Des parallèles osés autour de la libération d’Ingrid Betancours et la notion d’otages

Publié le 8 juillet 2008 - par
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L’annonce de la libération d’Ingrid Betancourt mercredi soir a provoqué pour beaucoup une grande émotion. Et l’on peut se réjouir sincèrement que son calvaire soit enfin terminé. Il lui a fallu beaucoup de courage et une grande force de caractère pour résister à une telle situation, mais apparemment elle n’en manque pas !

On ne peut s’empêcher de penser qu’en se rendant dans une zone qui lui avait formellement été déconseillée, cette candidate verte, issue de la grande bourgeoisie, avait fait preuve d’une certaine inconscience. Par ailleurs, sa prière sur le tarmac de Bogota, ses remerciements à Dieu et à la vierge Marie puisqu’elle a réaffirmé que c’était un miracle et grâce à Dieu qu’elle avait été libérée, et l’intention de se rendre à Lourdes et d’aller voire le pape, c’est un peu too much.

Comme on est très tolérant on veut bien croire que sa foi l’a aidée à survivre ces longues années, mais si personne ne s’était occupée d’elle, elle aurait peut-être attendu longtemps l’intervention divine…. C’est pas vraiment sympa pour tous ceux qui se sont décarcassées pour elle…Mais elle est sans doute plus colombienne que française et l’on sait combien l’église catholique domine les pays d’Amérique latine. Et ce n’est pas à sciences-po où elle a fait ses études qu’on lui aura inculqué les valeurs de la laïcité !

Alors que l’on a pu se réjouir devant cette issue libération, on est vite lassé par le tsunami médiatique. Couvrir l’événement c’est bien, analyser la situation oui bien sûr mais de la mesure. L’excès en tout est un défaut et les médias arrivent à nous irriter des meilleures choses. Le comble c’est qu’alors qu’ils sont acteurs de cette sur-médiatisation, ils vont ensuite la critiquer avant de passer à autre une vague déferlante sur une nouvelle actualité ou une nouvelle petite phrase.

Mercredi soir, avant même que le Président de la République ne s’exprime – il a attendu patiemment que les membres de la famille le rejoignent -, chacun y est allé de sa petite phrase et de son commentaire. François Hollande, le premier sur TF1 a reconnu beau joueur, le succès des efforts de Nicolas Sarkozy. Tel n’est pas le cas de son ex-compagne qui est une vraie tête à claques et qui estime que cette libération ne doit évidemment rien au Président de la République…Notons également que les radios publiques ont rediffusé les interventions des enfants d’Ingrid Betancourt mais pas celle du Président, et complaisamment les petites phrases de Ségolène ; alors qu’on ne cesse de nous dire que Sarkozy contrôle les médias !

Ensuite, commencent les analyses. Jeudi, Audrey Pulvar au journal sur la FR3 nous annonce fièrement que c’est l’armée colombienne et elle seule, sans aucun appui, qui a monté l’opération et dresse un éloge à Alvaro Uribe.

Pourtant déjà sur TFI, un reporter mieux informé explique que non seulement les Américains ont apporté un soutien logistique mais qu’il semble que des militaires colombiens aient été se former en Israël bien que l’expérience israélienne de la jungle tropicale semble un peu réduite en revanche leurs compétences en matière de repérage des téléphones satellitaires a été fort utile contraignant les FARC à préférer les messagers pédestres…

Cette information serait largement confirmée ensuite, et sur Radio J c’est quasiment grâce à l’armée israélienne que Ingrid Betancourt a été libérée… Il se dit même que ce coup de main israélien serait un gage de bonne volonté afin d’obtenir la libération d’un ancien militaire impliqué dans le trafic de drogues. Ce qui est sûr et que tout le monde sait, enfin ceux qui suivent un peu l’actualité internationale, c’est que les Américains apportent une aide massive (500 millions de dollars) et une formation poussée de l’armée colombienne. En la circonstance, deux armées surpuissantes et disposant de moyens technologiques les plus sophistiqués ont réussi à tromper une guérilla à bout de souffle et décapitée..

