Hassan et Morkos ou le communautarisme vu par un cinéaste egyptien

Publié le 14 décembre 2009 - par
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Une grande première de ce film égyptien a eu lieu le 3 juillet 2008 à l’Opéra du Caire.

Ce film réunit deux stars du cinéma égyptien et international, ‘Âdel al-Imâm et Omar al-Sharif et deux jeunes acteurs, Mohammad al-Imâm et Shérine ‘Âdel, sous la direction d’un jeune producteur Rami al-Imâm. Le script est de Youssef M’aati.
L’auteur du film a voulu traiter d’une façon tragi-comique et sous forme de fable un sujet très sensible : le communautarisme et la cohabitation des deux communautés chrétienne-copte et musulmane-sunnite en Egypte.

L’histoire commence par une large couverture médiatique du 51e Congrès de l’Unité Nationale, comprenez islamo-chrétienne, où l’assistance est strictement masculine … Les dignitaires participant à ce congrès, trouvent inutile, en privé, ce déploiement d’une fraternisation de façade. Ainsi les Chrétiens, qui ne voient pas l’utilité de ces congrès, dénoncent un Etat tatillon : « Il vous faut 100 ans pour avoir justice», ou « Avez-vous vu un fonctionnaire ou un ministre chrétien ? ! ». Les Musulmans, de leur côté, avancent : « Ce sont nous les persécutés : dès que nous construisons une mosquée, ils construisent une église en face, les finances sont entre les mains des chrétiens, ils sont à la tête des banques et des grandes sociétés.

Avez-vous vu un chrétien qui fait la manche ? Leurs fêtes sont toujours fériées et si l’on additionne leurs jours fériés et les nôtres, personne ne travaillera dans ce pays ». Mais dans la grande salle du congrès, les mêmes, main dans la main, debout, scandent et enflamment la salle : « Vive le Croissant et la Croix ! ». Les chefs des deux communautés débordent d’amabilité et de bonnes paroles sur la cohésion nationale : « Les extrémistes et les terroristes qui font par leur action du tort à la Umma musulmane et à la religion musulmane ne sont pas musulmans et l’islam ne les reconnaît pas ».
« Nous remercions Dieu qui nous a donné ce pays. Si une graine semée en terre donne un bon fruit que nous mangeons tous, nous ne nous posons pas la question de la main qui l’a plantée, qu’elle soit musulmane ou chrétienne. Ceux qui sèment la révolte et la haine parmi les deux composantes de la nation ne font pas partie de cette nation. Ils ne sont ni chrétiens ni égyptiens. Ce sont des ennemis de l’Eglise et de la patrie ».

Ce déploiement d’apparences de fraternisation n’est pas du goût des extrémistes chrétiens. Ils tentent d’assassiner le dignitaire copte Boulos (‘Âdel al- Imäm). Un autre dignitaire, musulman, Cheikh Mahmoud Sayf el-Dîn (Omar el-Sharif) refuse d’intégrer un groupe de musulmans radicaux et de succéder à son frère, leur émir. Ce refus lui vaut une mise à sac de son épicerie dans le souk.
Les autorités étant dans l’impossibilité d’assurer la sécurité des deux religieux et de leurs familles expédient la famille du prêtre dans le sud avec des cartes d’identité musulmane. Boulos devient ainsi Hassan al-‘Attar.

Les faux musulmans-chrétiens débarquent à al-Ménya : femme voilée, Hassan et son fils barbus, en djellaba et chéchia etc… Ils sont logés, bien sûr, dans un immeuble où tous les occupants sont musulmans, communautarisme oblige. Les gens de la campagne, très religieux et par méprise en font de Hassan leur imam et lui accordent une telle aura que les autorités locales, partant de la même méprise, l’accusent d’avoir des liens avec al-Qaeda car pris pour un homonyme. Il est de nouveau expédié avec sa famille dans une autre ville, dans un immeuble occupé uniquement par des chrétiens mais conserve son nom musulman avec la complicité d’un autre habitant chrétien de l’immeuble. Cette anomalie est très vite remarquée.

L’affaire se corse lorsqu’il fait la connaissance sur le même palier de Morkos, ex Cheikh Mahmoud Sayf el-Dîn à l’instigation de la police du Caire. Il laisse croire qu’il rentre des Etats-Unis. C’est donc en faux chrétien-musulman qu’il s’installe avec femme et fille, non voilées, et crucifix aux murs.

Une amitié lie les deux hommes malgré leurs différences religieuses chacun ignorant ce subterfuge, à tel point qu’ils s’associent et montent ensemble une boulangerie à l’enseigne de « Hassan et Morkos ». L’enseigne en fait jaser plus d’un : « Comment, vous, chrétien, vous vous associez avec un musulman ? », « Comment, vous, musulman, vous vous associez avec un chrétien ? ». La boulangerie est mise à sac… Des indiscrétions finissent par arriver aux oreilles des deux familles, notamment à cause de l’amour qui naît entre les deux jeunes gens. Les deux familles décident de partir pour Alexandrie.

