Jeunes Grecs, jeunes Français : non à la démagogie de ceux qui rêvent d’un nouveau 68

Publié le 5 janvier 2009 - par
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Avec les fêtes de Noël et la trêve des confiseurs, le calme est revenu en Grèce mais depuis trois semaines, ce pays a connu des violences urbaines menées par des étudiants, des marginaux, et quelques anarchistes à la suite du décès d’un jeune tué par la police. Au passage, on remarquera une avancée dans la balistique : le policier qui a tué le jeune grec, a été accusé d’homicide volontaire alors que la balle a atteint la victime par ricochet ! Sans doute espérait-on ainsi calmer la violence.

Dans presque tous les articles que l’on a pu lire dans la presse française(à l’exception notoire d’un article du Monde de Daniel Vernet du 23 /12/08), les analyses sont globalement les mêmes : ces pauvres étudiants grecs représentent une génération sacrifiée, la génération à 700 euros qui n’a pas d’avenir. Toutes ces analyses semblent provenir des mêmes sources et manquent curieusement de recul historique.

Sans être et de loin spécialiste de la Grèce, certaines données méritent d’être rappelées. La Grèce est un petit pays qui accédé à l’indépendance notamment avec l’aide active de la France au milieu du XIX e siècle contre l’empire ottoman. Après des dominations de rois divers et variés (autrichiens, danois) pendant la deuxième guerre mondiale, en Grèce comme en Yougoslavie, de nombreux mouvements de résistance se sont battus héroïquement contre l’occupation allemande. Malheureusement, à Yalta, il avait été décidé que la Grèce appartiendrait à la zone d’influence des Britanniques.

Aussi, contre la volonté du peuple grec, Britanniques et Américains imposèrent leur domination et une répression impitoyable (lire l’admirable roman de Cités à la dérive qui vient de ressortir en poche). Après une brève période démocratique dirigée par la droite, en 1967, des colonels avec l’aide de la CIA prennent le pouvoir afin d’empêcher la gauche d’y accéder réprimant sauvagement l’opposition en utilisant la torture et les emprisonnements dans des îles transformées en bagnes. Pendant la guerre froide, il fallait contrôler la Turquie et la Grèce pour empêcher le passage des navires et sous-marins soviétiques. Ce n’est qu’en 1974 que la Grèce accède à la démocratie et en 1981 à l’Union européenne.

C’est un pays très pauvre, arriéré et isolé. Les Grecs ont ressenti très vivement la période de l’embrasement des Balkans les coupant complètement des voies de circulation vers l’Europe.

Malgré l’aide européenne massive, il suffit de sortir des zones touristiques pour découvrir la réalité sociale. En Grèce, l’Etat intervient le moins possible. Les transports ferroviaires sont rares et les routes assez dégradées même si les fonds européens ont investi pour la construction des autoroutes, l’entretien laisse à désirer et les pierres jonchent les revêtements dans un pays où elles ne manquent pas, les herbes envahissent la chaussée.

La Grèce est sous-administrée et l’incapacité à lutter contre les incendies du Péloponnèse l’a amplement montré. Alors, il y a des zones où le tourisme, l’argent des immigrés et les subventions européennes du FEDER et du FEOGA font vivre des poches de prospérité mais cela ne repose sur aucune industrie de fond. Avec l’élargissement de l’UE, les subventions ont diminué et la Grèce n’a pas réussi à trouver des ressources internes autres que le tourisme.

De plus, Union européenne a imposé ses normes dans cette économie pauvre. Résultat, les prix dans le secteur marchand sont identiques à ceux de France avec des revenus bien inférieurs. Dans le secteur agricole la production locale abondante (pêches, nectarines, tomates, etc.) est soumise aux normes européennes et atteint des prix aussi prohibitifs que dans le reste de l’Europe. S’est alors développé un réseau parallèle d’auto consommation. On sait que pour entrer dans la zone euro, les comptes ont été quelque peu arrangés et récemment pour pouvoir affirmer respecter le pacte de stabilité les autorités grecques ont intégré dans leur PIB une estimation de l’économie souterraine.

