Halte à l'imposture des enseignants désobéisseurs

Depuis plus d’un mois, un mouvement d' »enseignants désobéisseurs »(1) se développe. Il concerne environ un millier(2) de professeurs des écoles qui refusent d’appliquer les programmes du primaire 2008 et d’organiser l’aide personnalisée.
On croit rêver. Non seulement ces enseignants, qui, comme fonctionnaires, doivent (devraient) appliquer les textes et les programmes ne le font pas, mais, en plus, non seulement ils s’en targuent mais ils osent protester contre les sanctions administratives dont ils font l’objet(3), avec le soutien, comme d’habitude, de plusieurs syndicats coresponsables de l’état de déliquescence de l’école publique.

On pourrait croire, à les lire, que l’éthique de ces professeurs des écoles est en danger, que leur devoir moral leur impose de dire non, que Pétain est de retour et qu’on leur demande d’abandonner un certain nombre d’élèves de leur classe à leur triste sort…
Que nenni, bien au contraire !
Ces enseignants refusent les nouveaux programmes de l’école primaire, prétendant qu’ils vont contre l’intérêt des élèves et qu’ils se contentent de sacrifier à la tradition. Moi je veux bien, mais il faudrait, alors, faire la preuve que les programmes de 2002 étaient meilleurs. Or, cela fait quelques années que j’entends mes collègues qui enseignent le français en 6° se plaindre du niveau catastrophique de la majorité des élèves qu’ils reçoivent, quel que soit le collège ou la région… Alors à quoi bon défendre mordicus un système dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne n’a pas fait ses preuves ? A quoi bon s’exposer à des sanctions financières pour faire perdurer ce qui ne marche pas ???
Je ne sais pas si les nouveaux programmes seront plus efficaces ; je sais que, dans l’esprit, le retour aux fondamentaux, à la lecture, à la grammaire, à l’orthographe, au calcul et à l’apprentissage chronologique de l’histoire de France, ça rassure, mais, surtout, on a envie de les soutenir quand on lit les arguments de certains de leurs détracteurs, comme Claire Doquet-Lacoste, maître de Conférences en Sciences du Langage, qui affirme sans sourciller(4) qu’ils sont « inadaptés aux exigences sociétales », inadaptés « aux savoirs acquis depuis 30 ans sur le développement des capacités cognitives des élèves », que  » les programmes de 2008 se positionnent singulièrement en réinstanciant des activités scolaires sans lien avec les pratiques sociales », que « ce qui pose problème dans la réapparition de la rédaction (qui n’avait d’ailleurs pas disparu des pratiques enseignantes, mais ce n’est pas la même chose de savoir qu’un exercice perdure et de prescrire), c’est moins le terme que l’idée qui l’accompagne, selon laquelle un élève d’école primaire ne serait pas capable d’un rapport créateur à la langue »… Certes le charabia (le métalangage, disent-ils) fait peur (ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, disait Boileau, dans un autre temps…) mais, surtout, on a envie de dire merci à Darcos, s’il est vrai qu’il a chassé de la classe la « prise en compte des exigences sociétales », traduisez : « la classe, l’école doit s’adapter à la société, aux difficultés sociales, à l’indigence culturelle et aux difficultés de chaque élève en abaissant le niveau des exigences, en renonçant à la culture, forcément élitiste et à l’effort, forcément inégalitaire » ; s’il est vrai aussi que l’école pourrait redevenir un sanctuaire, un temple du savoir, à l’abri de la réalité sociale… ; s’il est vrai enfin que l’on peut, que l’on doit, à nouveau faire faire des rédactions aux élèves et que l’on ose leur demander des imitations, des pastiches… car il faut imiter les maîtres avant de s’en croire un et de se laisser aller à une pseudo-créativité stérile tout juste bonne à flatter les egos de gosses de 10 ans !
Quant à la deuxième raison de désobéir, elle est indéfendable ! On se souvient que, hélas, les élèves des écoles primaires ont perdu deux heures de cours hebdomadaires avec la suppression du samedi matin. Or, le ministre a décidé que ces deux heures ne disparaîtraient pas mais seraient réservées aux élèves en difficulté, qui auraient droit à deux heures d’aide personnalisée pendant la semaine. Si l’on peut déplorer la perte de ces 72 heures annuelles, soit l’équivalent de près de trois semaines de classe, pour tous les élèves, ce qui ne peut qu’être préjudiciable aux apprentissages des fondamentaux, la voie suivie par les professeurs des écoles entrés en désobéissance laisse perplexe.
En effet, ils refusent d’effectuer les heures de soutien, les considérant comme inégalitaires, puisque prises à toute la classe, quand ils n’osent pas affirmer que ces heures risquent de « stigmatiser les élèves en difficulté en les retenant hors du temps scolaire pour bachoter(5) » !!! On appréciera au passage les dégâts causés à l’école républicaine par les tenants de l’égalitarisme qui ont tué l’ascenseur républicain et amplifié les inégalités sociales !
Certes, on peut s’interroger sur la cohérence de ces enseignants qui réclament la prise en compte des difficultés, l’accompagnement éducatif et l’individualisation de l’enseignement mais qui refusent la possibilité qui leur est offerte de se consacrer à un petit groupe d’élèves en difficulté, mais on ne peut que s’insurger sur l’emploi des deux heures qui est revendiqué par certains des désobéisseurs qui osent remplacer le soutien scolaire par un travail sur un « projet d’école »(1) ! Or qui dit démarche de projet fait voir immédiatement un travail sympathique, avec l’ensemble des élèves, qui causent, qui imaginent, qui sont contents… mais qui n’auront pas travaillé davantage sur les fondamentaux qui leur font si cruellement besoin !
Enfin, je redirai ici ce que je répondais à une lectrice dans Riposte Laïque n° 68 : « La républicaine que je suis s’élève en force contre votre citation finale, tirée d’un site qui encourage les enseignants à ne pas appliquer les programmes et les textes officiels. Si le devoir de désobéissance peut se concevoir dans un régime pétainiste, avec des directives contraires à l’éthique et même à la morale comme l’arrestation d’enfants juifs, ce n’est absolument pas notre cas : il faut cesser de mélanger les choses ! Nous devons, d’abord, comme citoyens, appliquer et respecter la loi (si elle ne nous convient pas, votons pour que d’autres la changent) et, comme fonctionnaires, nous devons appliquer les textes. On ne peut pas demander aux adolescents de respecter le règlement de leur établissement et accepter que les enseignants ne fassent pas ce pour quoi ils sont payés ! »
Bref, chers collègues, je crains fort que votre mouvement n’ait un effet exactement inverse de celui que vous attendez : il crée de la méfiance à votre égard et redonne à l’école primaire voulue par Xavier Darcos un lustre… qu’elle ne mérite sans doute pas !
Christine Tasin
http://christinetasin.over-blog.fr
(1) http://www.laprovence.com/articles/2008/12/14/659026-A-la-une.php
(2) http://www.blog4ever.com/blogfichiers/252147/fics/252147081229110036.pdf
(3) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2008/12/cazals.aspx
(4)ProgrammePrimaireDoquetLacoste.aspx
(5) republicainlorrain

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