Je voulais réussir mes examens, pour ne pas être ouvrier toute ma vie

Publié le 29 avril 2008 - par - 380 vues
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En mai 1968, je terminais ma licence de philosophie à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Montpellier. Le fils d’ouvrier que j’étais n’avait aucune formation politique, et ne pensait, du haut de ses vingt-deux ans, qu’à réussir à ses deux derniers certificats de licence, car le moindre échec eût signé mon arrêt de mort universitaire, mon père ne m’ayant permis d’entrer dans le supérieur qu’à la condition de ne jamais redoubler : « Je te préviens, petit – m’avait-il dit sur un ton péremptoire – : un seul échec, et c’est le manche ! ».

Eh oui : dans mon milieu familial, le sommet à atteindre était le Certificat d’Etudes, le Brevet apparaissant, d’entrée de jeu, comme le « toit du monde ». Sitôt, donc, que je parvins sur le « toit du monde », mes parents prirent la décision – on ne peut plus logique à leur yeux – de faire de moi un ouvrier. D’une part, en effet, je ne pouvais aller plus haut – puisque j’étais sur le « toit du monde » ! – ; d’autre part, il fallait, selon le maître mot de ma mère, « ramener des sous à la maison ».

Je crus néanmoins qu’un refus poli mais ferme de ma part suffirait à dissuader mes parents de poursuivre en cette voie. Je me trompais : un beau jour – si je puis dire – ma mère m’annonça avec soulagement qu’un ami de mon père m’avait trouvé une place dans un atelier, comme apprenti électricien.

Ma réaction fut immédiate : « M’man – criai-je dans une immense colère – t’as pas idée de ce que t’es en train de faire: si tu me sors de l’école, t’entends, je serai en première page du journal, car je foutrai le feu à l’atelier ! ».

Ma mère, toute retournée d’avoir compris d’un seul coup que je ne plaisantais point, raconta la scène à mon père – qui opta pour le compromis :

– « Ecoute, ma chérie, – glissa-t-il à ma mère – donnons-lui une chance ! Il ne travaille pas si mal que ça, ce petit, à l’école ; qu’il aille donc jusqu’au bac, puisque c’est ce qu’il veut. Après, on verra ! ».

– « Mais tu ne vas quand même pas croire qu’il aura le bac ? – rétorqua ma mère – : il n’y a jamais eu de bachelier à la maison ! ».

Par bonheur, mon père tint bon, si bien que sept ans plus tard, je vis de l’intérieur ce que pouvait être une faculté en ébullition : cours incertains, bousculés ou supprimés ; accès à la bibliothèque interdit ; salles de classe vidées de leur mobilier traditionnel au profit de lits de camp, de cafetières et de machines à ronéotyper ; couloirs encombrés de ce même mobilier, mais aussi de cocktails Molotov (!) stockés dans des caisses ; drapeaux rouges et pavillons noirs plantés dans les allées longeant les bâtiments ; façades bardées d’inscriptions politiques ; amphithéâtres rebaptisés aux noms des héros du communisme ou des chantres de l’anarchisme ; l’Internationale comme fond sonore, et des contestataires purs et durs montant la garde toute la nuit devant la fac, le fusil sur l’épaule !

Au nom de la Révolution, l’on vendait les œuvres de Trotski, de Lénine, de Mao, de Marx, du Che, ainsi que les discours de Castro ; au nom de la libération sexuelle, quelques étudiantes s’offraient plus qu’au soleil sur la pelouse du campus !

Le climat était joyeux, mais violent : des grenades offensives explosèrent sur les marches d’entrée de la fac ; des professeurs furent expulsés manu militari de l’amphithéâtre où ils officiaient ; des étudiants étaient menacés de coups s’ils prenaient le cours ; quant à ceux qui auraient voulu exprimer leur désaccord avec le « nouvel ordre », ils étaient mis hors jeu par les forces révolutionnaires. Dans les assemblées générales, les votes se faisaient à main levée, et celui qui détenait le micro détenait le Pouvoir.

Pendant ce temps, je voyais approcher la date des examens, et cela m’angoissait. Je ne pouvais pas étudier dans les trente mètres carrés de l’appartement familial – hall compris ! – où il n’y avait pas de livres et où la télévision marchait à forte puissance, surtout lorsque mon père – qui entendait difficilement – se passionnait pour telle ou telle émission. Je devais rester le plus longtemps possible à la fac pour avoir espace, silence et savoir, et la fac, non contente d’être fermée en tant que fac, c’est-à-dire en tant que lieu d’études, fermait aussi la majorité de ses salles et retentissait de slogans politiques décuplés par les haut-parleurs et les manifs à répétition.

