Interview de Daniel Ducarme, ministre laïque belge, opposé à Durban 2

Publié le 30 mars 2009 - par
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Riposte Laïque : Monsieur le ministre, cher Daniel, pouvez-vous dire à nos lecteurs qui vous êtes, quel est votre parcours politique, et quelles sont actuellement vos responsabilités politiques ?

Daniel Ducarme : Je siège actuellement en tant que Député fédéral à la Chambre des Représentants de Belgique, je suis également Ministre d’Etat. Pour être complet, je fais partie depuis 2007 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe et de l’Union de l’Europe Occidentale. Dans mes mandats précédents, j’ai été le président-fondateur du Mouvement Réformateur, Ministre-Président de la Région de Bruxelles-capitale. J’ai également, au cours de ma longue carrière politique, exercé à plusieurs reprises les mandats de député européen et de député fédéral.

Riposte Laïque : Les internautes ont découvert votre texte, intitulé « Appel humaniste à l’Europe : non à Durban 2, oui à la laïcité active » (1). Pourquoi avoir écrit ce texte ?

Daniel Ducarme : Parce que je sens monter doucement, subrepticement des courants de pensées qui charrient des valeurs diamétralement opposées à celles que nous avons mis des siècles à installer, l’héritage des Lumières, et qui ont été le véritable catalyseur de notre essor et de notre prospérité. L’importance de la démocratie libérale, la tolérance envers l’Autre, l’importance de la connaissance, la laïcité qui organise l’espace public en respectant les croyances de tous, l’égalité Hommes/Femmes etc… Ce sont autant d’acquis fondamentaux de nos sociétés et nous ne pouvons, pour quelques raisons que ce soit, abdiquer sur ces valeurs essentielles. Quand on abdique sur l’indispensable, comment allons-nous nous comporter envers nos autres valeurs séculaires comme la liberté d’expression, le respect de la propriété et du travail ?

Riposte Laïque : Durban 2 fait-il l’objet, en Belgique, d’un débat politique

Daniel Ducarme : Comme dans de nombreux pays européens, le cœur du débat se concentre depuis le mois de septembre sur la crise économique et financière que nous traversons et au vu de l’ampleur des événements et des risques pour les épargnants et pour les particuliers, cette préoccupation est légitime. Néanmoins, c’est le rôle du politique de rester vigilant, de participer au débat et idéalement de l’anticiper. C’est le sens de ma démarche et de mon action publique. Le débat prend corps en Belgique, j’y participerai activement. Le contraire serait une faute politique grave.

Riposte Laïque : Vous évoquez le risque d’un esprit de Munich. Malka Marcovich a également utilisé cette formule, dans une interview qu’elle nous a accordée. Pensez-vous que comparer la montée du nazisme des années 30, avec celle de l’islamisme, soit opportun, et juste ?

Daniel Ducarme : J’ai évoqué l’ « esprit de Munich » dans le même sens que Winston Churchill l’avait fait. Dans le sens de l’abandon et du déshonneur de l’Europe. A ce titre, je ne fais pas de parallèle entre les deux. Je lance un appel à la vigilance envers toute forme d’intégrisme rampant et de fanatisme abscons dont le but est de mettre à mal nos valeurs qu’ils exècrent et qui sont à leurs yeux des abominations. Par contre, ce que je sais, c’est qu’au travers des siècles, la communauté juive en a toujours été la première victime expiatoire et sa stigmatisation, à travers des actes antisémites odieux et récurrents, a toujours été la prémisse à la montée du fanatisme religieux.

Riposte Laïque : Vous vous affirmez libre penseur, et dans votre Appel, vous encouragez les responsables politiques et les citoyens à « refuser les vérités et les modes du moment ». Avez-vous des exemples à nous fournir, sur ce suivisme du politiquement correct que vous appelez à dépasser ?

Daniel Ducarme : Fondamentalement, le rôle politique n’est pas de plaire ou de dire ce que les gens veulent entendre mais d’anticiper et d’avoir une vision. Un homme d’Etat doit parfois prendre des décisions impopulaires mais nécessaires pour l’avenir. Tout simplement prendre réellement ses responsabilités et tenir le cap contre sa propre opinion. Quant aux exemples, il y en a foison, Giscard qui soutient la loi pour l’IVG qui a libéré les femmes, Robert Badinter qui a bataillé contre vents et marées pour interdire la peine de mort en France dans les années 1980 ! On peut citer les pères fondateurs de l’Europe qui ont eu le courage de faire le pari de la réconciliation franco-allemande, de l’espoir sur l’expérience, alors qu’on sortait de trois guerres franco-allemandes meurtrières en seulement 60 ans ! Que dire du courage d’un homme d’Etat comme Franklin Roosevelt qui a lancé son pays dans la Seconde Guerre mondiale alors que sa population y était majoritairement opposée !

Riposte Laïque : Autre passage fort de votre Appel, vous appelez au remplacement de l’assistante sociale par le travail social communautaire. Voulez-vous dire qu’en Belgique, et dans d’autres pays européens, il y a trop de social, et plus assez de défense de la valeur travail ?

Daniel Ducarme : Je suis un homme pragmatique. On ne peut pas partager une richesse qui n’existe pas, il faut d’abord la créer avant de pouvoir la redistribuer. La seule manière de la créer étant de dynamiser nos sociétés et d’avoir une croissance forte. La valeur « travail » est un des pivots essentiels de nos sociétés. On a trop tendance à l’oublier. Pour le reste, comme tout démocrate, je suis attaché au système de sécurité sociale dans son rôle de protection indispensable pour ceux qui sont atteints par les malheurs de la vie. Personne ne remet en question ce système et certainement pas moi.

Riposte Laïque : Vous terminez votre texte par un encouragement à « affirmer les valeurs européennes ». Comment expliquez-vous qu’une partie de la gauche considère ce genre de propos comme un appel au « choc des civilisations », notamment contre l’islam ?

Daniel Ducarme : C’est un phénomène qui date des années 1980. Les figures marquantes du socialisme historique les Blum, les Jaurès, Mendès-France ou encore les pères fondateurs du communisme étaient quasiment tous des laïcs convaincus, voire des antireligieux féroces à l’image de Marx qui avait déclaré en 1844 que « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » La gauche actuelle a préféré obtempérer pour une capitulation idéologique, une abdication purement électoraliste. Il ne faut pas se leurrer, sociologiquement parlant, les choses ont évolué. La classe ouvrière, berceau naturel des socialistes, n’est plus ce qu’elle était au sortir de la guerre et s’est embourgeoisée au fil du temps étiolant par la même son vote. On peut aisément dire que la classe immigrée a repris cette fonction aux yeux de nombreux socialistes et ce, au prix de nombreux compromis de leur part, notamment avec la laïcité, qui sonnent pour moi comme autant de renoncements.

Quant au Choc des civilisations, il fait figure d’argument « péremptoire » pour ceux qui n’ont rien à dire. Je suis un homme de dialogue et d’ouverture. La logique des blocs n’a jamais fonctionné. C’est pourquoi j’en appelle à la réconciliation et, qui mieux que la laïcité peut permettre le développement d’une nouvelle agora publique dans le respect des différences propres à chacun ?

Propos recueillis par Pierre Cassen

www.valeurs-europe-values.org

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