France 2 et Cie : l'antisionisme ad nauseam

« Qu’est l’antisionisme ? C’est le déni au peuple juif d’un droit fondamental (…). C’est de la discrimination envers les Juifs (…). En un mot, c’est de l’antisémitisme. »
Martin Luther King, 1967

Une bavure hallucinante

D’un point de vue journalistique, les faits sont accablants.
Le lundi 5 janvier, France 2 diffuse, lors de son journal télévisé de 13 heures, un reportage comprenant des images insoutenables, soi-disant tournées après une frappe aérienne israélienne sur Gaza. La voix off du journaliste commente : « Pour montrer la violence des combats, les télévisions arabes et internet diffusent ces images filmées par un téléphone. Il s’agirait d’une frappe de missiles, le premier janvier. Les militaires portent le brassard vert du Hamas. Sur le sol : des combattants, mais aussi beaucoup de cadavres de civils ». Quelques secondes auparavant, sur les images de trois cadavres de nourrissons, le même journaliste affirmait : « Ici encore, des corps déposés à même le sol, dans un hôpital. Quatre-vingt-sept enfants ont été tués depuis le début de l’offensive (israélienne)… »
Pourtant, le même lundi 5 janvier, le site internet LePost.fr (groupe Le Monde) avait fait la démonstration que la vidéo diffusée par France 2 était une « intox ». Il n’empêche. Un journaliste de France 2 a expliqué anonymement ( !), pour LePost.fr, pourquoi sa chaîne a malgré tout relayé ces images : « En fait, c’est un anonyme ( !) qui a appelé la rédaction de France 2, il y a quelques jours, pour signaler l’existence de cette vidéo qui, d’après lui, faisait un buzz (bourdonnement, bruit) sur le web. L’info a été relayée jusqu’au service concerné. Vous connaissez la suite… » Non, la suite n’est pas encore clairement connue ; elle est, de toute façon, difficilement justifiable.
En réalité, la vidéo horrifique montée dans un reportage d’actualités avait été enregistrée le 23 septembre… 2005. Elle montre les effets sanglants de l’explosion accidentelle d’un pick-up chargé de roquettes Qassam, lors d’une parade du Hamas dans le camp de réfugiés de Jabalya, au nord de la bande de Gaza. Les images sont bouleversantes. L’accident avait fait une quinzaine de morts et des dizaines de blessés, dont des enfants, des adolescents, des civils et aussi un grand nombre de miliciens du Hamas. Ces faits (lieu, date, circonstances…) étaient aisément vérifiables, y compris par une simple recherche du le web[1]… Or, la dramatique « erreur » de France 2 n’a pas beaucoup ému, pour l’instant, sa rédaction, même si un journaliste (lui aussi anonyme) de la chaîne a témoigné à ses confrères du site LePost.fr : « Ça a gueulé dans la rédaction. A France 2, chacun a conscience que l’on ne peut se permettre une telle boulette. »

