Il ne faut pas avoir peur de blesser les croyants

Publié le 20 mai 2008 - par - 218 vues
Share

Samedi soir, lors de l’émission « On n’est pas couché » animée par l’inoxydable Laurent Ruquier sur France 2, j’ai cru d’assister en direct à l’effondrement d’un barrage : Robert Redeker, brièvement sorti de la résidence surveillée à laquelle l’astreignent les menaces des fanatiques islamistes, a dû affronter presque seul les immenses flots écumeux d’ignorance, de méchanceté et de lâcheté que déversaient les cinq bouches réunies des autres participants au soi-disant débat: Eric Naulleau, Pascale Clark, Richard Bohringer, Eric Métayer et Laurent Ruquier lui-même. Seuls Hugues Aufray et Eric Zemmour essayèrent tant bien que mal de secourir le philosophe, qui accueillit ce tsunami de bêtise effarouchée avec un sourire tranquille, à peine teinté d’ironie socratique.

On refit encore une fois le procès à charge de la tribune de qu’il publia dans le Figaro du 19 septembre 2006. Ruquier lui demanda s’il n’avait pas « provoqué son malheur, et récolté ce qu’il avait semé ». Pascale Clark récita en guise d’introduction le mantra de tous ceux qui s’apprêtent à lyncher autrui « Rien ne justifie une mise à mort, etc, MAIS », un peu comme le « Pardon familles, tout ça » du commandant Sylvestre des Guignols de Canal Plus. Puis elle déclara d’une manière autoritaire « Je pense que ce n’est pas possible d’insulter une religion comme ça » et « Ce n’est pas possible, avec aussi peu de nuance, d’insulter des gens qui croient ». Zemmour eut beau dire « Attaquer une religion, cela s’appelle la liberté », cela ne parvint pas aux neurones outrés de la journaliste, qui ne comprenait même pas le sens du mot « irréligieux ». Richard Bohringer joua ensuite le rôle du sentimental blessé dans son amour de l’Afrique et répéta niaisement « ce n’est pas bien, ce n’est pas bien », car « devant cette haine, le vieux musulman, l’ancien, celui du respect, celui du bled… il dit quoi ? »

Eric Naulleau finit le travail en regrettant tout d’abord que « Malheureusement, on doit vous défendre, en tant que démocrate, même quand vous dites des inepties. » Il en appela au « sens des responsabilités » et affirma que « la liberté d’expression est devenue une mystique ». Ses seuls demi raisonnements furent : « Vous pensez qu’un milliard de musulmans suivent un maître de haine ? » puis, lorsque Redeker affirma que Lévi Strauss avait écrit des choses beaucoup plus violentes que lui sur l’islam dans les années ’60, Naulleau lança : « Si on a publié Mein Kampf, on peut publier des textes antisémites ? » Ah bon, c’est Lévi Strauss qui a écrit Mein Kampf ? Zemmour se défila et dit qu’il ne faut pas insulter des croyants, même s’il avait rappelé courageusement que la tradition française est faite d’une lutte sans concession contre la religion. Métayer regretta son inculture qui l’empêchait de saisir le sens de l’article de Redeker sans explications supplémentaires. Bohringer émergea brièvement de son Alzheimer galopant pour déplorer qu’il ne comprenait pas une phrase de plus de trois mots, et dire que Redeker « se pose en victime ». Souriant, Laurent Ruquier rendit le verdict : « Vous êtes virtuellement condamné à mort ».

Il y aurait beaucoup à dire sur ce flot d’ignominie qui n’a pas effacé le sourire de Redeker, amusé sans doute un peu par tant de bassesse et d’imbécillité. Le philosophe tenta d’expliquer en quoi il avait le droit de critiquer l’islam en tant qu’idéologie, même si beaucoup de personnes y croient. Il eut tort de ne pas rappeler que les sources musulmanes les plus officielles, comme Ibn Hicham, disent que Mahomet était « un chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame ». Cela aurait peut-être fermé le claquet à Laurent Ruquier qui disait sans cesse que c’était « sa vérité » qu’il affirmait, non pas « la vérité objective » comme tout connaisseur de l’islam pourrait l’attester. Mais on ne sait pas ce qui est passé à la trappe lors du montage de l’émission.