Les relations entre le gouvernement de Bush et le Président Uribe sont très proches, car la Colombie est un des derniers pays d’Amérique Latine avec le Mexique à ne pas être tombée à gauche comme le Brésil, l’Argentine, le Chili et évidemment le Venezuela. On sait que les Américains se sont beaucoup impliqués dans la lutte contre la cocaïne mais avec des résultats mitigés. Dernièrement, des mafieux colombiens, impliqués dans le narco trafics ont été extradés pour être jugés par la justice américaine sans doute pour éviter que la justice colombienne n’en vienne à poser des questions indiscrètes qui auraient pu éclabousser Uribe. D’autres parlementaires, proches d’Uribe sont également impliqués dans le narco-trafic.

Dans ce contexte, il ne semble pas totalement exclu que le gouvernement de Washington ait peu apprécié les contact de Nicolas Sarkozy avec Hugo Chavez, ennemi intime de la droite conservatrice américaine. On peut même penser qu’ils n’ont rien fait pour faciliter la tâche des opérations menées par Hugo Chavez et que l’assassinat de Raul Reyes le 1er mars 2008 suite à un bombardement sur le territoire équatorien a retardé pour des mois la libération d’Ingrid Betancourt.

Il apparaît assez clairement que les Américains voulaient « offrir » à Alvaro Uribe la libération d’Ingrid Betancourt afin de l’aider à conserver le pouvoir dans une situation intérieure fragilisée. Ce qui a déjà donné ses fruits puisque la Cour Suprême a accepté de laisser tomber la remise en cause de sa réélection acquise grâce à « l’achat » d’une parlementaire… Alors dans ce contexte, que les Américains n’aient pas prévenu Sarkozy n’est pas très étonnant mais il faut s’appeler Ségolène Royal pour blâmer un Président qui a cherché tous les contacts sans sectarisme pour essayer de libérer Ingrid Betancourt et d’ironiser sur le fait que les Américains ne l’aient pas informé alors qu’il conviendrait plutôt de s’en offusquer ! Mais quand on a comme seule ligne le sectarisme !

Ensuite, il y a la question des FARC. Cette guérilla marxiste mérite une condamnation sans appel dans ces méthodes d’enlèvements, de prises d’otages et il n’y a aucune complaisance à avoir avec ces guérillas que furent le Sentier lumineux au Pérou ou celle du commandant Marcos à qui la gauche faisait les yeux doux. Maintenant, il convient aussi de rappeler le contexte de la Colombie. Appartenant à une génération qui a connu le coup d’Etat au Chili commandité par Kissinger à qui le prix Nobel a néanmoins été remis, la violente répression en Argentine, au Nicaragua, les contras payés là encore par la CIA, tous ces massacres dont commencent enfin à sortir les peuples d’Amérique Latine.

J’ignorais cependant jusqu’à peu l’histoire de la Colombie et l’extrême violence que ce pays a connue et en particulier « la violencia » guerre civile atroce qui a fait entre 200 000 et 300 000 morts après l’assassinat de Jorge Gaetan le 9 avril 1948. J’ai déjà lu, entendu des récits de tortures abominables mais ce que j’ai entendu au cours d’une émission de Patrick Pesnot (France Inter) m’a conduit à fermer la radio tellement c’était insupportable. « Beaucoup de Colombiens ont fini par considérer que la violence est consubstantielle de leur histoire » écrivait Régis Debray en 1967 dans la Révolution dans la révolution.

