Didier Pachoud, président du Gemppi (lutte contre les sectes)

Publié le 28 septembre 2007 - par - 1 729 vues
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Riposte Laïque : Peux-tu présenter l’association que tu présides, le Gemppi, votre implantation, et vos objectifs ? Avez-vous des liens avec les organisations laïques ?

Didier Pachoud : Le GEMPPI (Groupe d’Etude des Mouvements de Pensée en vue de la Protection de l’Individu) est une association nationale basée à Marseille, religieusement et politiquement neutre. Il existe aussi un GEMPPI VAR. Pour comprendre les objectifs du GEMPPI on pourrait le considérer comme sorte de « Ligue des droits de l’Homme » spécialisée dans le domaine de la spiritualité ou une association d’information et de défense des consommateurs de produits religieux ou thérapeutiques holistiques.

Depuis 1988, le GEMPPI œuvre avec le soutien de conseillers pluridisciplinaires et un réseau d’organisations à endiguer les multiples problèmes d’ordre public (notamment les atteintes à la laïcité), de misères et souffrances humaines et les drames familiaux qui résultent de l’action des sectes, des thérapeutes holistiques déviants et des manipulateurs indélicats…
Nous sommes membres de la Fédération des amis de l’instruction laïque (FAIL) et nous nous impliquons actuellement dans les travaux du tout nouvel Observatoire Permanent de la laïcité à Marseille.

Riposte Laïque: Quelle est ta définition d’un mouvement sectaire ? D’après toi, en France, combien répondent à cette définition, et quelle est leur réelle influence ?

Didier Pachoud : Il est difficile, au risque de s’enfermer dans une formule, d’avoir UNE définition de la secte, du phénomène sectaire ou de la dérive sectaire. En ce qui nous concerne nous décrivons (plutôt que définissons) notamment la dérive sectaire de la façon suivante : agissements, pratiques et enseignements utilisés dans des mouvements ou groupes à prétentions religieuses, thérapeutiques holistiques ou philosophiques, portant atteinte aux différentes conventions de défense des droits de l’Homme et de l’Enfant et aux lois conformes à ces Conventions et/ou exerçant des techniques manipulatoires dommageables d’emprise qui affectent l’intégrité physique et psychique, la situation économique et relationnelle de l’individu.

Pour nous, il est essentiel d’avoir des poids et mesures bien étalonnés et de les appliquer sans tricherie, ni discrimination à tous les mouvements, groupes et personnes correspondant à notre objet. Pour cela, il faut nécessairement avoir une approche laïque du problème, donc la plus objective et équitable possible.

Il y a une douzaine d’années certains chiffres officiels (rapports parlementaires) évaluaient le nombre de personnes affectées par les dérives sectaires à environ 1% de la population française. Compte tenu de l’explosion en une multitude de micro structures des groupes à risques, il est devenu quasiment impossible de faire un dénombrement du nombre de sectes ou des adeptes. Le mal est devenu encore plus sournois. L’influence des groupes de type monothéiste est très forte dans les milieux défavorisés, et celle des groupes de type panthéistes-new age l’est dans les milieux aisés et classes moyennes. L’expansion et la banalisation de ces derniers semblent ne pas connaître de limites car ils s’infiltrent dans tous les domaines du bien-être, de la santé et du développement du potentiel humain (Formation professionnelle, universités, hôpitaux…).

Riposte Laïque: Considères-tu, aujourd’hui, que l’offensive sectaire prend de l’ampleur ? Si oui, peux-tu nous décrire différents mécanismes de cette offensive ?

Didier Pachoud : Malgré le tassement, le recul parfois de certains groupes sectaires dit classiques (témoins de Jéhovah, Etc.), le phénomène sectaires est moins visible, ou moins préhensible actuellement et incite de ce fait à baisser la garde. Cependant, le néo sectarisme, comme je le disais à la question précédente, fonctionne de manière plus confidentielle, arbore beaucoup moins d’aspects mystiques, sa présentation est habituellement pseudo-scientifique, pseudo-universitaire ou pseudo-médicale et peut ainsi s’infiltrer dans tous les rouages de la société et de ses institutions.

