Défendre encore et toujours la liberté des femmes

Publié le 29 avril 2008 - par
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En mai 68, je n’avais pas quinze ans. J’étais en troisième dans un grand lycée de la banlieue sud est de Paris, au milieu d’un parc magnifique. J’avais redoublé ma quatrième et je m’ennuyais un peu. Il m’est revenu en réfléchissant à l’écriture de cet article des propos d’un vieux prof de math qui m’apostrophait ainsi : « Arrêtez de faire tourner la tête aux garçons alors que vous avez encore l’âge de porter des culottes petit bateau ! ». En ce temps là, la Halde n’existait pas..

Le mois de mai 68 était aussi pluvieux que notre mois d’avril 2008 et le lycée étant fermé, le temps semblait long. Mais, ce fût l’occasion d’apprendre à danser le rock sur les disques des Rolling stones et à la fin de mai les slows avec le tube de l’année « AWhiter Shade of Pale » ( des Procol Harum).
Ma famille était de gauche, mitterrandienne, anti-gaulliste (j’ai compris plus tard assez anti-patriote), on a suivi avec passion les évènements surtout à la radio avec Europe 1. Car nous n’avions pas, à notre grand regret, la télévision. Non pas par manque de moyens, mon père gagnait bien sa vie, mais pas idéologie et nous attendrons 1974 avant d’acquérir un premier poste. Nous écoutions aussi religieusement France culture qui diffusait tous les après midi en feuilleton « le Don paisible » de Mikhail Cholokov, ce mois là.

Mais ça discutait ferme. Ma sœur aînée était à la fac à Censier et découvrait la vie et l’indépendance. Une maison des jeunes venait d’ouvrir et servait de lieu de rassemblement de la jeunesse où furent confectionnées pas mal d’affiches. Devant la gare, quand les trains se sont remis à circuler, rythmant la vie des banlieusards, tout le monde discutait. C’est cela sans doute qui à l’époque m’apparut formidable et que l’on retrouve dans toutes les périodes ou la situation générale bouleverse les préoccupations individuelles (en fait j’avais écrit pré révolutionnaire pensant au Front populaire mais la Coupe du monde ou le 11 septembre ont suscité également cette envie d’échanger..), c’est cette libération de la parole aussi bien dans la rue que dans les usines,cette envie de parler avec tout le monde qui anime toute la société et des discussions à n’en plus finir..

Comme nous n’avions pas la télévision, nous n’avons pas été bouleversés par les dégradations causées par les manifestants que mon père appelait les révolutionnaires en peau de lapin, lui qui faisait beaucoup de discours mais pour ce qui était d’agir… Mais quand les usines ont commencé à fermer les unes après les autres, que les trains ont cessé de rouler, que les cigarettes ont été rationnées (j’allais en chercher pour la voisine du dessous), une sorte d’excitation a commencé à se répandre. Le 13 mai, ma mère nous a emmenés en voiture pour manifester. C’était ma première manifestation et si j’en ai fait bien des autres plus tard, ce fût l’une des plus importantes par le nombre mais surtout par la découverte de ce sentiment d’une collectivité fraternelle qui partage des revendications communes, sorte de « messe » républicaine. Sans doute est-ce dans ces moments là qu’on s’ancre pour sa vie « à gauche » quand bien même des années plus tard ce concept a perdu beaucoup de sa signification.

Puis la vie normale a repris et les cours avec. Ayant sans doute le virus du militantisme, je fus immédiatement élue déléguée des troisièmes et participais à ce titre au premier conseil d’administration ouvert aux lycéens. J’aimais discuter, j’aimais convaincre et j’avais une certaine facilité pour la prise de parole (et puis se faire applaudir à la fin d’une intervention bien sentie ça flatte l’ego !). Quelques années plus tard mon prof de philo qui m’écoutait intervenir devant une AG de lycéens à l’occasion de je ne sais plus quelle mobilisation lycéenne devenue une sorte de rituel initiatique des lycéens, déclarait avec sa voix grave que j’entends encore : « oh vraiment vous avez un bel organe ! ». Pour être honnête, elle me faisait surtout remarquer l’utilisation erronée d’un terme à la place d’un autre : ma dyslexie avait déjà frappé qui m’a jouée bien des mauvais tours et que certains lecteurs attentifs de Riposte laïque relèvent régulièrement.

