En 1993, s’opposer au voile à l’école valait les qualificatifs d' »hystérique » et d' »excitée »

Publié le 6 avril 2009 - par
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Quand Martine nous a invités pour le 10ème anniversaire du CODL, j’avais espéré n’avoir rien à faire. C’était sans compter avec l’obstination de Martine. Vous ici, vous en savez quelque chose : avec elle on n’a guère le choix, on ne peut qu’obtempérer. Mais après son discours, je suis rassurée ; elle a fait l’essentiel du travail : je ne retrancherai pas un iota de ce qu’elle a dit. Aussi ferai-je bref.

D’abord pour dire toute ma joie de participer à une fête vraiment républicaine et de célébrer la victoire définitive des militants laïques flériens– confirmée par le jugement de la Cour européenne des Droits de l’Homme du 8 décembre dernier. Vos enfoulardées ont été déboutées. Vous pouvez savourer votre revanche.

Maryse Haslé (à droite), en compagnie de Martine Ruppé et de Marie-Claire Calmus, le 28 mars, lors des 10 ans du CODL.

Mais c’est aussi et surtout une fête de l’amitié. Les liens que nous avons tissés entre nos deux comités, le CODL et le CVDL sont aussi des liens qui se tissent entre des personnes et au fil des années Martine et moi avons appris à nous apprécier ; nous nous sommes toujours trouvées sur la même longueur d’onde et nous avons toujours partagé les mêmes combats, ceux qui nous ont amenées à réclamer une loi pour défendre la laïcité scolaire, ou plus récemment à soutenir Fanny Truchelut et à nous trouver aux côtés de Riposte Laïque. Je me réjouis de pouvoir enfin rencontrer des membres de sa rédaction.

Martine a tout à l’heure souligné à quel point les équipes pédagogiques confrontées au problème du voile s’étaient trouvées démunies quand ce genre d’affaire leur tombait dessus. Vous, vous l’avez expérimenté en 1999 et vous veniez après deux affaires largement médiatisées, celle d’Albertville et celle de la Grand’Combe. Mais quand ça nous est arrivé en 93, ce fut le désert et le silence total. Quasiment trois semaines d’absence de réaction du rectorat d’Orléans-Tours. Et quand le recteur s’est décidé enfin à réagir, qu’a-t-il ordonné de faire ? Interdire le voile dans l’enceinte du lycée pour ramener le calme ? Bien sûr qu non ! Il a demandé à Philippe Defrene (actuel président du CVDL) de marginaliser les « hystériques » et les « excitées » qui voulaient empêcher de s’enfoularder en rond. Vous avez devant vous l’une des deux hystériques que le recteur voulait faire taire.

Mais dans notre malheur nous avons eu la chance d’être soutenus (à l’échelon local seulement) par tous les syndicats, les associations de parents d’élèves, les partis politiques, la municipalité et le conseil général. Et quand nous avons fondé le CVDL en juin 94 après la condamnation du lycée par le Tribunal administratif d’Orléans, un de nos premiers adhérents sera Maurice Leroy. On peut dire ce qu’on veut du parcours politique sinueux de « Momo » comme on le surnomme dans la région, il n’a pas varié d’un pouce dans sa défense de la laïcité et dès qu’il sera devenu député en 1997 il sera le premier et un des rares à déposer une proposition de loi pour défendre la laïcité dans l’école publique.

Nous avons eu aussi la chance de rencontrer en juillet 94 un homme remarquable, un ami trop tôt disparu, en 98, Christian Jelen, celui par qui l’affaire du lycée Ronsard sera divulguée dans la presse parisienne ce qui obligera Bayrou, devenu conscient de l’ampleur du phénomène, à adopter une position un plus ferme à l’égard des signes religieux à l’école à travers une circulaire vite contournée. Je veux profiter de cette réunion amicale pour lui rendre hommage. Cet authentique républicain, fils d’immigrés juifs, n’avait pas de mots assez durs pour fustiger la lâcheté des politiques de tout bord qui, au lieu de défendre les valeurs et les institutions républicaines, contribuaient à les saper et à les subvertir. Je suis sûre qu’il aurait été à vos côtés en 99 et qu’aujourd’hui, il lutterait avec nous contre les différents communautarismes qui lui faisaient horreur.

Martine rappelait à quel point, dans ces années 90, il était très mal vu de défendre une laïcité sans adjectif et en 93 nous étions encore moins nombreux qu’en 99 ; elle a rappelé les nombreux sobriquets dont on nous affublait. Il y a pourtant un adjectif qu’on n’a jamais osé nous lancer à la figure à Vendôme : celui de raciste. Là aussi nous avons eu de la chance. Si d’aucuns bénéficient actuellement d’un bouclier fiscal, nous, nous étions protégés par notre bouclier anti-raciste. Le soutien de mon compagnon d’origine africaine – on dirait dans le jargon actuel un représentant de la diversité – nous a permis d’échapper à l’étiquette raciste mais on n’a pas échappé à celle de réac, archaïque, etc.

Martine a aussi mentionné les étapes qui ont conduit au vote de la loi. Si nous avons participé aux côtés du CODL à l’audition menée par A. Seksig au ministère de l’Éducation nationale en mai 2002, le CVDL, lui, a échappé à la commission Stasi (il y avait belle lurette que notre affaire était enterrée, tandis que celle de Flers occupait le devant de la scène). Mais nous étions particulièrement heureux de nous savoir représentés par Martine et Roland et avec quelle efficacité ! Avec en prime – mais ils l’avaient bien mérité – les ors de la République, la réception à l’Élysée, les tribunes de l’Assemblée nationale lors du vote de la loi.

Mais Martine le bilan que tu as fait est incomplet. Grâce à qui sommes-nous tous réunis ce soir ? Tu les as oubliés, les Boubakeur, les Milcent et tous les militants pro-voile qui ont si bien travaillé à mettre la pagaille dans les collèges et les lycées pendant 15 ans. Sans eux, on aurait continué à ronronner dans un train-train laïque qui allait de soi. Sans eux on se serait assoupi dans une illusoire tranquillité. Sans eux la vie aurait manqué de sel. Leur coup de semonce nous a réveillés et il est à prévoir que nous n’allons pas nous rendormir de si tôt. Car, ayant échoué à l’école, leurs offensives pour imposer le fait islamique se portent maintenant dans tous les secteurs de la société avec l’appui des autres cléricalismes. Je ne sais plus quel évêque (à moins que ce ne soit le pape) a remercié les musulmans d’avoir ramené Dieu sur la place publique, moi je préfère me référer à Paul Léautaud :

« Les temps sont durs.

La vie n’est pas drôle.

La bêtise règne.

Le bon Dieu redevient à la mode. »

Pour parodier un hadith cité par Wafa Sultan le 14 décembre 2008, hadith qui dit : « il y a trois choses qui gênent une prière : une femme, un chien noir, un âne. », je dirai, moi, qu’il y a trois choses qui gênent une république laïque :

-l’oubli des principes sur lesquels elle repose

-l’intégrisme fanatique d’où qu’il vienne

-la lâcheté politique.

Or, comme le proclamait Léon Blum dans un discours prononcé le 26 novembre 1933, environ quinze jours après la nuit de cristal à ses contemporains tentés par l’esprit munichois :« Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire qu’on ait acquis la sécurité par la lâcheté, et cela ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes. »

Maryse Haslé

Secrétaire du Comité Vendomois de Défense de la Laïcité (CVDL)

Discours prononcé à Flers, le 28 mars.

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