Des réactions très confraternelles

« Boulette » : l’euphémisme a, depuis, connu un étrange succès, jusqu’en Belgique (7sur7).
Nous avons eu droit, aussi, à « confusion regrettable ». « Nous vous avons montré une séquence de 12 secondes présentée comme étant d’actualité. Il s’agit en fait d’images tournées, toujours dans la bande de Gaza, mais en 2005. La rédaction de France 2 vous présente donc ses excuses pour cette confusion regrettable », a ainsi déclaré, pour sa modeste part, mardi 7 janvier, la présentatrice Elise Lucet, dans le journal de 13 heures.
Puis, à « erreur », « dysfonctionnement » et (en substance) « précipitation ». « Un dysfonctionnement interne de vérification de l’info… C’est une erreur de notre part d’avoir diffusé ces images, qui datent en effet de 2005 », a ainsi reconnu Etienne Leenhardt, directeur-adjoint de l’information de France 2, responsable ( ?) du service enquêtes et reportages, avant d’ajouter en forme d’explication on ne peut plus insuffisante : « La séquence que nous avons diffusée était censée illustrer la guerre des images sur Internet. Les personnes qui ont préparées le sujet sont allés trop vite ».
La dénégation la plus obtuse de la gravité du « dysfonctionnement » de France 2 est finalement venue d’Arlette Chabot, en tant que directrice de l’information de la chaîne, sur le site internet du Nouvel Obs. Les images fautives ? « Leur diffusion n’a duré qu’une dizaine de seconde. » Pourquoi des excuses présentées par France 2, alors ? « Pour éviter que la polémique enfle, et que l’on soit accusé de ne pas reconnaître nos fautes », donc pas pour la faute elle-même. Malgré tout, comment une telle erreur est-elle possible ? « Nous ne nous sommes pas vraiment posé de question car ces images étaient diffusées sur un grand nombre de chaînes de télévisions arabes. » Sans commentaire !
TVMag (6 janvier, hebdo télé du groupe Dassault / Le Figaro) est resté dans la même rhétorique de disculpation : « Détournement d’images : France 2 reconnaît son erreur ». Pis encore, selon certains, France 2 serait même la victime, en quelque sorte, d’un piège… Tendu par qui ? Ainsi, le titre surréaliste « Le JT piégé par de fausses images de raids » du blog de « l’expert » Jean-Marc Morandini, lequel explique, sans rire : « Même le 13 heures de France 2 s’est fait piéger en diffusant une vidéo piochée sur Internet. »
Quant à La Vie (7 janvier), pour son rédacteur-en-chef, le fond du problème est le « risque de déraper » qui nous guette « tous », tandis que Télérama (9 janvier) relève une « énorme bévue », mais ne poursuit pas plus loin son analyse. Last but not least, l’AFP s’est fendue d’une brève dépêche relevant l’usage d’une « vidéo erronée » et soulignant que France 2 présentait « ses excuses ». Circulez, y a plus rien à voir !
Mais tous ne l’entendent heureusement pas de cette oreille. Pour la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), de « simples excuses ne sauraient suffire » et l’association demande au président de France Télévisions, Patrick de Carolis, et à la directrice de l’information de France 2, Arlette Chabot, de « prendre des sanctions exemplaires et de le faire savoir, faute de quoi (elle considérera) qu’à France Télévisions sévissent en toute connaissance de cause des personnes malveillantes ».
De même, le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) a décidé, dès le 6 janvier, de saisir le CSA et la ministre de la Culture et de la Communication, « afin qu’il soit procédé à une enquête qui identifiera le ou les responsables, déterminera les causes et les responsabilités d’une faute professionnelle ». Par ailleurs, le président du BNCVA a déclaré consulter également des juristes « pour savoir dans quelle mesure nous pouvons porter plainte pour faux et usage de faux »…
Finalement, à ma connaissance, seul, France-Soir (jeudi 8 janvier) a osé employer, en titre d’article, le terme plus juste de « bavure », avant de relever les « plus plates excuses de la chaîne, qui parle toutefois d’une simple “confusion regrettable” », tandis que Renaud Revel (L’Express) dénonçait, dès le 6 janvier, une « dérive dangereuse », mais dans un propos de portée trop générale…
Cette rapide revue de presse démontre à quel point la faute déontologique exceptionnellement lourde de la rédaction de France 2 fut presque unanimement couverte, voire ignorée, par l’ensemble de la presse française.

