Fethullah Gülen, Khomenei à la turque ou missionaire d’un islam turc ?

Publié le 24 février 2010 - par - 1 081 vues
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Ceux qui auront pu lire l’intéressant article de Guillaume Perrier paru dans le Monde du 30/12/2009, intitulé « Les éclaireurs de l’islam » ont pu découvrir un personnage jusque là quasi-inconnu en France: l’imam turc Fethullah Gülen, après l’ouverture par son mouvement d’un collège en région parisienne, premier du genre en france. L’accent mis dans cet article sur l’excellence de l’enseignement dispensé amène cependant à essayer de préciser la personnalité de Fethullah Gûlen, ses idées religieuses, l’environnement et les particularités de son mouvement ainsi que les questions qui peuvent se poser à son sujet.

Né en 1938 ou en 1941 selon les sources, aux confins de l’Anatolie ce personnage complexe et ambigu, aujourd’hui réfugié aux États-Unis, a commencé une carrière d’imam dans les années 50, puis d’enseignant religieux. Arrêté après le coup d’état militaire de 1971 pour activités religieuses clandestines, il a ensuite été condamné dans son pays en 1999 pour avoir fomenté un « complot contre les institutions laïques turques » puis finalement blanchi en 2008, ce qui lui ouvre la voie à un éventuel retour en Turquie. Personnalité très influente et penseur de l’islam, il y aurait autour de lui entre 6 et 8 millions d’adeptes ou de sympathisants rien qu’en Turquie. Son rôle et son influence en Asie Centrale, axe privilégié de son action, sont très importants.

Il est aujourd’hui à la tête d’un « empire » tentaculaire constitué d’environ 2000 écoles réparties dans une centaine de pays, universités, hôpitaux, journaux et chaînes de télévision, associations culturelles et professionnelles en Turquie, sites internet en près de 20 langues dont un en français etc. Mouvement, réseau, confrérie, il n’est pas si facile de qualifier son organisation dont le ciment est en fait l’appartenance à un islam turco-centré.

Certains aux USA voient en lui le tenant d’un Islam « modéré » . Les républicains laïques turcs le voient plutôt comme un cheval de Troie islamiste.

Son inspiration le rattache à un mouvement créé au 19° siècle par le penseur turc Saïd’i Nursi qui a essayé de concilier islam et science en donnant aux musulmans les outils cognitifs nécessaires à l’appropriation du savoir scientifique et ce, sans l’opposer à la religion. Ce courant néo-soufi, bien qu’éclaté après la mort de son fondateur est toujours vivant et influent de nos jours. Le mouvement de Fethullah Gülen s’inscrit dans le prolongement de cette mouvance, sans pour autant avoir de liens directs avec lui.

Sa position est très originale dans le monde musulman où sans s’afficher comme un réformateur de l’islam, il se signale par une approche particulière où se mêlent la nostalgie d’un islam de l’empire ottoman, une vision turco-centrée du monde islamique et une volonté exacerbée de s’appuyer sur une éducation moderne. Il ne milite pas ouvertement pour la création d’un état théocratique car il « craindrait que le mélange des genres politiques et religieux ne dévoie le message spirituel de l’islam ».

Ses relations avec l’AKP, parti islamiste au pouvoir ayant pour objectif de moins en moins masqué d’instaurer un état islamique et donc la sharia en Turquie, ce qui donnerait le coup de grâce au Kémalisme, sont étroites et cordiales. Peu attiré par les courants fondamentalistes issus de la péninsule arabique et rejetant toute forme d’action violente, il fût l’une des trop rares personnalités islamiques à avoir dénoncé publiquement les attentats du 11/09. Sa vision de l’islam serait différente de celle du monde arabe considéré par lui comme n’ayant pas une compréhension correcte de l’islam. Son mouvement n’est pas actif dans les pays arabes.

Deux objectifs avoués : l’islamisation du nationalisme turc et la turcification de l’Islam. Un rêve: le rétablissement des relations qui existaient sous l’empire ottoman entre l’État et la religion.
Bref Fethullah Gülen croit en la force et à l’efficacité d’une éducation poussée au plus haut niveau possible, parallèlement au développement spirituel de l’individu islamique.

Proche des américains avec qui il partage la même détestation du communisme et de tout ce qui s’y rattache de prés ou de loin, son action internationale a débuté en Asie Centrale où elle s’est développée rapidement dès la chute de l’URSS.C’est même la colonne vertébrale de son action internationale car il considère que la vision de l’islam qu’il privilégie est originaire d’Asie Centrale, région majoritairement turcophone. Il semble bien à ce sujet que Fethullah Gülen soit une pièce importante de l’échiquier stratégique américain sur « l’arc de crise » constitué par les républiques nouvelles créées du jour au lendemain en Asie Centrale après l’effondrement de l’empire soviétique.

