Guy Debord, Wilhelm Reich et moi

Publié le 29 avril 2008 - par - 435 vues
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Pour l’immigré naturalisé Français que je suis, Mai 1968 revêt une signification toute particulière. Je suis trop jeune pour avoir vécu l’événement, que ce soit de loin ou de près. Je suis né seulement une dizaine d’années plus tard, dans la Roumanie de Ceausescu, que je n’ai quittée qu’en 1990.

Pourtant, mai 68 a un lien avec la Roumanie : De Gaulle s’envole le 14 mai pour rendre une visite officielle au futur « Génie des Carpates » ! Le 15 mai, alors que la France s’installe dans la grève générale, le Grand Charles prononce devant l’Assemblée Nationale Roumaine un discours qui a de drôles d’accents quand on l’écoute aujourd’hui : « Roumains et Français, nous voulons être nous-mêmes, c’est-à-dire, selon le mot d’Eminescu (1), l’Etat national et non pas l’Etat cosmopolite. Nous voulons être nous-mêmes, ce qui ne nous empêche pas du tout d’avoir avec certains autres Etats des relations privilégiées que peuvent nous recommander des voisinages géographiques ou des événements historiques ou des données économiques. Cela ne nous empêche pas non plus de souscrire à des engagements internationaux quand ils ont pour but le progrès et la sécurité du monde. Mais c’est à la condition que notre destin, notre route, notre politique soient les nôtres. Cela non pas seulement parce que nous trouvons satisfaisant d’être les maîtres chez nous, mais aussi parce que nous croyons que ce sont les nations qui en fin de compte constituent les éléments irréductibles et les ressorts indispensables de la vie universelle.» (2)

Dès mon arrivée en France (3), Mai ’68 m’a intrigué, comme étant l’événement autour duquel se cristallisaient les passions de mes nouveaux compatriotes, une sorte d’ « horizon passé » qui brillait dans un halo de nostalgie. Pour le Roumain que j’étais, ’68 n’évoquait pas une révolution manquée, mais la geste de Ceausescu refusant de s’aligner sur la ligne de Moscou, et condamnant l’invasion de la Tchécoslovaquie. C’est cela que 68 représente pour les Roumains : un discours célèbre d’un jeune président qui a brièvement libéralisé le pays après vingt ans de stalinisme, par lequel la nation roumaine, suivant la conception de De Gaulle, signifiait au Grand Frère soviétique qu’elle voulait faire une politique propre ! Le peuple roumain était tout fier de son vaillant président, qui s’est assuré ainsi une popularité remarquable.

Les Roumains ont connu aussi un grand frisson en 1968, mais d’une signification inverse à celui des Français : c’était leur fibre patriotique qui avait vibré, non pas leur fibre internationaliste. Pendant quelques jours, les Roumains aussi se sont attendus au pire, mais ce pire n’était pas la guerre civile, c’était l’invasion russe. C’était avant que Ceausescu n’aille en Chine et ne s’inspire de Mao pour procéder à sa « révolution culturelle », dont j’ai goûté les fruits amers pendant mon enfance. Et encore, quand on trouvait des fruits !

Alors, arrivant en France, je ne pouvais qu’être intrigué que mon pays d’accueil ait le regret de ne pas avoir porté les « maoïstes » au pouvoir ! Pour les européens de l’Est du Rideau de Fer, l’engouement de certains occidentaux pour le stalinisme est une énigme à la fois psychologique et culturelle. C’est pourquoi, pour moi, comprendre mai ’68 m’a semblé d’une importance capitale si je voulais « m’intégrer ». Il me fallait saisir ce qui s’était joué à ce moment-là, pour déchiffrer les rêves et les peurs des Français dont j’allais faire partie.

C’est en classe de Première que j’ai été découvert la véritable « pensée 68 » : le 30 novembre 1994, Guy Debord, le chef de file des situationniste, s’est suicidé, et Canal Plus a diffusé son film « La société du spectacle ». Un ami m’a passé la cassette vidéo, et j’ai été tout de suite happé par le verbe de Debord, son fameux « style » mélangeant chiasmes marxiens et rhétorique classique. Je me suis mis à tout lire, à tout décortiquer, à rechercher les originaux des textes qu’il avait détournés, à étudier Marx et Hegel. Il y avait là une possibilité qui m’enthousiasmait : sauver le projet de libération marxien de tous les naufrages historiques qu’il avait causés, retrouver le vrai Marx en dessous de tous les cadavres du stalinisme et réhabiliter l’espoir révolutionnaire. Cette possibilité me fascinait d’autant que mes grands-parents maternels avaient été des communistes idéalistes, mis au ban dans les années soixante par les staliniens moins scrupuleux. Devinez avec quelle accusation ? Celle de … « fascistes » !

