Jean-Jacques Rousseau, philosophe, auteur "Du contrat social"

Philosophe discret, Jean-Jacques Rousseau donne rarement des interviews. Genevois de naissance, mais parisien impénitent, il habite depuis de nombreuses années un grand hôtel du Quartier Latin, place du Panthéon. Auteur de nombreux livres, il vient de publier Du contrat social, ouvrage modeste par sa taille, mais ambitieux dans ses intentions. Alors qu’Eric Besson vient de lancer un grand débat national sur l’identité française, M. Rousseau a l’audace de vouloir nous éclairer, entre autres, sur les sens profond du rapport entre la République et les religions. Riposte Laïque a eu la chance de rencontrer ce promeneur solitaire, qui a eu l’exquise amabilité d’interrompre ses rêveries pour répondre à nos questions.
Riposte Laïque : M. Rousseau, quel est le lien entre la religion et le pouvoir politique ?
Jean-Jacques Rousseau :
Les hommes n’eurent point d’abord d’autres Rois que les Dieux, ni d’autre Gouvernement que le Théocratique. De cela seul qu’on mettait Dieu à la tête de chaque société politique, il s’ensuivit qu’il y eut autant de dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l’un à l’autre, et presque toujours ennemis, ne purent longtemps reconnaître un même maître ; deux armées se livrant bataille ne sauraient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéisme, et de là l’intolérance théologique et civile qui naturellement est la même.
Riposte Laïque : Comment se fait-il alors que dans le paganisme, où chaque Etat avait son culte et ses Dieux, il n’y avait point de guerres de religion ?
Jean-Jacques Rousseau :
Chaque Etat, ayant son culte propre aussi bien que son Gouvernement, ne distinguait point ses Dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique : les départements des Dieux étaient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le Dieu d’un peuple n’avait aucun droit sur les autres peuples. Les Dieux des païens n’étaient point des dieux jaloux ; ils partageaient entre eux l’empire du monde. Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l’Etat qui la prescrivait, il n’y avait point d’autre manière de convertir un peuple que de l’asservir, ni d’autres missionnaires que les conquérants et, l’obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il fallait commencer par vaincre avant d’en parler.
Riposte Laïque : Comment le pouvoir spirituel s’est-il séparé du pouvoir temporel ? Comment est apparue l’idée de laïcité ?
Jean-Jacques Rousseau :
Jésus vint établir sur la terre un royaume Spirituel ; ce qui, séparant le système théologique du système politique, fit que l’Etat cessa d’être un, et causa les divisions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples chrétiens.
Riposte Laïque : Est-ce que cela a engendré une plus grande paix sociale ?
Jean-Jacques Rousseau :
Cette idée nouvelle d’un royaume de l’autre monde n’ayant pu jamais entrer dans la tête des païens, ils regardèrent toujours les Chrétiens comme de vrais rebelles qui, sous une hypocrite soumission, ne cherchaient que le moment de se rendre indépendants et maîtres, et d’usurper adroitement l’autorité qu’ils feignaient de respecter dans leur faiblesse. Telle fut la cause des persécutions.
Riposte Laïque : Mais les Chrétiens eux-mêmes ne se sont pas contentés d’un royaume spirituel, non ?
Jean-Jacques Rousseau :
Ce que les païens avaient craint est arrivé ; alors tout a changé de face, les humbles Chrétiens ont changé de langage, et bientôt on a vu ce prétendu royaume de l’autre monde devenir sous un chef visible le plus violent despotisme dans celui-ci. Cependant, comme il y a toujours eu un Prince et des lois civiles, il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les Etats chrétiens ; et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d’obéir.
Riposte Laïque : N’y a-t-il pas eu de résistance à cette division du pouvoir entre deux souverains, l’un temporel, l’autre spirituel ?
