Guadeloupe : derrière le conflit social, des revendications identitaires sulfureuses

Publié le 23 février 2009 - par - 426 vues
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Ce dimanche 22 février la Guadeloupe a enterré le premier mort de la mobilisation déclenchée le 20 janvier et espérons le dernier. Jacques Bino, fondateur de la section CGT-Impôts ne pensait certainement pas finir son existence sous les balles ciblées d’un tireur qui a visé le cœur. Il est à craindre que cette affaire ne soit jamais tirée au clair et que les lâches imbéciles qui ont assassiné ce militant syndical ne soient jamais identifiés.

Depuis le 20 janvier, le LKP, collectif contre l’exploitation a lancé mobilisation contre la vie chère. Cette mobilisation a franchi une étape la semaine dernière se transformant en grève générale, paralysant toute activité économique, empêchant la circulation aux moyens de barrages filtrants où de jeunes n’hésitaient pas à rançonner les rares courageux qui tentaient de circuler. Dans la nuit de dimanche 15 au lundi16 février, la situation jusqu’alors sous contrôle a dérapé et le cortège de violences s’est déchaîné, incendies de véhicules, de bâtiments industriels, arbres arrachés, barricades pour barrer les routes. La mort de Jacques Bino a agi comme un électochoc provoquant un retour à la réalité.

Fallait-il une victime expiatoire pour faire dégénérer le conflit ? Ajouter une nouvelle victime à inscrire dans le calendrier de la repentance. ? C’eût été bien utile pour ceux qui voulait jouer la carte de l’escalade dans la violence. Une bavure de la police aurait bien fait l’affaire pour accroître encore la tension dans l’île. Malheureusement pour ceux-là, la responsabilité de cette mort n’a pu être attribuée aux forces de police qui viennent « casser du nègre » comme n’ont pas hésité à l’affirmer des membres du LKP, alors que celles-ci ont fait preuve d’une grande retenue au regard des exactions commises. Cela qui n’a pas empêché Elie Domota leader du LKP d’affirmer sans rire que c’est la faute de l’Etat qui n’a pas donné satisfaction aux revendications.

Ah ! L’État français !

Que ne faut-il entendre ! Colonisateur, exploiteur. Il porte toute les responsabilités. Mais c’est qui l’État français ? L’Etat français, c’est nous. Les Guadeloupéens, citoyens français ont participé à toutes les élections. Ils ont même refusé très massivement -73 % alors que la Martinique n’a rejeté ce référendum qu’à 50,48% – le statut offrant plus d’autonomie qui leur était proposé. De deux choses l’une soit : les Guadeloupéens qui ont renoncé à l’indépendance sachant ce qu’il leur en coûterait d’abandonner les subsides de l’État français acceptent d’en être au lieu de dresser une barrière entre la métropole et la Guadeloupe, entre un « eux » et nous, soit ils décident de mener leur vie et de gagner leur indépendance. Ce double discours permanent manifeste une certaine contradiction : exiger de l’État français la satisfaction des revendications coûteuses tout en passant son temps à l’insulter.

Car tout est bon pour justifier la colère, les exactions. On a vu dès le début du conflit le pauvre Yves Jégo se rendre en Guadeloupe et y consacrer beaucoup de temps. Pauvre de lui, appelé par le premier Ministre pour faire le point des négociations, il n’a pas demandé l’autorisation au LKP avant de partir. Et toute la presse de relayer le même message ; certains allant jusqu’à comparer cette fuite avec celle de Louis XVI ! On a pourtant rarement vu un secrétaire d’État s’investir autant dans un conflit. Mais rien n’y fait. En revanche, le déplacement de Ségolène Royal et d’Olivier Besancenot est l’objet de toutes les attentions !
On se demande bien pourquoi la Madone a fait le déplacement et quelle est sa légitimité pour exiger du Premier Ministre qu’il accorde la prime de 200 euros. Depuis quand la Présidente du Poitou a-t-elle compétence sur les Antilles ? Même les élus de l’île ont commencé a trouvé qu’elle en faisait un peu trop et ont dénoncé cette indécente récupération.

Les Antilles entre assistanat et monopoles

Personne ne peut nier l’existence d’inégalités sociales, le nombre de demandeurs d’emploi, de Rmistes, la faiblesse des revenus aggravés par des prix prohibitifs. Il est évident qu’il faut trouver des solutions durables pour que les Guadeloupéens connaissent une amélioration de la situation économique. Tout le monde est d’accord. Maintenant , cette situation ne date pas d’aujourd’hui et il est un peu facile de faire endosser la responsabilité sur l’actuel gouvernement Nul ne peut nier la fragilité structurelle de économie des Antilles qui a reposé longtemps sur les productions agricoles aidées comme la canne à sucre qui s’est effondrée dans les années 70. A moins de transformer la canne en éthanol comme au Brésil et pourquoi pas, le sucre et le rhum n’assurent pas de ressources suffisantes pour faire marcher l’économie. La banane fait l’objet de batailles permanentes avec Bruxelles qui voit d’un mauvais œil les aides apportées pour la défendre des importations d’Amérique centrale où le SMIG n’existe pas, loin s’en faut.

