Hans Kung, un théologien qui aime tellement la paix qu’il est prêt à brader le christianisme !

Publié le 10 janvier 2011 - par - 1 020 vues
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Martin Hirsch avait soulevé un tollé en déclarant : « La vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leur enfant Mohamed ». Nous l’avons vilipendé trop vite, sans savoir qu’il était sans doute un lecteur assidu du grand théologien hype Hans Küng. Ce prêtre suisse fut un collègue de Ratzinger, et participa activement au concile Vatican II. Partisan d’une modernisation totale de la foi catholique, il a été écarté de l’enseignement certifié conforme par le Vatican. Avec raison, pensons-nous. Car, dans son pavé intitulé sobrement Islam, paru en allemand en 2007, il a poussé son œcuménisme jusqu’à faire la même proposition indécente que Martin Hirsch, mais formulée en langage philosophique, et dont nous pouvons aussi désormais découvrir la teneur dans la langue de Bossuet, grâce au Editions du Cerf.

Küng souhaite tellement pacifier les relations entre les religions universelles, qu’il prend décidément la tangente hérétique. Il en est venu à tellement aimer ses ennemis qu’il rejette la doctrine de ses amis. C’est pourquoi il propose aux chrétiens de ne plus trop s’attacher aux dogmes de l’Incarnation et de la Trinité, pierres d’achoppement du dialogue avec les musulmans. (1) La vraie intégration selon Küng, c’est quand les catholiques, considéreront Jésus comme un prophète comme un autre, et non plus comme le Fils de Dieu. Autrement dit, lorsque l’Eglise catholique aura involué jusques avant les conciles de Chalcédoine (451) et de Nicée (325). Pour le dialogue avec le musulmans, faisons tabula rasa de toute la théologie orthodoxe, et retournons à l’arianisme et au docétisme.

Küng argumente en disant que les chrétiens des origines étaient partagés en « judéo-chrétiens » (qui suivaient encore la loi de Moïse, et se revendiquaient de l’autorité de l’apôtre Jacques) et les « pagano-chrétiens », convertis par saint Paul. Il considère que le dogme de l’Incarnation a été une concession aux besoins de merveilleux des « pagano-chrétiens », pétris par la mythologie grecque, et suggère que les vrais chrétiens étaient les judéo-chrétiens, marginalisés selon lui par Constantin lors du concile de Nicée. Küng ne défend donc pas une hérésie quelconque, c’est un séide brownien, qui reprend les thèses ridicules développées dans le Da Vinci Code.

Les « judéo-chrétiens » non trinitaires dont parle Küng rappellent assez fortement les « judéo-nazaréens » dont Edouard-Marie Gallez a reconstitué la doctrine et l’histoire dans Le messie et son prophète.(2) Pour Gallez, cette secte pourrait être à l’origine de l’islam. C’est pourquoi il est parfaitement logique de considérer comme Küng que l’on se rapprocherait de l’islam en retournant aux conceptions de ces « judéo-chrétiens », et en rejetant cette « spéculation hellénistique » qu’est pour lui la Trinité. Cet angle d’attaque contre la conception chrétienne du Dieu en trois personnes, qui la traite comme une nécessité de propagande à l’égard de la population non juive de l’Empire romain, mériterait une critique plus ample. La thèse de Küng est aberrante : la croix était « une folie pour les païens », de l’aveu même de l’apôtre des Gentils, et il suffit de relire Celse, Contre les chrétiens, pour voir à quel point l’Incarnation heurtait un esprit pétri d’hellénisme.

