Etats-Unis : plutôt un Noir qu’une femme ?

Publié le 10 juin 2008 - par
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Obama contre Hillary, c’est l’histoire qui recommence.

– Le vrai défi, c’est un noir qui peut prétendre à la présidence des Etas-Unis.

Les journaux exultent : c’est Obama qui gagne contre Hillary! Qu’attend-elle pour s’avouer vaincue ? Les intellectuels et les médias français avaient déjà, de longue date, choisi leur camp

L’Amérique surprend le monde entier. L’Amérique a su faire ce que la France n’est pas capable de réussir : un Noir candidat à la présidence. On serait tous prêts de nouveau à aimer les Etats-Unis. Obama, grâce à son charisme, à sa capacité à enflammer les foules, ce jeune homme que personne ne connaissait il y a quelques mois, est devenu un « héros des temps modernes ».

A l’évidence le seul fait qu’un Noir puisse, avec des chances de gagner, prétendre à la fonction suprême de la plus grande puissance du monde, est considéré comme un défi majeur en soi et même déjà comme une victoire qui doit tous nous remplir d’espoir. Et c’est vrai que cette aventure ne peut que nous fasciner.

Mais il est tout aussi évident que cette même analyse n’était pas faite s’agissant de la candidature d’une femme : Hillary Clinton. Je ne me prononce pas ici sur les qualités comparées des deux candidats. Ce que je cherche à comprendre c’est pourquoi le vrai choc – pour les observateurs, pour le public – c’est qu’un Noir puisse gagner.. La longue marche des femmes vers leur accès aux plus hautes fonctions et ce que cela représenterait de révolutionnaire que de voir l’une d’entre elle gagner est totalement occultée. Tant mieux pour Obama s’il gagne. Mais permettez-moi de considérer que le pas en avant aurait été encore plus grand si Hillary avait été la première femme présidente des Etats-Unis, cela aurait été une belle revanche sur l’hsitoire. Et je dis cela car moi je n’ai pas oublié l’histoire. Celles des féministes américaines.

– le droit de vote des Noirs avant celui des femmes.

Revenons plusieurs siècles en arrière, à la fin de la guerre de cessession aux Etat-Unis. Nous sommes en 1865, la guerre civile aura duré 4 longues années. Les mouvements féministes ont dès l’origine pris parti pour l’abolition de l’esclavage, à la fois parce qu’elles rejettent l’insulte à l’humanité toute entière que représente un tel asservissement et aussi parce que, du fait de leur statut de mineure à vie, elles se reconnaissent dans la situation d’oppression extrême vécue par les Noirs.

Deux grandes figures du féminisme américain, Elizabeth Stanton et Susan Antony, et leurs allié(e)s du mouvement pour le droit des femmes s’attendent à voir enfin les droits de tous les opprimés reconnus : ceux des Noirs comme ceux des femmes, et ne particulier le droit de vote.

Or que se passa-t-il ? En mai 1865, la Société Américaine Anti-esclavagiste se réunit pour savoir si elle devait ou non se dissoudre. Wendell Phillips, l’un des responsables de cette Société insiste pour qu’elle continue son action, et obtient gain de cause arguant du fait que la liberté des Noirs sera toujours menacée tant qu’ils n’auront pas obtenu le droit de vote ce qui nécessite l’amendement de la constitution américaine. Un véritable défi. Elizabeth Stanton et Susan Antony qui se battent pour le droit de vote des femmes, applaudissent des deux mains, considérant qu’il est temps de comprendre qu’il s’agit d’un droit naturel des citoyens, quel que soit sa couleur de peau ou son sexe.

Là où l’affaire se complique c’est que, pour Wendell Phillips et pour la majorité des anti-esclavagistes, il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. La difficulté serait trop grande. Le vote pour les femmes devra attendre, déclare Wendell Phillips, ce n’est pas leur tour (« This hour belongs to the negro ») et de citer, à titre de justification, la formule célèbre d’ Abraham Lincoln selon lequel il ne faut mener qu’une guerre à la fois !

Pour les féministes c’est la douche froide. Une partie d’entre elles s’incline, mais Elizabeth Stanton et Susan Antony refusent ce diktat. Elles considèrent que garantir le doit de vote d’un groupe de citoyens aux dépends d’un autre est une trahison des principes qui ont porté leur mouvement depuis 1848. Abandonner ces principes c’est accepter une « aristocratie basée sur le sexe ». Elles ont la conviction que cela reviendra à retarder l’acquisition du droit de vote pour les femmes de plusieurs décennies. Mais c’est peine perdue malgré la force de leur réaction et leur persévérance.

Alors commence la bataille pour le quatorzième amendement qui non seulement ne fait nullement référence au vote des femmes, malgré les dizaines de mille de signatures recueillies par les féministes, mais désigne explicitement comme personnes en capacité de voter « les citoyens mâles ». C’est la première fois que la constitution américaine inclut une distinction fondée sur le sexe. Le Parti Républicain introduit ce projet d’amendement dans son programme. Le Congrès approuve le quatorzième amendement en juin 1866.

Elizabeth Stanton et Susan Antony ne verront pas le résultat de leurs efforts et de ceux des féministes qui leur succéderont, car il faudra attendre 1919 et le dix-neuvième amendement pour qu’enfin le droit de vote soit reconnu aux femmes, plus de 50 ans après les hommes Noirs.

Des leçons à tirer d’un échec

La solidarité des femmes entre elles n’est sans doute pas aussi grande que celle des Noirs à l’égard d’un de leurs leaders. Affirmer cela n’est pas un scoop. Pour gagner il faut au moins disposer d’une base solide autour de laquelle viendront s’agréger d’autres votes. On a vu en France que les femmes n’ont pas massivement voté pour Ségolène Royale, comme si elles ne comprenaient pas que, au-delà des qualités ou des défauts d’une candidate (et l’on voit aujourd’hui que l’autre candidat n’était pas nécessairement plus prêt qu’elle à prendre le costume de Président…) , le simple fait qu’une femme, qui avait fait ses preuves en politique, qui aurait su s’entourer une fois au pouvoir (car une fois la place acquise le PS aurait vu son intérêt à la soutenir, la victoire appelant la victoire) soit la première magistrate de France constituait en soi un pas à franchir dans notre histoire.

Il est une quelque chose en tout cas que l’on ne pourra pas retirer à Hillary et à Ségolène c’est qu’elles ont montré leur combativité et leur résistance.

Les deux pays, patries de la déclarations des droits de l’homme, Les Etats-Unis et la France, ont décidément du mal avec le pouvoir politique au féminin.

Annie Sugier

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