Je ne tardai pas à apprendre que les situationnistes étaient issus des lettristes, groupuscule d’avant-garde fondé par Isidore Isou, un Roumain, ce qui ne fit qu’accroître mon intérêt pour les situs. Je vis le fameux « Traité de bave et d’éternité », dans un cinéma alternatif de Strasbourg. Puis, j’ai traduit en roumain La Société du spectacle et les Commentaires à la société du spectacle de Guy Debord. Les deux ont été publiés en Roumanie en 1998. Je crois que je les connaissais quasiment par cœur. J’étais devenu pro-situ, avec trente ans de retard !

Le lancement de la traduction roumaine ne pouvait se faire de la manière bourgeoise, avec discours, cocktail et petits fours. Je ne me serais pas senti digne d’être le traducteur de Debord. Aussi ai-je préalablement enregistré une diatribe, que j’ai fait diffuser pendant que je gardais la pose du révolutionnaire incompris : elle insultait l’auditoire ébahi venu assister à ce lancement, le traitant d’imbécile et d’aliéné.

La lutte contre l’aliénation sous toutes ses formes, voilà ce qui m’a intéressé et m’intéresse toujours dans le projet marxien, revisité par les situationnistes. Il y a une profondeur oubliée dans ce projet de lutte contre l’aliénation : il ne s’agit pas de libération politique, ni de la libération économique et sociale, mais avant tout d’une libération spirituelle, ici, maintenant, et tout de suite, dont l’action politique n’est qu’une des formes. Quel islamo-gauchiste se souvient encore de cette thèse de Marx : « la critique de la religion est le préalable de toute critique » ? Qui sait encore de ce qu’aliénation veut dire ? Qui se rappelle que le projet de Marx n’est qu’une radicalisation du projet chrétien de Feuerbach ?

De Debord, je ne pouvais reprendre la foi dans le prolétariat comme porteur de la flamme révolutionnaire. J’avais vu de quoi étaient capables les moujiks au pouvoir. D’ailleurs, les situationnistes doutaient déjà sérieusement eux-mêmes de l’existence de ce prolétariat et de sa « conscience de classe ». Ce que Debord m’a transmis, plus profondément que la connaissance du marxisme, qui, sans prolétariat et conscience de classe, n’a pas beaucoup de sens politiquement, c’est l’amour de la langue française. Un de mes plus grands bonheurs intellectuels a été la lecture de In girum imus nocte et consumimur igni, sa version mythifiée et partiale de Mai 68. Ma fascination pour le style de Debord m’a poussé à parfaire mon assimilation de la culture française, en essayant de marcher sur les traces d’autres Roumains plus célèbres : Tzara, Istrati, Cioran, Ionesco, Isou et Eliade. Je crois que c’est cela devenir Français : c’est aimer la langue française, et essayer à son tour de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ».

Mai 68 m’a aussi poussé à lire et à étudier les penseurs freudo-marxistes : Herbert Marcuse et Wilhelm Reich, puisqu’ils approfondissent le projet de lutte contre l’aliénation. La révolution sexuelle, cela ne pouvait manquer de me parler, étant donné la rigidité de la morale communiste que j’avais connue. En fait, mon enfance roumaine ressemble dans les grands traits à l’enfance de ceux qui avaient vingt ans en ’68 : le carcan idéologique, l’uniforme scolaire, l’interdiction de l’avortement, les dortoirs des filles interdits aux garçons, l’envie d’écouter du rock anglais, de s’acheter une voiture, un magnétophone, et un 45 tours de Led Zeppelin. Par une ruse de l’Histoire, je me sens très proche des aspirations de la génération de mes parents, non pas de celles de la mienne.