Rejeter le dogme de l’Incarnation et conséquemment celui de la Trinité n’est pas une affaire que l’on peut prendre à la légère. J’aurais aimé recopier entièrement ici le chapitre « Christologie » du Désenchantement du monde de Marcel Gauchet. (3) Ce philosophe laïque comprend mieux qu’un théologien œcuménique l’enjeu fondamental de ce débat sur la nature du Christ. « L’opération structurale qui constitue le cœur de l’intervention christique », c’est « l’inversion de la figure classique de l’homme-dieu », écrit Gauchet. Le débat du quatrième siècle a opposé les tenants de « la vieille logique politique de la supériorité », pour lesquels le messager divin ne pouvaient être que akhbar, le plus grand dans l’ordre des hiérarchies terrestres, et les partisans d’une « logique purement métaphysique de l’altérité, dans le cadre de laquelle l’absolue différence de l’humain et du divin est ce qui permet de penser leur union parfaite. » Autrement dit, Jésus devait être pensé comme Fils de Dieu, justement parce qu’il n’était pas le « roi des rois » sur la terre.

« L’hyperabstraction extravagante du débat n’est qu’une apparence, affirme avec force Marcel Gauchet. (…) Osons soutenir que ce mystère de la foi n’en est pas un. Nul défi à la raison là-dedans, mais au contraire la logique implacable d’un système culturel, dont il faut évidemment épouser les repères pour comprendre les enchaînements. De par la position sans précédent dont il se désigne l’occupant dans le champ humain, le Christ ne peut être compris que comme réalisant l’union parfaite (« sans division ni séparation ») de deux natures qui, tout aussi forcément, demeurent parfaitement distinctes (« sans confusion ni changement »). C’est la contradiction qui a ici la logique pour elle, en tant que la seule résultante adéquate des exigences requises pour penser tout à la fois le fait, le lieu et le rôle qu’il y a à penser – la rencontre de l’ici-bas et de l’au-delà, dans un corps, et dans un point indifférent de l’espace humain, donc au pôle opposé du pôle du pouvoir. (…) Le dogme de l’Incarnation n’a pas été cru parce qu’il était absurde ; il a été reçu parce qu’il était à sa façon raisonnable. »

Ce qui s’est joué à Nicée et à Chalcédoine, bien avant l’apparition de l’islam, c’est ni plus ni moins que « la déconstruction occidentale du principe hiérarchique », dont Gauchet montre dans la suite de son œuvre, l’évolution et les vicissitudes. Ce qu’il faut retenir, c’est que le dogme de l’Incarnation consacre paradoxalement la séparation entre pouvoir terrestre et pouvoir divin. Avant Jésus, c’était l’Empereur qui était le représentant de Dieu sur terre. Le premier d’entre les hommes, le Roi, c’était le dernier d’entre les dieux, le Fils des Dieux. Or avec l’Incarnation, c’est cette conjonction entre pouvoir politique et divinité qui est détruite : qu’un charpentier soit Fils de Dieu, cela veut dire tout d’abord que ce n’est plus le Roi qui est le Fils des Dieux. C’est ainsi que le lien entre hiérarchie terrestre et hiérarchie divine est rompu. L’essor de l’individualisme et du respect de la dignité humaine a pour fondement cette affirmation révolutionnaire que la Vérité peut s’incarner dans n’importe quelle strate sociale, non plus uniquement dans la caste des maîtres. Après l’Incarnation, la force ne fait plus droit.

Rejeter l’Incarnation reviendrait, du point de vue du logiciel de pensée occidental, non seulement à détruire le christianisme, mais aussi à détruire la laïcité, et ultimement à resacraliser le pouvoir politique, comme cela s’est passé avec les nazis, les staliniens, les maoïstes, et les polpotistes, tous farouchement anti-chrétiens. Les penseurs browniens, comme Hans Kung, ne comprennent pas que la meilleure arme contre leur hantise, à savoir la mainmise de l’Empereur sur la foi, c’est ce dogme dont ils croient naïvement qu’il a fait les affaires de l’Empereur. Aussi restent-ils au fond chrétiens dans leur hérésie, mais luttent sans le savoir pour le triomphe de leur ennemi.

Radu Stoenescu

(1) Voir Hans Kung, Islam, partie D « Les défis de notre époque », ch.1 « Monothéisme et trinité », p.713 et suivantes.

(2) Editions de Paris, 2005

(3) Voir p.245 et suivantes, Edition Folio.

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