Jean-Jacques Rousseau :
Plusieurs peuples ont voulu conserver ou rétablir l’ancien système, mais sans succès ; l’esprit du christianisme a tout gagné. Le culte sacré est toujours resté ou redevenu indépendant du Souverain, et sans liaison nécessaire avec le corps de l’Etat. Les rois d’Angleterre se sont établis chefs de l’Eglise, autant en ont fait les Czars ; mais, par ce titre, ils s’en sont moins rendus les maîtres que les ministres ; ils ont moins acquis le droit de la changer que le pouvoir de la maintenir ; ils n’y sont pas législateurs, ils n’y sont que Princes. Partout où le clergé fait un corps, il est maître et législateur dans sa partie. Il y a donc deux puissances, deux Souverains, en Angleterre et en Russie, tout comme ailleurs.
Riposte Laïque : Et en dehors du monde chrétien, en Islam par exemple ?
Jean-Jacques Rousseau :
Mahomet eut des vues très saines, il lia bien son système politique, et tant que la forme de son gouvernement subsista sous les Califes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon en cela. Mais les Arabes devenus florissants, lettres, polis, mous et lâches, furent subjugués par des barbares : alors la division entre les deux puissances recommença ; quoiqu’elle soit moins apparente chez les Mahométans que chez les Chrétiens, elle y est pourtant, surtout dans la secte d’Ali (les chiites), et il y a des Etats, tels que la Perse (l’Iran), où elle ne cesse de se faire sentir.
Riposte Laïque : Un Etat ne pourrait-il pas se passer de toute religion ?
Jean-Jacques Rousseau :
Pour achever de me faire entendre, il ne faut que donner un peu plus de précision aux idées trop vagues de Religion relatives à mon sujet. La Religion considérée par rapport à la société, qui est ou générale ou particulière, peut aussi se diviser en deux espèces, savoir, la Religion de l’homme et celle du Citoyen. La première, sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte purement intérieur du Dieu Suprême et aux devoirs éternels de la morale, est la pure et simple Religion de l’Evangile, le vrai Théisme, et ce qu’on peut appeler le droit divin naturel.

L’autre, inscrite dans un seul pays, lui donne ses Dieux, ses patrons propres et tutélaires : elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des lois ; hors la seule nation qui la suit, tout est pour elle infidèle, étranger, barbare ; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels. Telles furent toutes les Religions des premiers peuples, auxquelles on peut donner le nom de droit divin civil ou positif. Il y a une troisième sorte de Religion plus bizarre, qui, donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, les soumet à des devoirs contradictoires et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et Citoyens. Telle est la religion des Lamas (le bouddhisme), telle est celle des Japonais (le shintoïsme), tel est le christianisme romain. On peut appeler celle-ci la religion du Prêtre. Il en résulte une sorte de droit mixte et insociable qui n’a point de nom.
Riposte Laïque : De ces trois types de religions, quel est le meilleur?
Jean-Jacques Rousseau :
A considérer politiquement ces trois sortes de religions, elles ont toutes leurs défauts. La troisième est si évidemment mauvaise que c’est perdre le temps de s’amuser à le démontrer. Tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien. Toutes les institutions qui mettent l’homme en contradiction avec lui-même ne valent rien. La seconde est bonne en ce qu’elle réunit le culte divin et l’amour des lois, et que, faisant de la patrie l’objet de l’adoration des Citoyens, elle leur apprend que servir l’Etat, c’est en servir le dieu tutélaire.
C’est une espèce de théocratie, dans laquelle on ne doit point avoir d’autre pontife que le Prince, ni d’autres prêtres que les magistrats. Alors mourir pour son pays c’est aller au martyre, violer les lois c’est être impie, et soumettre un coupable à l’exécration publique c’est le dévouer au courroux des dieux ; sacer esto. Mais elle est mauvaise en ce qu’étant fondée sur l’erreur et sur le mensonge elle trompe les hommes, les rend crédules, superstitieux, et noie le vrai culte de la Divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sanguinaire et intolérant, en sorte qu’il ne respire que meurtre et massacre, et croit faire une action sainte en tuant quiconque n’admet pas ses dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très nuisible à sa propre sécurité.