A mon niveau, je ne suis pas peu fier d’avoir mis en pratique une mini-subversion situationniste du « système capitaliste ». Au début de mes études universitaires, j’ai lu De la misère dans le milieu étudiant, un texte situ publié à Strasbourg en 1966, qui a déclenché un scandale annonciateur de Mai ’68 et qui a gardé malheureusement toute son actualité. Il y était écrit que la meilleure chose à prendre du système d’enseignement universitaire était « les bourses » ! J’ai alors mis en pratique le conseil des situs, et j’ai fait ma maîtrise de philosophie à la Sorbonne en travaillant sur …Wilhelm Reich, aux frais du « système » ! J’ai connu une sorte de jubilation intérieure que d’utiliser les ressources de la conservatrice Sorbonne, pour explorer une doctrine qui condamnait en bloc ce qu’elle symbolisait. Le directeur de l’UFR de philosophie n’a jamais su sur quoi je travaillais véritablement, étant couvert par mon directeur de recherches, titulaire de la chaire de philosophie indienne. De ce travail de recherche est né mon livre Wilhelm Reich et le Tantra-Yoga. (4)

Il me semble que la pensée de Wilhelm Reich reste parfaitement actuelle, dans le combat contre l’obscurantisme islamique. Lire Psychologie de masse du fascisme devrait s’imposer comme une évidence à tous ceux qui veulent comprendre les liens entre l’oppression de la femme, la répression sexuelle et l’émergence d’un mouvement totalitaire aux aspirations mystiques. Mais pas seulement ! Il faudrait relire aussi Le meurtre du Christ, brillante réinterprétation du projet de Jésus, pour se réconcilier avec la culture chrétienne. Malheureusement, c’est un texte introuvable en français, qui n’a été publié qu’une fois, en 1971, aux Editions Champ Libre, sous la houlette de …Guy Debord.

Le rapport à la religion ne peut pas être le même pour un rescapé du « socialisme réel » que pour ceux qui ont fait Mai ’68 en France. Je ne veux pas oublier ces croyants que les communistes ont persécutés : lors d’un des pires épisodes du stalinisme à la roumaine, « l’expérience de Pitesti » de 1949 à 1952, la « rééducation » des intellectuels bourgeois consistait en un savant mélange de torture physique et de contrainte à blasphémer, en officiant par exemple des « messes » avec des excréments. (5)

Cependant, je n’ai pas eu d’éducation religieuse, Dieu merci ! En fait, je n’y connaissais pas grand-chose jusqu’à l’âge de treize ans. Si j’ai lu la Bible, ce fut tout d’abord par souci d’honnêteté intellectuelle, pour parfaire mon bagage culturel, car il est indéniable que c’est un texte capital pour comprendre la culture européenne. Personne ne m’y a poussé, mes parents sont absolument athées, et j’ai fait mes études dans des établissements publiques. Il n’y avait que ma grand-mère maternelle, qui était pourtant une communiste farouche, qui priait et qui allait à l’église. Elle faisait partie de cette catégorie de personnes qui avaient cru que le communisme, c’était le christianisme plus l’électricité. Elle était fière de vivre dans un semblant de paradoxe, et de clamer qu’elle était d’abord orthodoxe, puis ensuite seulement communiste. Cela ne faisait pas d’elle une communiste très orthodoxe !

Donc, pour la religion, j’ai fait mon éducation tout seul. J’ai été très tôt un lecteur assidu de Mircea Eliade, à la fois par chauvinisme roumain, et par curiosité pour l’Inde. Je pratique le yoga depuis mon enfance. (La Roumanie de Ceausescu est le seul pays à avoir jamais édicté une loi contre la pratique du yoga !) Personnellement, je ne pense pas que le phénomène religieux puisse être jugé et disqualifié d’une manière péremptoire, ni que toutes les religions se valent, ni qu’elles soient uniquement des entreprises irrationnelles, cupides ou aliénantes. Ceux qui font des résumés catégoriques d’une réalité aussi diverse que le phénomène religieux, en disant par exemple que « toutes les religions sont violentes », ne font que manifester leur inculture et leur manque d’humilité intellectuelle devant la complexité du réel.