Pour mettre fin à cette guerre civile, un arrangement entre les deux principaux partis a été conclu en 1957 pour se partager le pouvoir, mais une guérilla marxiste orthodoxe s’est réfugiée dans les terres pour continuer la lutte avec les paysans, dont les FARC sont issues. Alors que au fil des années, d’autres mouvements ont abandonné la lutte armée inspirée notamment par Fidel Castro et Che Guevara et choisi de gagner le pouvoir par des fronts unis comme Hugo Banco, Lula de Silva au Brésil et que parallèlement la CIA a lâché un peu la bride, en Colombie la violence a perduré. Dans le contexte colombien aussi bien politique que géographique, on ne peut parler de démocratie. Les FARC sont restées enfermées dans leur logique militaire, mais face à Uribe, l’issue démocratique n’était pas évidente d’autant plus quand on sait que nombre de tentatives d’ouverture se sont traduites l’élimination physique de ceux qui y avaient cru notamment en se présentant aux élections dans le cadre du coalition électorale (l4Union patriotique UP) , 3000 seront assassinés.

Donc, loin de moi l’idée d’exonérer les FARC de leur responsabilité car leur mouvement est dans l’impasse. L’histoire montre que si la lutte armée est parfois indispensable, de nombreux mouvements dont la lutte armée est l’élément essentiel finissent par des dérives ou la violence comme condition de survie devient une fin en soit.

Aucune sympathie donc pour les FARC mais analysons bien la situation spécifique de la de la Colombie. Il eut été évidemment beaucoup plus intelligent que les FARC accèdent à la demande de Sarkozy et Chavez et libèrent d’eux-mêmes Ingrid Betancourt mais rappelons que lors de la libération de Clara Royas et de Consuelo Gonzales le 11 janvier dernier, l’armée colombienne n’a pas cessé ses bombardements..

Bertrand Delanoé, le syndicat de la magistrature, la ligue des droits de l’Homme s’étonnent que Sarkozy puisse avoir proposé en échange des otages d’accueillir des dirigeants des FARC alors qu’il est question d’extrader les Italiens qui ont trouvé refuge en France après avoir commis des crimes en Italie pour les Brigades rouges. Franchement, c’est à se demander si ces personnes sont dotées d’un cerveau.

Comment peut-on comparer la situation de la Colombie et d’une guérilla armée qui défendait les paysans sans terre dans un pays encore dominé par la violence et l’Italie qui au moment où les Brigades rouges ont commis leurs attentats était une démocratie et faisait déjà partie de l’Europe protégée par la convention européenne des droits de l’Homme?
Déjà, on peut se demander qui a eu l’idée saugrenue de proposer à Mitterrand de prendre cette décision, mais considérer que ces personnes dont Marie Petrella, impliquée dans l’assassinat d’un commissaire de police dans un pays européen, doivent jouir de l’impunité, dépasse l’entendement.

Faut-il que Sarkozy aille libérer Khodorovsky ?

Puisque l’actualité est à l’otage libéré, certains n’hésitent pas à faire des parallèles osés : Dans un article de Libération du 4 juillet 2008, Khodorovsky magnat du pétrole, est présenté comme l’otage des Russes *! Que les conditions de détention en Sibérie de Khodorovsky ne soient pas formidables, certes. Mais, soyons sérieux. La France a emprisonné le dirigeant Loïc le Floch-Prigent pour des faits moins graves que ceux que les autorités russes reprochent à Khodorovsky. En quoi l’enfermement de Khodorovsky qui s’est enrichi et a détourné (comme bien d ‘autres) des sommes colossales pourrait être apparenté à une prise d’otages ?

Car ce qu’aiment les médias et une grande partie de la bien pensante c’est l’image de la victime. Cela vaut pour Ingrid Betancourt mais également pour les criminels des brigades rouges, pour ceux d’Action Directe, mais aussi sans doute sous l’influence de Michel Foucault pour les prisonniers et les délinquants en général qui sont transformés en victimes de la société

D’ailleurs, quand on sort de cette posture les choses changent. Quand arrivée en France, Ingrid Betancourt a chaleureusement remercié Nicolas Sarkozy, en lui prenant la main (selon les reportages, on pourrait croire que c’est lui qui a eu l’initiative de ce geste) on a senti un certain malaise chez les commentateurs et comme une prise de distance. Dans sa jungle colombienne, elle ne savait pas qu’il est interdit de dire du bien du Président français, mais d’Uribe oui… n’est ce pas Audrey Pulvar ?

Gabrielle Desarbres

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