Ce n’est plus le sectarisme des années 70, manichéen et excluant le monde, ce nouveau sectarisme a plutôt tendance à investir le monde, à le prendre en main. Il est de nature floue, difficile à saisir, multiforme, multicarte, agit au nom des droits de l’homme, au nom de la liberté d’expression, du bien-être des citoyens, de l’humanitaire. Il est bien armé juridiquement pour faire taire tous ceux qui le contesteraient, maîtrisant à son profit le fonctionnement des institutions européennes. Des retombées et résultats globaux se font déjà sentir en France, notamment en matière de laïcité. A force de procédures, et de se proclamer victimes de discriminations, les témoins de Jéhovah devraient parvenir à obtenir la reconnaissance de leur droit d’être une association cultuelle loi 1905 avec les avantages fiscaux afférents (ce qui est une forme de reconnaissance), alors qu’ils figurent comme secte dans tous les rapports parlementaires français.

Si ce statut leur était pleinement accordé, éventuellement par une décision de la Cour de justice européenne, comment pourrait-on refuser ce statut à toutes les autres sectes qui pourront faire appel des éventuelles décisions françaises devant la Cour européenne ? Il y a de sérieuses failles légales dans les textes encadrant la laïcité en France.

Riposte Laïque : As-tu constaté une approche différente, sur cette question, entre la droite et la gauche ? Quelles mesures solliciterais-tu de la part du gouvernement ?

Didier Pachoud : Je n’ai pas vraiment constaté d’approche différente sur le sujet entre la droite et la gauche. Il semble qu’il y ait consensus sur la question. Cependant, des oppositions existent sur le sujet, mais elles sont liées plus aux personnes qu’aux partis politiques. Il est évident qu’un député, par exemple, militant dans une mouvance religieuse contestée (extrême ou fondamentalisme d’une grande religion, etc.), sera plus enclin affaiblir la position des « anti sectes » pour protéger dans le même lot que les sectes la mouvance religieuse contestée à laquelle il adhère. Il sera enclin aussi selon la même logique de lobby, mais cette fois pour donner plus de pouvoir social et légal à la mouvance religieuse auquel il appartient (et parallèlement aux sectes) à affaiblir les garde-fous de la laïcité dans notre société.

La première mesure que je solliciterais de l’Etat pour préserver au mieux notre société des dérives sectaires serait de renforcer les lois garantissant la laïcité des institutions et pas seulement celles concernant l’éducation nationale, (affaire du voile islamiques, etc.). J’entends par là que dans tous les domaines où sont concernés l’Etat, les citoyens, qu’ils soient fonctionnaires ou du privé, dès lors qu’ils sont amenés à avoir des activités publiques communes autres que l’exercice d’une religion, pour qu’ils n’aient pas à supporter le poids des croyances des autres et qu’ils n’aient pas la capacité de les faire supporter aux autres, que ce soit par une expression ostentatoire des croyances ou par d’autres moyens.

Un exemple de premier chantier à entamer serait : la notion de « trouble à l’ordre public » qui est si floue et si peu restrictive qu’elle est difficilement exploitable par les autorités françaises pour refuser les avantages fiscaux afférents aux associations cultuelles à un groupe considéré comme comportant des dérives sectaires. Nous pensons donc qu’il ne faudrait plus concéder ces avantages fiscaux à aucune autre association que celles qui l’obtinrent au départ pour des raisons historiques (deal au sujet de confiscations de biens par l’Etat) et qu’il conviendrait de préciser, sans s’enfermer dans le détail, la notion de « trouble à l’ordre public » et à la rigidifier pour se prémunir des groupes connus pour être à l’origine de dérives sectaires. De plus, si l’Etat français ne « reconnait et ne subventionne aucun culte », ces avantages fiscaux concédés aux uns, par rapport à d’autres qui ne les ont pas, peuvent être compris comme une forme de reconnaissance. Tout cela pour tendre dans l’idéal à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul type d’association (à objet religieux ou non) ceci éviterait beaucoup d’ambiguïtés.

Propos recueillis par Pierre Cassen

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