Face à l'islamisme, l'impasse des tenants du "juste milieu"

Hishâm Mohammad, écrivain saoudien, analyse le comportement de la société de son pays face au terrorisme et l’extrémisme islamique. Il y distingue quatre groupes, lève le voile sur l’hypocrisie des « tenants du juste milieu » et sur les positions ambigües des gouvernants et des médias.
Dans nos pays, en France, ne peut-on faire la même analyse ?

A vrai dire, si vous scrutez la nature des commentaires, des écrits et des analyses de la place saoudienne dans son traitement du phénomène fondamentaliste, avec ses sécrétions sanguinaires et catastrophiques, vous dégagerez quatre profils d’écrivains, chercheurs, commentateurs. Voici ces quatre profils, classés de l’extrême droite à l’extrême gauche.
Le premier groupe : il s’identifie sur la forme et sur le fond avec les organisations extrémistes. En résumé, il adopte la politique de la défense complète de la stratégie sanguinaire des groupes religieux, de son chaos et de sa nullité. Mais la nature de la pensée extrémiste et agressive embrassée par ses adeptes les empêche de prendre pied à l’intérieur du système des canaux médiatiques officiels et traditionnels. D’autant que leur suivisme des courants takfîris (N.D.T. :de takîir : accusation d’apostasie) et leur allégeance affective et intellectuelle les mettent en position de confrontation directe avec le gouvernement saoudien. C’est pour cela que ces « Qaedistes » migrent vers les espaces de l’internet et ses clubs électroniques pour la liberté de parole qu’ils leur procurent et parce qu’ils peuvent contourner et ruser en matière de règles et de surveillance gouvernementale. Remarquez comment ceux qui adhèrent à ce groupe utilisent sans vergogne les produits de la modernité : la révolution numérique, la liberté d’expression, importées des pays occidentaux, afin de prêcher de vieilles idées moisies et d’attiser contre les autres d’absurdes guerres de religion.
Le deuxième groupe : il esquive l’affrontement direct avec les chefs de ces groupements violents ou la critique de leur totems religieux comme Ben Laden. Il évite toujours d’enregistrer une condamnation claire de leurs pratiques sauvages et d’appeler les choses par leur nom. Depuis le début de la guerre contre Al Qaeda et ses organisations terroristes-sœurs, les membres de ce groupe n’ont jamais utilisé contre ces terroristes l’arme traditionnelle du takfîr qui, d’ordinaire, ne les quitte pas. Ses membres exploitent leur capacité à jouer sur les mots, leur habilité à user des textes religieux, leur ingéniosité à tempérer les problèmes du terrorisme par des déclarations brumeuses et des phrases usées toutes les fois que se disloquent les cadavres déchiquetés par un terroriste.
Le troisième groupe : il se pare d’un grand courage pour affronter intellectuellement les bandes de la terreur religieuse et remplir les cerveaux que les durs ont vidés en kidnappant les mosquées. Depuis les explosions de Riyad (1), l’encre noire a beaucoup coulé pour éduquer les individus sur les dangers des groupements terroristes et les mettre en garde sur leurs buts réels habillés de religion. Ces écrivains, par la guerre ouverte contre les organisations d’Al Qaeda et par l’espace de liberté dont ils disposent depuis l’avènement du roi Abdallah, trouvent une occasion rare pour aborder ce qui était alors considéré comme tabou. Mais les coups de leur critique ne s’enfoncent pas dans les entrailles de notre patrimoine intellectuel et ne parvient pas à démonter les structures sacrées qui forment un cadre théorique sur lequel se fondent les groupements takfîris pour justifier leurs comportements et leurs crimes.
