Eléphants, insécurité, Sarkozy : trois dossiers intéressants dans « Règlements de comptes », de Julien Dray

Publié le 1 décembre 2007 - par
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L’avantage avec Julien Dray, quand il écrit un livre (Réglements de comptes, éditions Hachette), la langue de bois est absente. On attendait donc, après quelques livres assassins contre Ségolène Royal, écrits par Lionel Jospin, Claude Bartolone ou Marie-Noëlle Lienemann, la réponse de celui qui avait le titre de conseiller spécial auprès de la candidate socialiste, lors de la dernière présidentielle.

On peut ne pas partager les choix politiques de Julien Dray, être en désaccord avec la campagne que sa candidate a menée, se montrer perplexe sur la perspective de gouverner avec Bayrou premier ministre et son nouvel arc-en-ciel qui irait du Modem à Bové, et bien d’autres sujets comme le référendum européen ou la démocratie participative, mais, sur trois questions, dans son dernier livre, Julien Dray tape juste.

Les éléphants

Il règle d’abord le compte de Lionel Jospin, et de son ego démesuré, qui l’amène, sans aucune auto-critique sur son propre bilan, et sa responsabilité dans son échec de 2002, à consacrer, dans son dernier ouvrage, « L’impasse », l’essentiel de son énergie à démolir celle qui a osé ne pas se réclamer de son bilan de 2002. Connaissant les rapports exécrables qu’on toujours eu les deux hommes, la charge de Julien Dray contre l’ancien retraité de la politique est d’une rare férocité, mais elle sonne juste.

On ne sent pas la même animosité contre Dominique Strauss-Kahn, même s’il n’oublie la manière dont ses troupes ont chahuté Ségolène Royal au Zenith, et le service minimum qu’a assuré le nouveau président du FMI lors de la campagne, notamment le fait d’être parti faire du ski pendant quinze jours, un mois avant le premier tour des présidentielles.

Laurent Fabius et les siens sont plus sévèrement jugés. Julien Dray, avec ironie, rappelle la politique économique de celui qui a été ministre des Finances les deux dernières années sous Lionel Jospin. Baisse de l’impôt sur le revenu, progressif, exonérations pour les stock-options, tout cela est surprenant de la part de celui qui, quelques années plus tard, entendra incarner l’aile gauche du Parti socialiste, soutenu par Jean-Luc Mélenchon. Juju nous apprend que le-dit Fabius aurait monnayé son ralliement au « oui » contre la place de présidentiable en 2007. Si cela n’est que calomnie, on attend le démenti de l’intéressé.

On regrettera de ne rien trouver sur Lang, sans doute la récompense du ralliement de celui qui disait pis que pendre de la candidate avant de rentrer dans son équipe de campagne, dans un premier temps, puis d’être prêt à entrer dans le gouvernement Sarkozy !

Mais c’est sur le fonctionnement du « système des éléphants » que le porte-parole du PS se montre le plus lucide. Il sait de quoi il parle, lui qui, avant de rallier François Hollande, s’est épuisé des années durant au sein de la gauche socialiste, avec son ami Jean-Luc Mélenchon, a essayer de faire exister son courant.

« Ce qui caractérise les éléphants, c’est d’abord leur généalogie et leur histoire politiques : ils sont les enfants gâtés du mitterrandisme. Le seul et unique président de la cinquième République leur a tout donné. Conséquence logique, pour eux, il n’est jamais question d’idées, mais toujours de pouvoir, de places à se distribuer ; de vérifier, comme dans un jardin d’enfants, que le voisin n’a pas plus de jouets, ou de jouets plus beaux. Qu’ils aient raison ou tort, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent les élections, peu importe : ils sont toujours là pour réclamer leur part de gâteau, à se répartir les postes, et à quémander leur quart d’heure de gloire télévisuelle. Pendant vingt ans, j’ai passé mon temps à jouer à cache-cache avec eux, à les éviter, pour échapper à la main-mise qu’ils ont sur le parti, et je m’en suis voulu nombre de fois de ne pas avoir eu d’autres solutions que de me concilier leurs bonnes grâces » (page 80).

La gauche et la sécurité

Juju est très sensible à cette question, peut-être parce qu’il est député de Grigny depuis 1988. ll sait de quoi il parle, il fut un des fondateurs de SOS Racisme, et les dirigeants de Ni Putes Ni Soumises ont longtemps été parmi ses proches. Dès 1992, il mettait toute la gauche en garde contre le discours angélique et compassionnel de l’époque, en parlant de la réalité des violences dans les quartiers, en reprochant aux féministes de ne pas s’occuper des femmes des milieux populaires, et en parlant du poids des petits caïds et des trafiquants de toutes sortes. En 2001, il publiait un ouvrage « Etat de violence », où, avec des témoignages de policiers, de magistrats, de travailleurs sociaux, d’enseignants, d’élus, etc., il donnait à nouveau un diagnostic inquiétant de la situation.