Mai 68 fût pour moi un moment important dans mon histoire, non pas tant d’un point de vue strictement politique mais dans la conviction d’une possibilité de changer le monde. Sentiment qu’ont sans doute partagé par ceux qui ont vécu 1789, 1917, 1945 même si la suite de l’histoire est décevante ou cruelle. Ceux qui ont partagé à un moment l’idée qu’ils allaient changer le cours des choses. Que la vie allait être plus légère, plus libre, affranchie des conventions, des contraintes. Il est vrai d’ailleurs que nous, les femmes enfin celles qui l’ont voulu avons, pu profiter de ce Milan Kundera a décrit dans l’insoutenable légèreté de l’être. Rompant avec le destin des femmes, nous avons pu choisir nos vies , travailler et surtout grâce à la pilule s’affranchir des grossesses non désirées et du mariage imposé. (à quand un hommage mondial à Lucien Neuwirth qui a tant fait pour la cause des femmes?). Jusqu’ à ce que le SIDA fasse à nouveau planer l’ombre de la mort, de la punition sur l’amour, notre génération a pu goûter la vie et prendre du plaisir. Parfois quand j’évoque avec des jeunes ce temps et que je leur dis «qu’on faisait l’amour comme on buvait un verre d’eau », ils sont choqués ; ce n’était pas toujours ça mais quelquefois oui et c’était bien.

Assez vite je me suis engagée contre la guerre au Vietnam
et l’intervention américaine, l’impérialisme américain. De l’autre côté, l’intervention de l’armée soviétique à Prague le 21 août 1968 m’a définitivement éloignée du communisme et de sa version stalinienne largement répandue en France. Ceci d’autant plus que nous avions découvert en vacances l’année précédente en Tchécoslovaquie, le printemps de Prague et rencontré de nombreux tchèques très sympathiques dont la plupart ont par la suite quitté leur pays. Si la vie politique me passionnait déjà, les partis existants ne donnaient aucune envie d’y participer : souvenez-vous la candidature Deferre, Duclos, un deuxième tour Pompidou Poher(bonnet blanc, blanc bonnet) pas de quoi rêver… Les maos ont bien essayé de m’enrôler mais ça n’a pas marché…Quant au PSU et Rocard, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais pu les encadrer. Bakounine, lui, me plaisait bien.

Entrée presque par hasard à sciences po à Aix, je me suis retrouvée rue saint Guillaume à Paris. Il faut dire que mes parents de gauche ne s’intéressaient absolument pas à mes études à tel point que mon père a longtemps refusé de croire que sa fille soit à sciences-po !. J’ai commencé à militer au groupe femmes, créé à l’initiative de militantes de la LCR: c’était la grande époque du MLAC et de la loi sur l’avortement. Mais les féministes étaient « chiantes » et n’aimaient ni les hommes ni les enfants. J’ai découvert la Ligue dont j’appréciais le sens de l’organisation, de l’efficacité et de l’ordre dans les manifs. Redoutant l’embrigadement et le centralisme démocratique, je découvrais une formidable école de formation des militants tant au plan politique qu’organisationnel, fonctionnant de manière beaucoup plus démocratique que le PS notamment. J’ai assez vite rejoint le trotskisme tendance Filoche qui alliait les questions théoriques notamment celle du Front unique, la solidarité internationale, les revendications de masse et de classe comme on disait mais aussi la lutte contre le stalinisme pour la liberté et la démocratie.

Les congrès de la IV ème internationale offraient des débats et des rencontres exceptionnels avec des camarades japonais, nicaraguayens, mexicains, américains, dont je garde des souvenirs inoubliables.
La ligue s’était toujours engagée dans la lutte des femmes. En revanche sur les questions de laïcité, du voile, d’excision, les positions étaient loin d’être claires. Comme la suite l’a montré, abandonnant les bases du trotskisme, la ligue à la recherche du « toujours plus à gauche » a confondu comme bien d’autres la solidarité internationale avec la mondialisation, la classe ouvrière avec le lumpenprolétariat, défendant l’islam comme la religion des opprimés et les pratiques les plus rétrogrades au nom des différences culturelles.