Malaise dans la communication

Il n’est pas (encore) interdit, pourtant, de décrypter la « bavure » de France 2 avec une grille de lecture beaucoup moins anesthésiante que celle des « confrères » d’Arlette Chabot.
Comment, en effet, ne pas être frappé par l’analogie terriblement puissante entre les images vidéo d’enfants palestiniens, voire de nourrissons, tués dans l’actuel conflit ou dans d’autres circonstances difficilement contrôlable, images passées quasiment en boucle sur certains médias, et le lieu commun pluriséculaire du meurtre rituel des enfants par les Juifs ?
De ce point de vue, le témoignage équilibré de la journaliste Liza Goldmann (Global Voices, Haaretz), publié sur le blog Les Observateurs (France 24), est très significatif : « Je regarde à la fois les chaînes arabes, Al-Jazira et Al-Arabia, et les chaînes israéliennes. Le contraste est frappant. Les chaînes arabes font tourner en boucle des images atroces, des corps déchiquetés, des cadavres d’enfants (je souligne). C’est de la pornographie. Sur les télévisions israéliennes, c’est l’opposé. Elles ne montrent que les vidéos des frappes aériennes fournies par l’armée. Et parfois quelques témoignages de victimes, mais sans illustration. »
Le sacrifice des innocents, le meurtre des enfants : voici le leitmotiv ressassé depuis des années par la propagande antisioniste. Qui n’a plus en mémoire l’affaire Al-Dura, du nom d’un enfant palestinien de 12 ans peut-être tué au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, en septembre 2000, affaire dont il n’est toujours pas démontré qu’elle ne fut pas une ignoble manipulation dans laquelle France 2 se serait complètement empêtrée[2] ? Or, ce soi-disant crime de guerre a, entre autres méfaits, galvanisé la seconde Intifada. « La mort atroce supposée de l’enfant martyr, tué par les sionistes, est ainsi devenue sans tarder une légende, et l’enfant objet de culte dans les pays arabo-musulmans », note, à juste titre, Pierre-André Taguieff. Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl devant une caméra, en 2002, ont diffusé une vidéo de l’exécution avec une photo de Mohammed al-Dura en arrière-plan…
Il est difficile, aujourd’hui, au vu de la nouvelle bavure de France 2 et de sa dénégation par l’essentiel de la presse française, de ne pas soupçonner, avec P.-A. Taguieff, la réplique d’un vieux discours judéophobe dans certains médias français. Parlant des images de septembre 2000, le philosophe dénonce : « Le reportage trompeur de France 2 a puissamment servi à diaboliser et à criminaliser Israël en réactivant le mythe du Juif tueur d’enfants, tout en alimentant le discours des partisans du “Jihad défensif” mondial. »[3] Ne peut-on prolonger le soupçon, à propos des images diffusée le lundi 5 janvier, à 13 heures ? Ma réponse personnelle est : « Bien entendu ! ». Je laisse à chacune et à chacun la liberté d’en juger, documentation en main, en son âme et conscience.
Antoine Peillon
(France Radicale – Gauche démocratique et républicaine)
P. S. : Outre le livre cité de P.-A. Taguieff, il est utile de lire, entre autres, celui de Georges-Elia Sarfati, L’Antisionisme, Berg International, 2002, ainsi que le foisonnant Nouveaux visages de l’antisémitisme (ouvrage collectif), NM7 éditions, 2001, où l’antisionisme médiatique est très précisément analysé.
[1] Sur le site plateforme de vidéos LiveLeak.com, il était indiqué clairement, par exemple, que cette vidéo avait été enregistrée le 23 septembre 2005 et mise en ligne le 2 janvier 2009…
[2] Lire, entre autres nombreux documents, les pages 300-308 de La nouvelle judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, où P.-A. Taguieff démonte l’affaire al-Dura, laquelle a amplifié considérablement la dynamique du conflit entre Israël et les Palestiniens.
[3] Pour celles et ceux qui souhaitent lire une analyse complète du sujet, nous recommandons l’article de P.-A. Taguieff publié par le site de la revue Le Meilleur des Mondes, en septembre 2008 : http://www.lemeilleurdesmondes.org/A_chaud_Pierre-Andre-Taguieff-affaire-al-Dura-ou-le-renforcement-des-stereotypes-an.htm

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