Pour Julien Dray, dont certains disent qu’il rêve de devenir ministre de l’Intérieur (beau pied de nez à son passé trotskiste), une des raisons de l’échec de Lionel Jospin et de toute la gauche est la non-prise en compte du « sentiment d’insécurité », comme disent encore certains bien-pensants, dans les quartiers populaires, et dans de plus en plus de villes en France.

Il consacre de nombreuses pages de son livre aux émeutes de la Gare du Nord, et à l’attitude de Ségolène Royal face à cet événement. Il enrage que l’équipe de campagne de Ségolène ait refusé de suivre Sarkozy sur l’insécurité, et ait choisi d’esquiver la question, au nom de la priorité donnée au social. Il y voit une formidable occasion ratée, une sous-estimation dramatique de l’impact de ces événements sur les électeurs, et surtout le refus de ses amis de se confronter à une réalité qui les dérange.

Il est d’autant plus furieux qu’il est convaincu, à juste raison qu’un discours de gauche sur la sécurité peut être différent de celui de la droite, à condition qu’il sache parler de la défense de toutes les sécurités, sociales et civiles. Il n’explique pas la défaite, et son ampleur, seulement par cette attitude, mais estime néanmoins qu’elle a eu une part importante dans le décrochage de la candidate, et la progression de Sarkozy, sur la fin de la campagne.
Les événements de Villiers-le-Bel, et la scandaleuse attitude compassionnelle de toute une partie de la gauche lui donnent raison.

Comment combattre efficacement Sarkozy

Julien Dray et Nicolas Sarkozy sont de la même génération. Depuis plus de vingt ans, ils s’affrontent. Ils se connaissent par cœur. Il est probable qu’un respect réciproque habite ces deux « machines politiques ». Julien Dray ne cache pas que le président de la République lui a proposé de rentrer dans son gouvernement, le soir du deuxième tour des législatives.

Sans doute n’écrit-il pas tout des suites de ce coup de téléphone. Mais la conclusion de son livre est intéressante, par quelques pistes données par le porte-parole du PS pour éviter les erreurs dans lesquelles une partie de la gauche est tombée, tout au long de la campagne.

La diabolisation du personnage, lors de la campagne, s’est avérée totalement inefficace, au contraire. Le caractériser de fasciste est d’abord imbécile politiquement, et totalement contre-productif. Le faire passer pour un raciste parce qu’il s’oppose à la régularisation de tous les sans-papiers (mesure que Julien Dray ne réclame pas) n’est pas plus subtil. Le moralisme indigné de la gauche bien-pensante n’est pas davantage opérant.

Julien Dray décrit Sarkozy non pas comme un ultra-libéral fanatique, mais, comme le fait son conseiller Henri Guaino, comme un animal politique, et un pragmatique, qui n’hésitera pas à piquer une idée de l’adversaire, si elle fait son jeu. D’où l’ouverture, ou le débauchage de quelques personnalités de gauche, qui ne le surprennent absolument pas.

Il caractérise Sarkozy comme un communiquant décomplexé, ayant inventé le « bonapartisme télévisuel ». Il ne cache pas qu’il est difficile à affronter efficacement, pour la gauche, mais il donne quand même des pistes.

D’abord, il supplie son parti de sortir de cette culture culpabilisée, complexée, face à une extrême gauche que Julien connaît par cœur, pour avoir fait ses premières armes à la LCR. Il défend l’idée que les socialistes doivent assumer la confrontation idéologique avec les communistes, et surtout les trotskistes, et ne pas jouer les coupables « social-traitres » qui baissent la tête honteusement.

Il appelle enfin à ne pas se laisser entraîner a courir systématiquement après tous les propos de Sarkozy, pour dire le contraire de ce qu’il dit, mais de choisir des cibles précises pour démontrer les paroles du président sont bien éloignés des actes. Il appelle à juger réellement son bilan sur la sécurité, et sur le pouvoir d’achat.

Au vu de la campagne, personne ne sera étonné que le mot laïcité n’ait pas été prononcé une fois dans le livre de Julien Dray.
Les laïques redoutent pourtant une offensive contre l’article 2 de la loi de 1905, et le contournement de l’interdiction de financer les lieux de cultes.

Mais tellement d’élus de gauche, sur le terrain, ont déjà mis en pratique ces contournements de la loi, pour favoriser la construction de mosquées (ceux de droite ne sont pas en reste, et arrosent les écoles privées catholiques) qu’on s’interroge si la gauche qu’appelle de ses vœux Julien Dray est encore capable d’un sursaut sur cette question, ou bien si, comme pour le traité européen, elle ne marchera pas main dans la main avec Nicolas Sarkozy.

Finalement, pour combattre efficacement Nicolas Sarkozy, il faut surtout avoir des choses différentes à raconter, notamment sur la République sociale.

Pierre Cassen

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