Reste donc la Religion de l’homme ou le Christianisme, non pas celui d’aujourd’hui, mais celui de l’Evangile, qui en est tout à fait différent. Par cette Religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort. Mais cette Religion, n’ayant nulle relation particulière avec le corps politique, laisse aux lois la seule force qu’elles tirent d’elles-mêmes sans leur en ajouter aucune autre, et par là un des grands liens de la société particulière reste sans effet. Bien plus ; loin d’attacher les cœurs des Citoyens à l’Etat, elle les en détache comme de toutes les choses de la terre : je ne connais rien de plus contraire à l’esprit social.
Riposte Laïque : Mais alors, si la religion est la base de l’Etat, que faire ? Si la religion confondue avec le culte de l’Etat, risque de dégénérer en totalitarisme intolérant, quelle voie prendre ?
Jean-Jacques Rousseau :
Le droit que le pacte social donne au Souverain sur les sujets ne passe point, comme je l’ai dit, les bornes de l’utilité publique. Les sujets ne doivent donc compte au Souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à l’Etat que chaque Citoyen ait une Religion qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette Religion n’intéressent ni l’Etat ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale, et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir au surplus telles opinions qu’il lui plaît, sans qu’il appartienne au souverain d’en connaître. Car comme il n’a point de compétence dans l’autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir, ce n’est pas son affaire, pourvu qu’ils soient bons citoyens dans celle-ci.
Riposte Laïque : Vous proposez donc une sorte de « religion civile ». Comment voyez-vous son fonctionnement, s’il n’y a pas de dogmes ?
Jean-Jacques Rousseau :
Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au Souverain (le peuple) de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon Citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l’Etat quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision sans explications ni commentaires. L’existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul, c’est l’intolérance : elle rentre dans les cultes que nous avons exclus.
Riposte Laïque : Que préconisez-vous comme mesures à prendre contre ceux qui prétendent être des loyaux Citoyens, mais qui méprisent les lois de leur pays ?
Jean-Jacques Rousseau :
Si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.
Riposte Laïque : Est-ce qu’un homme pourrait être un croyant intolérant, et en même temps un citoyen tolérant ? Peut-on par exemple prêcher que tous les non musulmans iront en enfer, et vivre en bonne entente avec eux ?
Jean-Jacques Rousseau :
Ceux qui distinguent l’intolérance civile et l’intolérance théologique se trompent, à mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit damnés ; les aimer serait haïr Dieu qui les punit : il faut absolument qu’on les ramène ou qu’on les tourmente.
Riposte Laïque : Quels sont les effets sur la paix sociale de la diffusion d’une doctrine religieuse intolérante envers les autres croyances ?
Jean-Jacques Rousseau :
Partout ou l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil ; et sitôt qu’elle en a, le Souverain n’est plus Souverain, même au temporel ; dès lors les Prêtres sont les vrais maîtres ; les Rois ne sont que leurs officiers.
Riposte Laïque : Quels sont selon vous les cultes tolérables dans une République ? Que pensez-vous des prêcheurs de l’islam par exemple, qui considèrent toutes les autres religions comme fausses ?
Jean-Jacques Rousseau :
Maintenant qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de Religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du Citoyen. Mais quiconque ose dire : « Hors de l’Eglise, point de Salut », doit être chassé de l’Etat, à moins que l’Etat ne soit l’Eglise, et que le Prince ne soit le Pontife. Un tel dogme n’est bon que dans un Gouvernement Théocratique ; dans tout autre il est pernicieux.
Propos recueillis par Radu Stoenescu
Les réponses de M. Rousseau sont toutes des citations inaltérées de son ouvrage capital pour la fondation de la République française, Du contrat social ou principes du droit politique, livre IV, chapitre VIII, « De la religion civile ». Le texte intégral est à lire ici
http://classiques.uqac.ca/classiques/Rousseau_jj/contrat_social/contrat_social.html

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