Je crois que la religion, ou, pour le dire d’une manière bobo, « la spiritualité », peut aussi être un instrument d’émancipation et de lutte contre l’aliénation. Car pour moi, la religion ne se résume pas à l’idéologie d’une bande de chastes pédophiles autoritaires, obsédés par l’interdiction de l’avortement. Le mot « religion » recouvre des réalités extrêmement diverses, qui vont de l’attentat suicide à l’orgie tantrique, si bien que cela n’a pas beaucoup de sens que de condamner a priori « la religion ». La complexité du religieux est présente même dans les cas qui peuvent sembler les plus clairs, comme par exemple celui de « l’affreux » saint Paul, chantre du machisme pour de nombreuses féministes. Qui sait encore qu’il a écrit une phrase on ne peut plus libertaire : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile ; tout m’est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit. » ? (6)

Dans cette phrase bimillénaire, se résume l’enjeu le plus intéressant de la révolte de Mai ’68 : la tension entre la liberté et la licence, entre le désir d’émancipation et le danger de tomber dans une aliénation pire que celle que l’on a fui. A l’heure où l’on s’apprête à célébrer son quarantième anniversaire, il serait bon de rappel que Mai ’68 a échoué. L’aliénation dénoncée alors a tout fait sauf reculer, elle s’est même amplifiée au point de faire croire que la révolte a été couronnée de succès !

Depuis quelques semaines, tous les anciens soixante-huitards s’échinent à nous expliquer en quoi Mai 68 a été une victoire, parce que eux, ils ont réussi ! C’est un parfait renversement de la réalité, qui, par le fait même qu’il puisse s’exprimer d’une manière aussi impudente, montre à quel point l’aliénation a réellement progressé. Je ne pense pas que le fait que l’on puisse passer la « Méthode Cauet » à la télévision, et que l’on puisse faire étalage de toute ses bassesses individuelles soit véritablement le signe d’une libération.

La licence a triomphé de la liberté, et les mini-aliénations insignifiantes comme la Star Academy ont remplacé les grandes aliénations sociales et religieuses. Je ne suis pas sûr que le remplacement de l’adoration de l’enfant Jésus par celle d’une légion de mini idoles comme Loana, Steevy, ou Siffredi soit un progrès, ni que jeûner pour ressembler à Kate Moss soit plus libérateur que faire carême. Ce n’est pas parce que l’on a le choix de son idole, qu’on est plus libre qu’aliéné par un Dieu. Car un Dieu a un immense avantage par rapport à une idole : il n’existe pas ! C’est pourquoi être à l’écoute d’un Dieu peut déboucher véritablement sur élévation personnelle, car ce qui n’existe pas ne limite pas, tandis qu’une star idolâtrée borne par son indigence même la liberté de ses adorateurs.

Pour nos luttes politiques présentes, je crois qu’il s’est passé quelque chose en Mai 68 dont on n’a pas encore mesuré toute l’importance : un lien national (pas social !) a commencé à se défaire à ce moment-là. Les gaullistes, c’est-à-dire les Français qui croyaient avec le général que « ce sont les nations qui en fin de compte constituent les éléments irréductibles et les ressorts indispensables de la vie universelle », ont divorcé d’avec les Français internationalistes, tenants d’une liberté humaine abstraite de toute contingence nationale.

La France, ce pays fier de sa Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, a vu ses Hommes se révolter contre ses Citoyens. Or, la richesse du projet de civilisation française tenait justement à cette tension entre l’Homme et le Citoyen, à la réalisation concrète dans un Etat d’un espoir de justice modèle pour toute l’humanité. En Mai ’68, ce qui était une tension féconde entre le projet universaliste et l’âpreté des conditions historiques réelles s’est mué en un conflit ouvert, que les gaullistes ont apparemment gagné pour mieux le perdre ensuite réellement.

A mon sens, un lien national fondamental a commencé à se dissoudre à partir de ce printemps parisien. Le débat politique a petit à petit cédé la place à des monologues de chapelle, et à des discours de technocrates. Les tenants de l’Homme ont traité les défenseurs du Citoyen de « fascistes », tandis que les partisans du Citoyen ont accusé les amis de l’Homme d’être « staliniens ». Et par la chronicisation de ce conflit stérile, c’est la France qui a sombré petit à petit, car la France ne peut être ni une « souche » ethnique, ni un « pays universel ».

La France a été le projet de conciliation d’hommes d’origines diverses sous la bannière d’une Loi juste, puisque dérivée de principes universels. La France n’a existé que par ses lois, et le modèle culturel afférent qu’elle a incarné pour les autres pays de la terre. La France a été médiatement universaliste, c’est-à-dire un modèle politique particulier ouvert à une imitation universelle. Il y a quarante ans, l’universel humaniste et le particulier citoyen se sont soudainement considérés ennemis, et se sont déclaré la guerre. La condamnation bien pensante de Fitna et du « fascisme » de Wilders n’est qu’un des derniers visages de ce conflit suicidaire qui définit la France post soixante-huitarde.