L’autre ressource essentielle, c’est le tourisme. Pour développer le tourisme, l’État a financé nombre de dispositifs permettant d’investir dans ce secteur. Mais malgré la proximité des Américains clients potentiels, ils ne se précipitent pas. Il se dit que le service n’est pas à la hauteur ; les Guadeloupéens n’aimant pas être des serviteurs. Aussi certains clubs de vacances, quand ils n’ont pas déserté l’île, sont parfois dans l’obligation de faire venir du personnel non Guadeloupéens ce qui fâche les Guadeloupéens qui ne trouvent pas d’emploi.
Le LKP dans ses revendications veut réserver les emplois aux seuls Guadeloupéens. Pendant ce temps,à l’Assemblée nationale, le parti socialiste a déposé une proposition de loi quia été débattue la semaine dernière pour supprimer toutes restrictions à l’emploi d’étrangers qui demeurent pour certaines rares professions (médecins architectes..), n’est ce pas contradictoire. ?

On observera que déclencher les grèves en pleine saison touristique n’est pas d’une grande habileté et ce n’est pas la première fois. Saboter l’activité qui rapporte le plus, faire fuir les touristes, n’est pas le moyen le plus sûr pour relancer l’activité de l’île…

Autre secteur fort pourvoyeur d’emploi : la fonction publique. Là encore, les Guadeloupéens se plaignent de n’être embauchés que dans des postes subalternes, ce qui ne semble pas être totalement exact. Mais il faut quand même savoir que dans la Fonction publique d’État, pour accéder aux postes d’encadrement de catégories A, il faut généralement accepter la mobilité. Ceci explique cela. Par ailleurs, augmenter sans limite le nombre de fonctionnaires n’apparaît pas comme la meilleure des solutions.

Le secteur privé

Il y a sans conteste un problème de captation d e l’activité économique entre les mains des quelques familles héritières des familles historiques de colons qui ont conservé leur place dominante. Cette situation dure depuis de nombreuses années et l’on s’étonne d’avoir laissé perdurer cette situation de monopole alors qu’on vante sans cesse la loi du marché. La situation réelle n’est cependant pas aussi caricaturale et toutes les entreprises ne sont pas aux mains des vilains néocoloniaux. Mais les petites entreprises risquent de connaître bien des difficultés suite à la crise et augmenter le chômage ce qui ne va pas améliorer la situation. Ce qui n’ébranle aucunement les certitudes d’Elie Domota balayant d’un revers de main ces inquiétudes « ils jouent le pourrissement » (interview du journal du Dimanche)

Par ailleurs, les différences de prix avec ceux pratiqués en métropole apparaissent pour le moins extravagantes et s’il faut faire baisser les prix de façon autoritaire comme cela a été fait pour le renoncement aux bonus des grands patrons, allons-y ! L’Etat intervient déjà tellement en terme de tarifs douaniers qu’il peut bien imposer que le différentiel des prix pour cause d’éloignement ultra marin soit strictement encadré.

A cet égard, le patronat semble avoir lui aussi adopté depuis longtemps la doctrine « l’État paiera ! ». Les profits pour nous et en temps de crise l’État doit venir à notre secours. Tout cela n’est pas bien sérieux et Laurence Parisot va devoir faire comprendre que les temps changent et que les efforts doivent être partagés.

L’État doit payer !

Au moins sur ce point tout le monde est d’accord : LKP, patrons, élus locaux…Il est toujours surprenant d’entendre cet appel incantatoire à l’État, sorte de force surnaturelle qu’on invoque comme d’autres invoque le nom de Dieu ! L’État que l’on accuse de tous les maux mais à qui l’on réclame tout, surtout des subsides, se présente comme une force, sorte de désincarnation du réel. Il semble d’ailleurs exister une règle arithmétique qu’il faudrait mesurer entre l’État assimilé géographiquement à Paris, lieu du pouvoir et l’éloignement de ce centre. Plus on s’éloigne de Paris, plus la désincarnation est grande. Cela commence assez vite dès que l’on dépasse le périphérique mais quand on atteint la Corse ou les DOM, on atteint le summum. Pourtant, ce sont bien ces territoires les plus éloignés qui bénéficient du maximum de transferts. Qu’il s’agisse d’aides de l’État, allégement de taxes, d’impôts ou de transfert, RMI, retraites, ces territoires sont loin d’être abandonnées comme on l’entend si souvent.

D’ailleurs, depuis la décentralisation, bon nombre de décisions relèvent désormais des collectivités locales et des conseils généraux. Or, en ce qui concerne la Guadeloupe, les représentants ont été d’une extrême discrétion quant à leur responsabilité.