J’étais d’autant plus à cran que je ne saisissais pas la portée de ce qui se passait. Je m’arrêtais à des contradictions factuelles, sans voir celles qui opposaient fondamentalement l’avenir au passé. Parmi les contestataires, certains se rendaient à la fac en voiture – et même en décapotable ou en voiture de sport ! -, et moi, qui ne contestais point, je m’y rendais sur un vieux vélo de femme, que m’avait donné la mère d’une amie. D’autres, tout aussi gauchisants, étaient vêtus avec élégance, et moi je portais le bleu de travail de mon père – ce qui, de façon cocasse, me faisait passer pour un maoïste, avec ma barbe noire, mes cheveux longs et ma casquette de prolétaire identique à celle qu’arborait le père Jean Cardonnel lors de ses voyages en République populaire de Chine !

Quand je demandais aux inconditionnels de la Révolution ce qu’ils cherchaient en agissant ainsi, ils me répondaient qu’ils voulaient changer le monde et chasser de Gaulle. Mais moi je n’éprouvais pas le besoin de changer le monde, et voulais, de ce fait, garder de Gaulle. J’avais beau savoir que seulement quatre pour cent de fils d’ouvriers accédaient à l’université, je n’attribuais pas cela à l’injustice sociale. Je condamnais la violence de certains étudiants – sans voir pour autant celle de l’ordre établi. Les contestataires auraient-ils eu raison qu’ils ne pouvaient qu’avoir tort par la façon d’avoir raison ! En un mot, j’étais contre le mouvement estudiantin.

Un soir, alors que je sortais d’une salle non occupée dans laquelle j’avais coutume de me réfugier pour travailler les auteurs du programme, je fus arrêté par trois trotskistes qui me demandèrent des comptes :

– « D’où viens-tu, camarade ? ».

– « D’une salle de cours ».

– « Mais il n’y a pas de cours à 20 h 30, camarade, ni même dans la journée ! ».

– « Oui, mais j’étais dans la salle pour réviser l’examen ».

– « C’est fini les examens, camarade ! Les examens, c’est des inventions bourgeoises, et la bourgeoisie appartient désormais au passé ! ».

– « Fadaises ! », répliquai-je.

– « De toute façon, tu ne t’en sortiras pas comme ça ! On sait ce que tu fais : on t’a repéré ! Tu as beau être habillé comme un prolo, tu ne participes pas à notre lutte ! Tu es un jaune ! ».

– « Chacun est libre d’adhérer ou non au mouvement, que je sache, ou encore de voter ou de ne pas voter la poursuite de la grève ! Et puis, on a le droit de s’habiller comme on veut : on est en Répu… ».

Coupant court à l’échange, l’un des deux autres inquisiteurs, qui, jusque-là, n’était pas intervenu, bondit vers moi et me lança, tout de go, cette phrase inouïe : « Tu veux qu’on te dise : tu es un bâton dans les roues de l’Histoire ! Quand la Révolution triomphera, on te pendra ! ».
Je ne répondis rien, remerciant simplement le ciel que la Révolution fût encore en marche, et m’éloignai au plus vite !

Quelques jours plus tard, j’appris que les examens étaient reportés en octobre. Ce fut pour moi la délivrance : le 14 juin, suite à un projet que je préparais depuis un an, je partis en auto-stop sur les routes de France et d’Europe – direction le cercle polaire, la Laponie et le Cap Nord – avec pour viatique un sac à dos prêté par un copain et 280 francs en poche. J’en revins le 17 juillet, avec quelques photographies et des souvenirs qui continuent d’illuminer ma vie. Le 22 octobre, j’obtenais ma licence de philosophie. Deux ans plus tard, je débutais comme maître auxiliaire à Montpellier.

Il faudra que j’atteigne la cinquantaine – je dis bien la cinquantaine ! – pour m’intéresser enfin à la vie politique, et l’orée de la soixantaine pour soutenir ouvertement, avec qui le veut – et peu importe contre qui – trois valeurs aujourd’hui menacées : l’égalité des sexes, la liberté d’expression et la laïcité.

Maurice Vidal

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