A titre transitoire, les familles logent ensemble, se délectent des mêmes plats égyptiens (notamment la « méloukhiyya ») et rient aux mêmes films comiques, aux mêmes anecdotes populaires chères à tout Egyptien.

Mais un jour, pour aplanir le problème infranchissable qu’est un mariage transcommunautaire, le fils de « Hassan » avoue à sa bien-aimée qu’il est en réalité chrétien. La fiancée éclate alors en sanglots et avoue à son tour qu’elle n’est pas chrétienne mais musulmane. Là, c’est le clash.

Les liens d’amitié entre les deux familles laissent la place à la froideur et au refus de toute convivialité. Finies la table commune, les soirées familiales. C’est chacun pour soi, même sous le même toit.

Les rumeurs de la relation entre les deux jeunes gens hors de leurs communautés respectives déclenchent des sermons enflammés de fanatiques dans l’église et dans la mosquée. Excitée pour casser du chrétien et du musulman, une foule se lance dans la rue où s’affrontement les deux camps, armés de machettes, de bâtons et de battes de baseball, incendiant boutiques et biens avec des cocktails Molotov. L’incendie ravage aussi l’immeuble des deux familles. La femme et la fille de Morkos n’ont la vie sauve que grâce à l’intervention de Hassan. Les deux familles se retrouvent jetées à la rue : elles avancent en ligne, main dans la main, affrontant une guerre civile qui se développe sur fond de flammes et de fumées … Elles avancent vers la camera recevant et esquivant des coups sur le visage et le corps … Au spectateur de conclure.

L’acteur principal, ‘Âdel al Imâm, avait déclaré aux media après la sortie du film : « Le plus grand risque que court l’Egypte, c’est la dislocation de l’unité nationale et de la citoyenneté, risque bien plus grand que celui du terrorisme ». Par ce rôle, ‘Âdel al-Imâm a voulu inciter les communautés à une coexistence pacifique.

Un groupe a fait appel sur Facebook au boycott du film. Un autre groupe a accusé ‘Âdel al-Imâm (musulman dans la vie civile) d’apostasie et de s’être converti au christianisme. Or déclarer quelqu’un apostat c’est implicitement dans l’islam un appel au meurtre.

A noter que le producteur a choisi deux acteurs, l’un musulman, ‘Âdel el-Imâm, pour incarner un théologien copte et l’autre chrétien, Omar al-Sharîf (dans le civil Michel Dimitri Shalhoub), pour incarner un imam.

Autre remarque : le nouveau nom donné au copte « al-‘Attâr » (épicier en arabe) correspond au métier de l’imam sunnite. Hassan et Morkos est un film de permutations qui pousse les situations jusqu’à l’absurde.

Après tous ces bouleversements, les protagonistes n’accèdent à leur vérité et n’assument leur identité humaine qu’à l’extrême fin du film, en se démarquant et en surmontant, par une vraie fraternité, les querelles religieuses. A leur propre péril …
Certes, le film est une fable mais cette fable est inspirée d’une réalité que vivent les Egyptiens au quotidien.

Les critiques n’ont pas tari d’éloges sur l’interprétation des deux principaux acteurs et des acteurs de second rôle. Cependant l’accueil dans l’ensemble fut mitigé. La critique principale fait le reproche au producteur et même aux acteurs d’avoir saisi un sujet grave en le traitant d’une façon superficielle. Certains les accusent même d’avoir nui au problème. Ce mariage impossible, car transcommunautaire, n’est-il pas un appel à l’instauration d’un mariage civil ? Ce qui retirerait tous les obstacles dressés par les religions et enfoncerait un clou dans le communautarisme ?

Remarquons aussi que le dignitaire musulman fustige les extrémistes pour le tort qu’ils portent à la Umma (la communauté des croyants musulmans de la planète) sans manifester le moindre patriotisme à l’égard de son pays. Qu’a contrario le dignitaire copte qualifie les extrémistes d’ « ennemis de l’église et de la patrie ». Le chrétien fait donc allégeance à l’Egypte et le musulman à la Umma. Les coptes sont issus des anciens Egyptiens, les musulmans sont issus de la conquête de l’Egypte par l’islam venu d’Arabie (vers 640)

Saluons l’auteur, le producteur et les acteurs qui ont eu le courage de réveiller les consciences en Egypte (et ailleurs), même si le résultat ne se fait pas sentir dans un proche avenir. Même un 52e congrès ne fera pas merveille …

La France, l’Europe, la planète devront tirer à leur tour une leçon de ce film. La frontière entre communauté et communautarisme est étroite. Elle l’est aussi entre communautarisme et rupture de la paix sociale.

Bernard DICK

(*) Hassan : Un des deux fils de ‘Ali, 4e calife. Prénom courant dans l’islam
Morkos : Marc. St Marc est l’un des quatre Evangélistes. On lui attribue la fonda-
tion de l’église d’Alexandrie. Prénom courant chez les Coptes.
Boulos : Paul

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