Le quatrième groupe : il prend son départ là où s’arrête le groupe précédent. Il soumet à la raison tout ce qui a trait au passé, quitte, s’il en est besoin, à poser sur la table de discussion le Coran, le hadith et la personne du Prophète. Ceux qui adhérent à ce groupe ont bénéficié de la révolution technologique pour exprimer les idées enfouies que ne peut tolérer la place publique locale qui les craint parce qu’elles comportent des menaces sur le caractère sacré de l’héritage religieux. Ceux qui font partie de ce groupe, et malgré leur nombre limité, constituent un danger que redoute le courant religieux car ils peuvent entraîner les autres et agiter les humeurs des pensées fétides.

Je vais, dans le reste de cet article, saisir le cas de ceux que j’ai classés dans le second groupe. Ceux qui adhèrent à ce groupe : écrivains, prêcheurs, ulémas, professeurs, prosélytes … préfèrent qu’on les appelle les tenants du « juste milieu ». Avant l’avènement de ce temps du « juste milieu », nous nous distinguions, nous, les Saoudiens, par le qualificatif détestable de « spécifique ». Cette spécificité saoudienne a grandi avec le temps et s’est transformée en un mur haut qui nous sépare de toute interaction avec les autres sous prétexte de protéger de la décomposition et de la dissolution les valeurs et l’authenticité saoudiennes. Nous nous distinguions aussi par une expression qui n’est pas moins ambigüe ou insaisissable que la précédente à propos de nos « certitudes ». Croyez-moi, personne ne connaît précisément les traits et les éléments de nos « certitudes », enracinées dans les profondeurs de la conscience de notre société conservatrice. Nos « certitudes » sont comme les fantômes, personne n’y connaît rien, même les hommes de religion. Elles ressemblent dans leurs confusions et leurs secrets au triangle des Bermudes, aux pyramides des pharaons et aux OVNI. Les gardiens du temple nous ont inventé ces « certitudes » pour qu’elles soient le chien de garde féroce qui aboie au visage de celui qui porte dans ses mains les vents du changement. Puis est arrivé la chaîne des explosions à New-York, à Riyad, à Casablanca, à Bali, à Londres et les hommes de religion se sont découvert un trésor enfoui sous les cendres … qui s’appelle « le juste milieu ».
Le « juste milieu » s’est transformé dans leurs mains en un sauf-conduit et un abri de sécurité où tous se refugient de peur d’être suspectés de terrorisme ou par crainte d’être suspectés d’occidentalisme ou de laïcisme. Disons que le « juste milieu » est devenu une mode religieuse qui attire beaucoup de monde qui s’embrigade sous sa bannière. Le plus étrange, c’est que, quand vous faites parler leurs écrits et leurs discours avant les événements du 11 septembre et les explosions qui ont suivi à Riyad, vous ne trouverez pas le discours du « juste milieu » dans lequel ils se drapent. Leur appel au discours du « juste milieu », pris sur les étagères de leurs vieilles armoires, leur permet de prétendre qu’ils sont plus capables que d’autres d’adopter la voie de l’islam, fondé dans son essence sur « le juste milieu », et ainsi de jouer le rôle d’ arbitre juste qui intervient dans les disputes et les discordes qui se déclarent toujours entre la droite et la gauche.
En kidnappant le concept de « juste milieu », ils ont réussi à éviter qu’on les accuse de participer à l’élaboration du terrorisme et de se mobiliser pour lui. Ce qui est vraiment lamentable, c’est que ces gens-là exploitent cette explosion du terrorisme pour raffermir leur rôle et consolider leurs positions parce qu’ils seraient les seuls à posséder la recette qui conduit à la guérison des maux de la société et de ses déformations. Au lieu de convoquer et de punir tous ceux qui, par leurs écrits, leurs discours, leurs conférences, leurs programmes, ont contribué à laver le cerveau de ceux qui reçoivent leurs messages et à qui ils inoculent la haine de l’autre, du différent, le gouvernement, nous le constatons, appelle les gens à rejoindre ces tenants du « juste milieu » comme si eux seuls étaient capables de mener la barque de la société vers les rivages du salut.