On le soupçonne ainsi d’avoir eu des liens à haut niveau avec la CIA, si on en croit la presse américaine, laquelle se pose aussi la question de la provenance de sa force de frappe financière estimée à 20 ou 25 milliards de dollars! La relation USA-Gülen ne semble pas indépendante de l’odeur de pétrole sourdant des immenses gisements d’Asie Centrale…
Toléré par de nombreux gouvernements de la région car non islamiste mais islamique, le mouvement de Fethullah Gülen n’est pas considéré par ces mêmes états comme dangereux, contrairement aux courants originaires de la péninsule arabique comme le Hizb-ut-tahrir, le wahhabisme ou le salafisme etc.

Si Fethullah Gülen communique abondamment sur son projet éducatif, il n’en demeure pas moins curieux de voir la discrétion qui est de mise quant aux objectifs à long terme du mouvement. Si l’accent affiché porte indubitablement sur l’importance de l’accession des musulmans à une éducation de très haut niveau (ses écoles obtiennent des résultats impressionnants. Les élèves les plus pieux sont encouragés, poussés et aidés à poursuivre leurs études dans les meilleures universités. Là où le bât blesse tient aussi au fait qu’en Turquie, au-delà d’une volonté affirmée de ré-islamisation de la société, il semble bien qu’il y ait une stratégie d’infiltration dans tous les milieux de la société turque, avec une pression particulière sur les universités, la police, l’administration et peut-être même l’armée.

Ses partisans défendent aussi farouchement le droit de porter le voile à l’université. Des documents révélés par la presse républicaine laïque font même état d’instructions appelant les adeptes à la plus grande discrétion sur leur appartenance au mouvement et à ne la révéler que le jour où instruction leur en sera donnée. Les républicains et laïques turcs n’hésitent donc pas à dire ouvertement que l’objectif de Fethullah Gülen est à plus ou moins long terme l’instauration d’une théocratie à l’iranienne en Turquie. Derrière le théologien se cache en tout cas un très habile politicien qui sait garder de bonnes relations avec presque tout l’échiquier politique turc et même l’armée qui pourtant ne cache pas sa méfiance.

En conclusion, que faut-il penser de Fethullah Gülen et de son mouvement?

En admettant que sa vision réelle de l’Islam soit une vision effectivement édulcorée de tout ce qu’il peut y avoir de violent dans son contenu, il n’en demeure pas moins que son propos est celui d’un ultra-religieux qui pense que les solutions à tous les problèmes de l’humanité et de nos sociétés sont dans le Coran et dans le Coran seul. Il suffit pour s’en convaincre de lire sa prose sur son site internet en français, derrière les accents soufis, que se cache-t-il ? Malgré le mutisme de convenance affiché sur les objectifs ultimes du mouvement, ne peut-on pas penser qu’il n’est guère différent de celui des islamistes qui n’ont en tête que la subjugation totale du monde et sa soumission à l’Islam, par l’instauration universelle de la Sharia ? Si tel est le cas, Fethullah Gülen ne diffère de ceux-ci que par les méthodes et les moyens à employer pour y parvenir.

Ayant compris que le djihad guerrier et la terreur associée sont contre-productifs en Occident par leur aspect ô combien répulsif, il fait plutôt partie de ceux qui pensent (et il n’est pas le seul) que les meilleurs armes du djihad, en plus de la taqqiya et de la kitman, qu’il manie en virtuose, pour arriver à l’islamisation du monde sont celles fournies par la démocratie elle-même, ce qui expliquerait son obsession de permettre aux musulmans l’accès à l’éducation la plus moderne et au plus haut niveau possible pour que ceux-ci puissent s’imposer dans le monde entier. En d’autres termes, il n’est pas sûr qu’entre Ben Laden et Fethullah Gülen, le plus dangereux soit celui qu’on croit…
D’autre part, il ne faut pas oublier que même si entre les diverses formes de l’islam turc, un islam nouveau et « modéré » (qui reste à définir…) pourrait éventuellement émerger, celui-ci compte tenu de son aspect turco-centré et de l’antagonisme historique entre les Turcs et le monde arabe ne pourrait guère se développer au-delà du monde turcophone.

Il faut donc bien se garder de toute attitude naïve ou enthousiasme prématuré vis-à-vis de Fethullah Gülen et au contraire, redoubler de vigilance devant toutes les formes de l’hydre islamiste: l’émergence d’un islam qui serait « compatible » avec la démocratie et ses valeurs telles que nous les avons conçues au cours de notre histoire, n’est pas pour demain. La guerre qui nous a été déclarée depuis plusieurs siècles ne fait qu’entrer dans une phase où tout un arsenal stratégique nouveau sera déployé. De notre capacité d’anticipation, d’adaptation et de réaction à cette guerre dépend le futur de notre civilisation.

Kuffarpride

Sources:

• Hakan Yavuz and John L. Esposito in Turkish islam and the secular state-The Gülen Movement-Syracuse University Press 2003

• Bayram Balci in Missionnaires de l’Islam en Asie centrale-Institut français d’études Anatoliennes. Sous titré : Les écoles turques de Fethullah Gülen Paris, Maisonneuve et Larose, 2003

• Bülent Aras middle east quaterly septembre 1998

http://www.meforum.org/article/404/ Turkish Islam’s moderate face (in Middle East Quaterly)

• Article paru dans armenews le 7/08/2009 “arc de crise

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