Cette rupture entre l’Homme et le Citoyen ne se résume pas simplement au non-débat caricatural entre l’idéalisme compatissant de la gauche « antiraciste » et le réalisme politique de la droite « décomplexée », c’est une schizophrénie qui nous travaille tous. Ce déchirement intérieur est synonyme de perte de la laïcité. Car la laïcité, plus que la simple séparation du politique et du religieux, est avant tout leur articulation raisonnable. Le religieux s’adresse aux Hommes sans se soucier de leur statut politique, tandis que le politique concerne les Citoyens sans regarder leurs pratiques cultuelles. Mais il est bien évident qu’il s’agit dans les deux cas des mêmes hommes réels, qui doivent à la fois agir politiquement et s’élever spirituellement.

Ne plus savoir concilier en soi-même l’Homme avec le Citoyen, c’est ne plus savoir être laïc. Peu importe que l’on soit de gauche ou de droite, ne plus distinguer ces deux ordres, faire de la politique sous le signe de l’Humanité au lieu de celui de la Citoyenneté, comme faire de la religion sous couvert de Citoyenneté, à l’instar ceux qui font appel sans cesse à la compassion dans le débat politique, c’est avoir complètement oublié ce qu’est la laïcité.

L’idéaliste altermondialiste et antiraciste pourfendeur de « fachos » et le cynique politicien réaliste et pragmatique partagent la même ignorance de la laïcité, parce qu’ils ont un même désir : développer un « sentiment d’innocence ». Tous les deux se refusent d’assumer que la vie est tragique, et que les idéaux de l’Homme sont forcément trahis ou marchandés par le Citoyen, mais qu’un Citoyen sans idéaux d’Homme risque de devenir un bureaucrate assassin. (Je parle de la recherche d’un « sentiment d’innocence » comme on parle d’un « sentiment de culpabilité » : l’innocence éprouvée à la fois par les belles âmes et par les cyniques qui disent « c’est la vie », n’est pas déduite de leurs faits et gestes : c’est un pur produit idéologique, tout comme la culpabilité de ceux qui sont « culpabilisés » par un discours victimaire.) La haine de la laïcité, c’est la haine du tragique de la condition humaine, qui se manifeste surtout par la puérilité opiniâtre qui renonce soit à la politique, soit aux idéaux humains.

La laïcité en ce sens a commencé à se défaire en mai ’68. La victoire intellectuelle de la vulgate des « maîtres du soupçon » Marx, Freud et Nietzsche, a sacralisé la haine de la Loi, avec le fameux slogan « Il est interdit d’interdire ». Cette haine de la Loi, ce fut à la fois le début du démantèlement du projet de civilisation française, le grand bond en avant dans l’aliénation et l’oubli péremptoire du sens profond de la laïcité. Nous évoluons aujourd’hui dans ces ruines : c’est du renouveau de la laïcité, c’est-à-dire de la réconciliation nationale entre l’Homme et le Citoyen en chacun de nous, que dépendent aujourd’hui la renaissance de la politique française et le recul de notre aliénation.

Renouer avec l’idéal de liberté réelle de ’68, c’est dénoncer à la fois la licence aliénante sur laquelle a débouché l’échec de cette révolte, et le caractère abstrait de la politique humaniste internationaliste. Le pire ennemi de Mai ’68, c’est le fils de son échec : c’est le bobo inculte, déraciné, superstitieux, antiraciste et anorexique. Il n’y a que lui qui croit que les idées de Mai ’68 ont réellement triomphé, parce qu’il n’a plus d’idées. Le combattre, ce n’est pas liquider Mai ’68, c’est au contraire reprendre le flambeau de la lutte infinie pour la dignité et la liberté humaine, c’est-à-dire le combat séculaire de …la France laïque.

Radu Stoenescu

(1) Le poète national roumain (1850-1889), orfèvre de la langue roumaine moderne, dont les parisiens curieux peuvent admirer la statue devant …le Collège de France !

(2) [http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=bucarest&cs_page=0&num_notice=6&total_notices=21->http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&from=fulltext&full=bucarest&cs_page=0&num_notice=6&total_notices=21]

(3) J’ai raconté mon départ de Roumanie et la Révolution de 1989 telle que je l’ai vécue, dans un livre intitulé La fin de l’Age d’Or, disponible ici Print Friendly, PDF & Email

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