La foule des lyncheurs bien-pensants a jeté trois pierres différentes à Redeker : la première, c’est la négation autoritaire et inculte des faits qu’il avance, et leur assimilation à une opinion ; la deuxième, c’est l’annulation violente de la tradition philosophique dans laquelle s’inscrit Redeker, pour mieux l’isoler et nier toute légitimité culturelle à sa critique de l’islam ; la troisième, c’est l’accusation d’insulte gratuite à « un milliard d’individus ». C’est au nom de la sensibilité de musulmans que l’on a condamné le philosophe, en une sorte de parodie du procès de Socrate, condamné aussi pour insulte au peuple d’Athènes.

Le débat était absurde et injuste parce qu’aucun de ceux qui lui jetaient la pierre n’a fait l’effort de se documenter à propos des faits sur lesquels Redeker se base. On était d’emblée dans un faux procès, dont le but n’était pas d’établir la véracité des faits qu’il avance, mais de condamner son opinion comme violente. Dès que la pensée ne se base plus sur des faits, elle devient préjugé et idéologie. Eric Naulleau, qui nous avait habitués à plus de probité, affirma par exemple péremptoirement que 99% des musulmans sont pacifiques, alors que l’on sait que les islamistes représentent au moins 30% des voix musulmanes dans les pays du Maghreb, sans parler de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, qui remportent sans doute la palme de l’obscurantisme.

Nier la tradition intellectuelle dans laquelle s’inscrit Redeker est plus lourd de conséquences qu’afficher sans vergogne son ignorance la plus crasse des faits concernant l’islam et Mahomet. Dire, comme Pascale Clark, les yeux révulsés, que « Ce sont des gens qui croient et l’on ne peut pas insulter des gens qui croient ! », c’est promouvoir avec passion la mort de la raison ! Car « des gens qui croient », ce ne sont pas « des hommes qui espèrent », comme le dit notre chanoine du Latran, mais ce sont bien plus tôt des hommes pleins de préjugés envers autrui. Le vide intellectuel agressif s’est fait femme en la personne de Mme Clark, pour affirmer que l’on n’a plus le droit de critiquer les croyances d’autrui, c’est-à-dire ses superstitions, ses postulats infondés et ses prises de position a priori !

Quel degré de bêtise et d’inculture faut-il atteindre pour oublier que les « croyances » sont avant tout du « prêt à penser » pour des hommes réduits à l’état de « mineurs » ? Que faut-il faire comme école de journalisme pour s’indigner qu’un philosophe attaque des dogmes irrationnels ? Les croyances ne sont nullement respectables parce qu’elles parleraient à la sensibilité de l’individu, bien au contraire, c’est pour cela qu’elle sont méprisables, puisque la sensibilité de l’individu est souvent injuste et déraisonnable. Tout le travail de l’éducation vise à élever des individus dont la raison se méfie des conclusions de leur sensibilité. Pascale Clark a le mérite d’avoir donné un brillant exposé obscurantiste de l’obscurantisme, qui se résume en effet à cette simple affirmation : « je me sens insulté et je cogne ».

Dans cette émission, ce n’est pas seulement Redeker qui a été lynché mais tout simplement la rationalité et sa manière fondamentale de fonctionner : distinguer entre les faits et les opinions en mettant entre parenthèses « sa sensibilité ». Ignorant les faits et le mode de pensée rationnel, la sensibilité des imbéciles, c’est-à-dire leur haine, a pu se donner libre cours. L’ignominie des invités de Ruquier pour Redeker n’était que l’avatar poli de la haine des islamistes qui veulent littéralement sa tête. Tout comme eux, ils trouvaient choquant qu’on puisse ne pas aimer Mahomet, « un être qu’un milliard d’humains adorent. » Mais quand on refuse de se pencher sur les faits, on peut dire n’importe quoi.