Le bicentenaire de la révolution française a été pour moi une rupture avec la Ligue, j’ai compris que quand les peuples du monde en Chine ou en Bolivie fêtent le 14 juillet et la révolution française, c’est qu’elle porteuse de valeurs universelles et ne se réduit pas contrairement à ce que l’on apprenait à la Ligue à une révolution bourgeoise.
Ayant déjà pris mes distances avec une organisation qui me paraissait de plus en plus gauchiste, je la quittais définitivement après avoir écrit un texte dans lequel refusant de dénoncer la double voire la triple oppression des femmes immigrées (je serai ultérieurement et professionnellement confrontée au même discours de la triple discrimination), je défendais au contraire l’idée que les immigrées venant d’Anatolie en France y gagnaient l’égalité et la liberté : scandale ! Rupture également avec SOS racisme dont je démissionnais quand Harlem Désir dénonça comme racistes ceux et celles qui s’opposaient au port du voile.

Dans la lignée de la deuxième gauche et des écrits révisionnistes de François Furet sur la révolution française, la gauche abandonnait la classe ouvrière à la mondialisation, et l’idée de nation, de souveraineté au FN, préférant la lutte contre les discriminations à l’égalité. Les années 90 furent celles de l’accablement. Seul réconfort, l’émergence de lieu de rencontres comme la Fondation Marc Bloch puis la candidature de Chevènement. Dépassant les réticences sectaires à discuter avec des gens d’autres parcours politiques, on découvrait avec surprise, que l’on pouvait défendre des positions communes sur certains sujets fondamentaux comme l’indépendance des États contre le rouleau compresseur de la mondialisation et du libéralisme mis en œuvre par l’Union européenne avec les traités de Maastricht et d’Amsterdam. Et même parfois sur les questions sociales ou sur la laïcité.

De renoncement en débâcle, la « gauche » ne ressemblait qu’à un club dont le seul ciment était de se dire de gauche. Le fond était atteint avec l’arrivée au deuxième tour du Front national aux élections de 2002.

En définitive, ce monde que nous voulions changer est aujourd’hui bien décevant. On rêvait d’un monde de liberté, d’égalité, de justice.. De mai 68, restent les aspects libertaires les plus déplaisants dont Cohn Bendit et Attali sont les représentants. Tout a déjà été dit sur cette alliance entre l’ultra libéralisme et l’esprit libertaire qui s’est traduit par un culte de l’individualisme, le la consommation et de la concurrence, d’une progression considérable de l’inégalité des revenus, alliés à un développement de l’insécurité économique et sociale pour le plus grands nombres et une perte de repères pour beaucoup. Quand on songe que les deux principales organisations internationales, l’OMC et le FMI qui promeuvent la mondialisation et l’ultralibéralisme sont dirigées par deux dirigeants socialistes français, on ricane devant les rodomontades de Hollande ou de Moscovici contre Sarkozy.

Les générations de jeunes d’après 68 qui sortent sans savoir lire ni écrire sont sans aucun doute les victimes les plus nombreuses à mettre sur le compte des dérives de mai 68 mais aussi ceux qui ne connaissent plus grand-chose ni à l’Histoire, ni à la politique. Les enfants de mai 68, c’est la bof génération qui, nourrie de bisounours et de série guimauve comme Hélène et les garçons n’a comme grille de lecture de la vie politique, que les gentils et les méchants.

L’égalité hommes femmes, la contraception le droit à disposer de son corps sont sans doute les acquis les plus positifs de mai 68. Mais qui aurait pu croire que 40 ans après 68, on verrait se multiplier de Maubeuge à Marseille, de Strasbourg à Toulouse dans les rues, des femmes entièrement voilées de noir, soumises comme en Afghanistan, et l’islamisme allié aux autres religions essayer de remettre en cause la laïcité qui semblait en 1968 un acquis intangible.

Le passé a montré comment en Iran, en Afghanistan, en Algérie mais aussi en Indonésie, les libertés et l’égalité que les femmes avaient pu conquérir ont été balayées. Un magnifique film iranien (le cercle) montre comment le droit des femmes peut régresser. En Pologne, en Allemagne de l’Est, aux États Unis le droit à l’avortement a été remis en cause. En Amérique Latine, en Afrique, sans parler les femmes des pays musulmans l’égalité, l’accès à la contraception, le droit à l’avortement, la laïcité sont des combats qui restent à mener. Rien n’est définitivement acquis.

Et c’est parce que ce combat pour le droit des femmes, de toutes les femmes, indissociable de la laïcité, est en définitive pour moi le plus fondamental, que je me suis retrouvée aujourd’hui avec Riposte laïque pour le mener jusqu’au bout.

Gabrielle Desarbres

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