Mais quand nous mettons de côté cet égard exagéré réservé aux tenants du « juste milieu », nous constatons que l’expression elle-même souffre d’un défaut structurel profond ; même ceux qui l’ont inventée ne s’en sont pas aperçu. Le « juste milieu », qui implique le sens de la modération et de la conciliation entre opposés, n’est pas toujours un bien pour rapprocher les points de vue. Manger une quantité d’aliments ni faible ni exagérée, dormir ni trop peu ni beaucoup sont recommandés, sinon cela conduit l’homme à des problèmes de santé. Le « juste milieu » est un bienfait dans différentes situations vitales comme la tempérance dans la nourriture, le sommeil, le sport, le travail. Mais, à mon avis, il est blâmable dans d’autres domaines. Accepterons-nous le « juste milieu » quand il s’agit du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de la tolérance et du fanatisme, de la connaissance et de l’ignorance, du progrès et du déclin ? Je ne pense pas qu’aucun de ceux du « juste milieu » et leurs foules anesthésiées accepteraient de rester à mi-chemin entre ces valeurs contradictoires tout en sachant d’avance vers quels choix ils pencheront !
Reste une question insistante : ces tenants du « juste milieu » se sont-ils comportés selon les exigences du « juste milieu » ? Ont-ils collaboré avec honnêteté et justice avec la droite et la gauche sans distinction ? Ceux du « juste milieu » déclarent qu’ils ne prennent pas le parti de l’un contre l’autre. Mais les observations prouvent le contraire. Peut-être l’homme du « juste milieu » se positionne-t-il entre l’islamiste et le libéral, mais la distance qui le sépare de l’islamiste ne dépasse pas quelques centimètres. En voici un exemple. Lors d’une émission télévisée de fatwas, suite aux explosions terroristes de New-York et de Washington, une auditrice interrogea un membre d’un corps de grands ulémas (du « juste milieu » bien sûr) et lui demanda : « Ô cheikh !… quelle est la faute de ces pauvres gens qui sont morts dans la tour du Trading Center ? Le très pondéré cheikh du « juste milieu » l’apostropha : « Dommage, vous auriez dû faire partie du lot ! ». Mais avant que le maquillage du « juste milieu » ne fonde complètement sur le visage du cheikh empourpré par la question, le présentateur intervint et lui dit : « Calmez-vous, cheikh, calmez-vous ! ». Le cheikh du « juste milieu » obtempéra, se redressa sur son fauteuil et reprit ses esprits, perturbés par la question innocente de cette femme.
Voici un autre exemple de leur attitude fausse et prétendument « juste milieu ». La chaîne libanaise LBC invite régulièrement un cheikh du « juste milieu » pour discuter de nombreux dossiers saoudiens dans les domaines touchant aux faits religieux et sociaux. Ce cheikh du « juste milieu », malgré ses affirmations d’indépendance, n’a jamais pu éviter, même une seule fois, de tomber dans les pièges de ses penchants religieux évidents. Il dit : « Je ne prends parti ni pour les islamistes ni pour les libéraux ». Pourtant il se présente à l’émission, à chaque fois, vêtu de la tenue de ses frères en religion, il parle en leur nom, il pense à leur place, il sent leurs douleurs, il perçoit leurs peurs.
Bref, si les Saoudiens croient que le « juste milieu » est la bouée qui sauvera la société de la noyade dans la mer de l’extrémisme, je dis, moi, que le « juste milieu » est la bouée de sauvetage qui ne sauvera que ses inventeurs. Eux qui étaient associés au crime terroriste se sont transformés, grâce à cette expression magique, en juges indifférents, en étoiles qui nous dirigent dans des nuits de ténébreux tumultes.
Hishâm Mohammad
Traduit de l’arabe par Bernard Dick
Notes du traducteur :
(*) Hishâm Mohammad, écrivain saoudien (Affkar_hurra@yahoo.com).
Article publié le 20/01/2010 par le site www. annaqed.com (Le Critique)
(1) Riyad (Arabie Saoudite)

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