Si le christianisme contient beaucoup d’obscurités, il est au moins une chose pour laquelle on devrait lui rendre grâce : avoir enseigné de « juger un arbre à ses fruits ». Cela constitue un « rationalisme moral », qui pour le moins combat les préjugés envers autrui. L’injustice, ce n’est pas de juger durement quelqu’un, mais de le juger en fonction d’autres choses que ce qu’il fait, comme sa richesse, ou sa couleur de peau. Si l’on oublie les faits, il n’y a plus de justice, mais seulement des sensibilités tournoyant en un cercle menaçant. Quand personne ne veut s’en tenir aux faits concernant Mahomet et le juger en fonction de ceux-ci, on peut dire n’importe quoi à la fois de Mahomet et de ceux qui parlent de Mahomet. Les accusateurs de Redeker l’ont lynché parce qu’ils ne veulent pas juger par eux-mêmes « l’arbre à ses fruits », exactement comme ces musulmans endoctrinés à croire que Mahomet fut l’homme le plus moral qui ait foulé de ses pieds sacrés cette terre.

Ignorer les faits, c’est le propre d’une pensée idéologique. Une idéologie, comme a essayé brièvement de le dire Redeker à propos de l’islam, c’est un système de représentations mentales, mais qui a une particularité : c’est la logique d’une seule idée, comme le dit Hannah Arendt. (1) Une idéologie, c’est l’hégémonie d’une seule idée sur l’ensemble de la réalité, et la tentative d’expliquer et surtout – qui est plus dangereux – de modifier la réalité à partir d’une seule idée. Par exemple le communisme explique tout par l’idée de la lutte des classes, le nazisme se base sur l’idée de la lutte entre les races, le gandhisme voit tout à partir et par rapport à la non-violence, etc. Une idéologie nie l’émergence des faits : tout est prévu et expliqué par sa « logique », par la loi de l’Histoire chez les communistes, par la loi de la Nature chez les nazis.

L’islam est en ce sens une idéologie car il se base sur une idée simple à partir de laquelle il veut tout expliquer et tout englober, politiquement et intellectuellement : Mahomet est un envoyé de Dieu-propriétaire-jaloux-de-la-terre-entière et les hommes doivent l’imiter en appliquant la Charia sinon ils vont en enfer. Les idées idéologiques ne sont pas des perspectives sur des faits, ce sont des principes d’action : elles indiquent aux hommes ce qu’il faut faire : éliminer telle classe, supprimer telle race, soumettre tels mécréants.

Il est grand temps de prendre conscience que « ménager des sensibilités », ce n’est ni plus ni moins que renier la raison. La raison est une insulte pour la superstition, les préjugés et le dogmatisme, et elle est fière de l’être ! Il n’y pas à dire avec M. Zemmour « qu’il ne faut pas blesser des croyants, mais seulement critiquer une croyance. » Ne nous voilons pas la face : critiquer les préjugés dont on gave les croyants a toujours été et sera toujours une insulte pour leurs sensibilités. Car c’est cela la superstition même : craindre et condamner toute approche non respectueuse, c’est-à-dire critique, des dogmes religieux ! La raison fait mouche exactement quand les croyants crient au blasphème, car la raison, c’est la fin de l’idée de blasphème, c’est-à-dire la délivrance de la pensée du joug que lui impose la sensibilité.

Dans le cas de l’islam, il faut s’attaquer à tout ce que les musulmans ont peur de toucher (Mahomet, le Coran et la Sunna), sous peine d’aller en enfer, qui est une superstition on ne peut plus arriérée. Le choc avec l’islam est là : peut-on tolérer que des individus nous imposent leurs interdits parce qu’ils ont une crainte irrationnelle d’un supposé enfer et d’un supposé Dieu ? Car les véritables marchands de peur, ce ne sont pas ceux qui dénoncent l’islam, mais les imams qui menacent des feux de l’enfer tout ceux qui n’appliquent pas les préceptes de Mahomet. Il est grand temps d’exposer l’arriération d’une telle doctrine, comme l’ont fait jadis les philosophes français avec les autres marchands de peur de l’enfer, les prêtres catholiques.

(1) Le système totalitaire

Radu Stoenescu

www.philo-conseil.fr

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.