sagesse consistait à ne pas désirer, comme le pense Epictète, puisque le désir renaît sans cesse de ses cendres – qui sont vanité ? Et si Epictète disait là une sottise (!), puisqu’on ne peut pas ne pas désirer ?

Si la solution est dans l’acceptation de la souffrance, on comprendra qu’elle puisse laisser à désirer ! Si la solution est dans l’absence de souffrance, on risque de ressembler à Gribouille – qui, pour éviter la pluie, se jette à l’eau !

Force donc nous est de reconnaître qu’il n’y a pas de solution pleinement satisfaisante, parce qu’il n’y a pas d’existence qui le soit ! Cela vaut pour n’importe quel sujet de philosophie, y compris les sujets dits « scientifiques », puisque la raison, la vérité – et la science elle-même ! – sont muettes sur le sens de leur présence en ce monde : quelle que soit la question posée, le problème côtoie le mystère de notre condition, qui souffre d’être ce qu’elle est, car personne ne l’a choisie. Il est douloureux d’être héritier !

Qu’est-ce, in fine, que la dissertation philosophique exigée au baccalauréat ?

C’est la recherche écrite d’une réponse personnelle, méthodique et fondée, à une question comprise dans sa nature problématique.

– C’est une « recherche », c’est-à-dire un effort de l’esprit pour trouver le sens pensé comme vérité, ou la vérité pensée comme sens, tel que l’un comme l’autre est susceptible d’être contenu dans le sujet. En conséquence, il ne s’agit pas de réciter, mais de réfléchir, ce qui requiert la capacité d’interroger ce que l’on cherche par ce que l’on sait et ce que l’on sait par ce que l’on cherche.

– Cette recherche est « écrite », ou encore rédigée, ce qui inclut la maîtrise de la langue (orthographe, grammaire, vocabulaire, syntaxe) et exclut croquis, dessins, graphiques et schémas.

– Cette recherche écrite est celle d’une « réponse », par quoi on fait connaître en retour sa pensée. La réponse doit correspondre à la nature de la question, qui est toujours ouverte. Il ne s’agit pas de trouver une solution d’essence mathématique à la question posée, mais d’entrer en relations d’échange et d’opposition avec les implications de la question : « Penser – disait Alain – c’est dire non » !

– Cette réponse est « personnelle », car elle engage celui qui répond dans sa personne même. La personne est un sujet de devoirs et de droits. Le premier devoir de l’élève est d’étudier. Ce devoir – et ce devoir seul – lui donne le droit de dire, non ce qu’il pense, mais ce qu’il pense de ce qu’il a étudié. La liberté de penser n’est pas ailleurs. Voilà pourquoi penser par soi-même, c’est penser par lectures interposées : sans lectures, pas de culture ; sans culture, pas d’esprit critique ; sans esprit critique, pas de philosophie !

– Cette réponse est « méthodique » : il s’agit de « conduire par ordre » ses pensées, « en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés », ce qui suppose « d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention » (Descartes, Discours de la méthode, deuxième partie).

– Cette réponse est « fondée », puisqu’elle ne relève que de la raison en train de raisonner, c’est-à-dire de se déployer de façon articulée, cohérente et substantielle – ce qui disqualifie, d’entrée de jeu, les copies d’un mot ou d’une phrase, les suppliques et les délires, les grossièretés et les insultes, bref, toutes les extravagances – seraient-elles originales.

– Cette réponse correspond « à une question comprise dans sa nature problématique » : la question, par définition, met en question. S’il y a mise en question, il y a problème. S’il y a problème, c’est que ce que l’on ne pensait pas d’abord comme un problème est un problème. D’où la nécessité d’approfondir le problème. Telle est la problématique : le problème soulevé en appelle d’autres. Réfléchir, c’est nager en eau trouble dans l’espoir d’une clarté souveraine !

Voilà pourquoi la philosophie – comme la dissertation philosophique, qui lui est consubstantielle – doit être défendue sans réserve aucune, malgré l’inanité de la plupart des copies que nous corrigeons. Ce n’est pas la philosophie et ses exercices qui sont en cause : c’est l’affaissement général d’une société consumériste et dangereusement ludique qui, à quelque niveau que ce soit, et depuis quarante ans, tente de nous détourner des chemins de la pensée !

Maurice Vidal

SUJETS DONNES EN JUIN 2008

BACCALAUREAT GÉNÉRAL

Série L (littéraire), coefficient 7

– La perception peut-elle s’éduquer ?

– Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?

– Expliquer un extrait des « Cahiers pour une morale », de Sartre.

Série S (scientifique), coefficient 3

– L’art transforme-t-il notre conscience du réel ?

– Y a-t-il d’autres moyens que la démonstration pour établir une vérité ?

– Expliquer un extrait de l’ouvrage de Schopenhauer intitulé « Le monde comme volonté et comme représentation ».

Série ES (économique et sociale), coefficient 4

– Peut-on désirer sans souffrir ?

– Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ?

– Expliquer un extrait de l’ouvrage d’Alexis de Tocqueville intitulé « De la démocratie en Amérique ».

BACCALAUREAT TECHNOLOGIQUE

Toutes séries, sauf technique de la musique, de la danse (TMD), coefficient 2

– Peut-on aimer une œuvre d’art sans la comprendre ?

– Est-ce à la loi de décider de mon bonheur ?

– Répondre à des questions d’après un texte de Kant.

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.