Derrière les revendications sociales, des revendications identitaires qui sentent parfois le souffre

Mêlées au conflit social, s’ajoute des revendications identitaires, ethniques, ou raciales dont certaines laissent perplexe. On sait que les structures sociales restent encore marquées par l’histoire et notamment l’esclavage. On peut cependant s’interroger sur la volonté de certains de raviver des plaies qui devraient s’être refermées avec le passé.

Dans la France métropolitaine, de nombreuses familles fortunées sont issues de l’ancien régime. Il suffit de consulter l’annuaire des Affaires étrangères ou des Armées pour constater à quel point les descendants de l’aristocratie demeurent sur représentés dans ces activités, apanage de la noblesse. On peut le regretter mais les classes sociales se perpétuent bien au delà des évolutions de régime et même des révolutions sauf à trucider la moitié de la population comme au Cambodge. Alors, il est vrai qu’en métropole les différences de classes ne se superposent pas avec des différences de couleur de peau. De plus, la méritocratie républicaine a sans doute plus qu’aux Antilles favorisé la promotion sociale. Encore que Jacky Dahomay explique* que beaucoup de ses amis, avocats, médecins ou professeurs viennent de familles illettrées grâce à l’école.

Il paraît ainsi assez dangereux d’opérer une description aussi caricaturale des inégalités sociales au risque d’entretenir une démagogie frisant parfois le racisme

D’après l’hebdomadaire le Point, le LKP est pris soin de lancer le départ de la mobilisation de départ le jour de l’investiture de Barak Obama qui a servi de catalyseur au mouvement pour forcer la parallélisme. Rappelons tout de même que si la situation des Antillais n’est pas optimale, ils ont bénéficié de l’égalité juridique et du droit de vote bien avant les descendants Africains d’Amérique.
Dès 1848, les Antillais ont eu le statut de citoyens même si leur statut social n’a pas évolué, mais qu’était ce statut des ouvriers dans les usines en 1848 ?

Enfin, quand on entend scander « la Guadeloupe c’est à nous, ce n’est pas à vous », c’est sympathique, ça se chante.Mais qu’est ce que cela signifie ? Quelle légitimité ont les Guadeloupéens d’origine africaine ou indienne plus que les békés ou les métros ? Il arrive que ce genre de slogan soit légitimé sur une primauté comme les Indiens d’Amérique ou les Caldoches en nouvelle Calédonie, ceux qu’il est convenu d’appeler dans le langage politiquement correct « les peuples premiers ». Mais en Guadeloupe, quelle est la légitimité de cette revendication ? Et si en France, certains osaient chanter, la France est à nous et pas à vous. Quel tollé !

Quoiqu’en dise Elie Domota qui se défend de tout racisme anti-blanc, on a pu entendre beaucoup de dérapages verbaux frôlant le racisme et qui tenus ailleurs auraient déclenché les foudres du MRAP et de la HALDE. Une plainte a d’ailleurs été déposée contre M.Huygues qui, interviewé par Canal plus, a dit vouloir préserver sa race…Il ne l’a pas volé. Mais que dire du racisme anti blanc, est-il légitime ? Est ce que si l’on est Guadeloupéen noir on peut tout dire ? Sous prétexte de dénoncer le « colonisateur, le profiteur « on a pu entendre beaucoup de propos stéréotypées et haineux anti-blancs qui relèvent de la xénophobie et du racisme et qui ont été repris par les médias repris sans aucune critique voire avec complaisance. Un dixième de ces propos tenus par un Blanc en métropole aurait immédiatement été violement dénoncé. Il y a là un ferment qu’il ne faudrait pas laisser lever car il ne sent pas bon.

La Guadeloupe et les Guadeloupéens souffrent d’une situation sociale et d’une crise d’identité. Mais puisqu’ils ont fait le choix de renoncer à l’indépendance, il faut trouver des solutions durables et structurelles. Ce ne sera pas fait en un jour. Les ultimatums, le jusqu’au boutisme loin d’améliorer la situation risque de déboucher sur plus de souffrance et de difficulté.

Il faut certainement trouver des solutions pour que la Guadeloupe trouve un équilibre économique plus stable, plus égalitaire. Maintenant cela suppose certainement des efforts et du temps et non des solutions démagogiques comme d’exiger une augmentation de 200 euros.

Enfin, les comparaisons avec la métropole doivent être relativisées, un verre est selon à moitié plein ou à moitié vide. Comme le dit Jacques Dahomay (Libération du 23 février 2009) « Avec la départementalisation, l’île a accédé à un niveau de services publics et de prestations sociales incomparable : école, hôpitaux, sécurité sociale. » « Quand on voit les îles avoisinantes, très pauvres, arrière-cour des États unis qui ne vivent que du tourisme et de la drogue, on mesure qu’une indépendance se traduirait par une dégradation des conditions sociales et sanitaires. »

Espérons que cette sage réflexion provenant d’un Guadeloupéens qui prônait autrefois l’indépendance soit plus entendue que ceux qui déclenchent les incendies de manière irresponsable sans jamais se préoccuper des conséquences.

Gabrielle Desarbres

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