Fitna, Caroline Fourest et le complexe du dindon

Publié le 15 avril 2008 - par
Share

Que le film Fitna soit traîné dans la boue par les belles âmes du monde intellectuel révèle au grand jour le mal insidieux qui nous ronge. En craignant de souiller la splendeur de leur intériorité par l’action, ces belles âmes – dont la plus célèbre est Caroline Fourest – semblent ne pas voir qu’elles prennent fait et cause pour ceux-là mêmes qui ne manqueront pas de les mettre, de fait, en cause, si l’Histoire vient à les porter au Pouvoir !

Comment expliquer, en effet, que Caroline Fourest puisse signer l’appel à la lutte contre l’islamisme – lancé le 1er mars 2006 par la direction de Charlie Hebdo – et ne pas soutenir le film Fitna, qui montre en quoi l’islamisme est un totalitarisme religieux mettant en danger la démocratie ? Ledit appel, plus connu sous le nom de Manifeste des douze, ne définit-il pas l’islamisme comme un danger mortel, au même titre que le fascisme, le nazisme et le stalinisme ? De même, comment Caroline Fourest peut-elle désapprouver à la fois le port du voile et l’attitude de Fanny Truchelut – qui avait demandé à deux musulmanes voilées d’avoir la délicatesse d’ôter leur voile dans les parties communes de son gîte ? Plus encore, comment cette même Caroline peut-elle se déchaîner contre l’extrême droite en général sans se déchaîner contre l’islamisme – qui, sauf à ne rien comprendre, est un extrémisme de droite poussé à son paroxysme ?

Ces questions m’agitent d’autant plus que Caroline et consorts me donnent l’impression de reproduire l’attitude du dindon, dont on dit qu’il tend le cou à son prédateur au lieu de se défendre ! Et ce « complexe du dindon » serait d’autant plus important qu’il se fonderait sur l’obligation d’accepter l’autre dans sa différence, comme s’il suffisait que l’autre soit l’autre pour que sa différence soit, ipso facto, acceptable !

Mais enfin, mesdames et messieurs les élégants de la pensée, ne comprenez-vous pas que vous faites le lit de l’intégrisme le plus radical en agissant ainsi ? Croyez-vous que l’ONU aurait eu l’idée d’établir une censure et un délit de blasphème planétaire sans votre bienpensance ? Ne voyez-vous pas l’énorme recul civilisationnel d’une pareille entreprise – que cautionnent, au demeurant, vos puretés intellectuelles ? Voulez-vous vraiment garder les mains blanches en blanchissant la liberté d’expression ? Et si vous répondez par l’affirmative, faudra-t-il proscrire libelle, satire, factum, diatribe ? Faudra-t-il brûler tous les auteurs satiriques, en commençant par Juvénal, Furetière, Boileau, Voltaire, Courier… ? Faudra-t-il anathématiser Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la morale, Molière au nom de la morale et de la religion ? Faudra-t-il vouer Corneille aux gémonies pour avoir raconté, dans Le Cid, comment Rodrigue repousse une attaque des Maures pour sauver le royaume d’Espagne ? Faudra-t-il maudire d’un même élan Montesquieu, Helvétius et Beaumarchais, le premier pour avoir mis à plat l’intolérance religieuse, y compris musulmane, la Charia s’imposant « par la fable et la superstition », (Les Lettres persanes, 1721) ; le second pour avoir écrit que Mahomet lui-même était « dupe en partie du fanatisme qu’il inspirait » (De l’Esprit, 1758) ; le troisième pour nous rappeler qu’à son époque, celui qui « frondait Mahomet » offensait déjà « la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc », et voyait sa « comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans » (Le Mariage de Figaro, 1784, acte V, scène 3) ? Faudra-t-il réserver un sort plus sévère à Dante, qui, dans La Divine Comédie, considère Ali et Mahomet comme des « semeurs de scandale et de schisme » et, vu la gravité de leur péché, les place tout près de Lucifer, dans la 9ème fosse du 8ème cercle de l’Enfer (Enfer, XXVIII) ? Faudra-t-il aller jusqu’à interdire le génie français, le génie italien, et plus encore le génie ? Faudra-t-il même interdire des œuvres sans prétention, comme le film Iznogoud, dont le scénario comporte aussi bien des scènes tournées par des actrices à demi nues que des séquences de magie noire dans desquelles apparaissent des musulmans ? Faudra-t-il, dans le même mouvement, interdire la bande dessinée qui relate les aventures d’Haroun el Poussah, où figure déjà le célèbre Iznogoud ?

Or, depuis quand une instance religieuse mettrait-elle en justice un film, une bande dessinée ou un journal, seraient-ils satiriques ? Depuis quand un Etat démocratique ne permettrait-il pas la diffusion d’un court métrage dont le seul tort est d’avoir raison par l’image ? Que montre Fitna sinon des violences et autres exactions « directement inspirées d’injonctions coraniques », comme le dit Docdory ? Si nous nions cela, ne glissons-nous pas vers le négationnisme ? Si nous n’avons même pas le courage de regarder sur un écran ce que nous montre un homme courageux, qu’en est-il de l’idée que nous nous faisons de l’homme et du courage ? En un mot, qu’en est-il de nos valeurs fondamentales, et notamment de la liberté d’expression ? Savons-nous que sans cette dernière nous ne serions rien ? L’homme qui en est dépourvu n’est qu’un géniteur ; l’artiste, qu’un copiste ; le politique, qu’une marionnette ; l’enseignant, qu’un magnétophone ; la valeur, qu’un dogme ; la pensée, qu’un garde-à-vous ! Voilà ce qu’il faut proclamer, pour peu que nous voulions suivre les chemins ascendants !

Mais si de tels chemins nous essoufflent, ou si les sommets qui les couronnent nous donnent le vertige, alors restons, comme Caroline, au bas de la montagne, et collaborons au nouvel ordre islamique ! Chassons les sorcières jusqu’au bout ! Condamnons l’actrice Claudia Schiffer pour avoir, en janvier 1994, défilé avec une robe brodée de versets coraniques, ce qui a valu au couturier Karl Lagerfeld de présenter des excuses au monde musulman, et à Chanel d’exiger la restitution de toutes les images de la robe, avant de la brûler, comme de brûler les deux autres qui lui étaient identiques ! Supprimons les croissants que nous prenons au petit déjeuner, puisque les Viennois leur ont donné cette forme pour dévorer symboliquement l’ennemi turc qui les assiégeait en 1683 ! Et surtout, bâillonnons à vie Geert Wilders et tous ceux qui pensent comme lui !

« Après tout, ces gens-là exagèrent ! Et puis, ils n’ont pas la science infuse, hein ? Qu’est-ce qu’ils savent de l’islam ? Ils ne sont même pas musulmans ! Alors, tant qu’à faire, ils n’ont qu’à se taire, pas vrai ? Au moins, comme ça, on aura la paix ! ».

Maurice Vidal

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.