En trente ans, la Grèce donne l’impression d’avoir accédé à la modernité et à la société de consommation, mais c’est en fait très artificiel.

Alors, la jeunesse dorée qui a oublié son histoire – les mémoriaux de la résistance sont désertés- à qui les parents ont tout donné, ont oublié que leurs parents (ce n’est pas leurs grands-parents) se sont battus et l’ont payé chèrement. C’est une jeunesse gâtée qui n’est pas obligé d’immigrer pour travailler comme les générations précédentes, qui ne s’est pas battue, qui n’a pas subi la répression, les enfermements. La présenter comme une génération sacrifiée est excessif voir scandaleux.

Il lui appartient effectivement de retrousser ces manches pour proposer une alternative crédible. Et permettez-moi d’avoir quelques doutes quant aux capacités des anarchistes à ce sujet. Pour l’instant leur activité se limite aux affrontements avec la police, aux jets de pierre et autres cocktails molotovs. Mais quel projet social et économique ? D’après Bakchich, on peut lire sur les murs de l’école polytechnique l’inscription « l’éducation, voilà l’ennemi ». Tout un programme.

Après la Grèce, la France et l’Europe ?

La situation de la Grèce est évidemment très différente de la situation de la France. Pourtant cela n’empêche pas nombre de commentateurs et de politiciens de gauche d’espérer que le phénomène grec se développe et qu’une nouvelle vague d’agitation de la jeunesse européenne à l’instar de ce qui s’est produit en Europe en 1968.

Ainsi, d’Emmanuel Todd et d’autres sociologues en vue, analysent la situation de la France à partir de la situation de la Grèce, comme un pays dirigé par des vieux, ayant peur de la jeunesse et l’empêchant d’accéder au pouvoir. Selon lui, Nicolas Sarkozy qui est le plus jeune président de la République depuis V.Giscard d’Estaing a été élu par les vieux. Depuis qu’Emmanuel Todd se présente comme un adversaire acharné de Sarkozy, les radios publiques lui sont aujourd’hui largement ouvertes ce qui ne l’empêche pas d’affirmer qu’on vit dans un régime autoritaire, protofasciste (le Nouvel Observateur 22/12/08), il tient ce discours anti vieux…qu’aucun journaliste ne conteste.

Cette nouvelle théorisation à la mode va à l’encontre d’une société qui est le plus souvent encline au contraire à idéaliser la jeunesse. Emmanuel Todd, Louis Chauvel vont-ils demander que l’on instaure une limite d’âge pour voter alors que l’on sait que le taux de participation est plus fort chez les tranches d’âge les plus élevées ?
Mais les journalistes de France culture, France Inter ou RFI rêvent d’un nouveau mai 68. Ils en frissonnent d’avance. A partir de la situation grecque, ils alimentent également le discours d’une jeunesse européenne foudroyée par la crise, sans espoir, sans avenir.

En France, la réforme de l’Education nationale de Xavier Darcos fournissait déjà le motif d’agitation rêvée. Les spécialistes de l’agitation étaient déjà à l’œuvre. Le retrait de la réforme et la trêve des confiseurs les auront calmés temporairement. Mais une fois les cadeaux reçus du Père Noël, les jeunes vont repartir à l’attaque.

On devine également que les agitateurs professionnels des lycéens étaient sur les starting blocs. Le PS incapable de proposer une politique alternative ne cesse depuis des décennies de bloquer les gouvernements en utilisant comme fer de lance les lycéens et étudiants. Année après année, s’opposant à toutes réformes de l’enseignement, incapables d’exprimer une pensée, ils s’agitent et font leur crise, se rejouant mai 68.

Nul ne sait si Julien Dray, présumé innocent, rêvait encore de jouer le rôle de mentor de l’ombre et d’organiser la énième mais il faut être bien innocent pour croire que ce n’est pas quelques agitateurs qui font les manifestations. L’organisation, les minorités, ça existe. Et devant un ventre mou inculte il n’est pas difficile de faire prendre des vessies pour des lanternes. On comprend que Nicolas Sarkozy qui connaît bien son ami Juju ait incité son ministre a lever le pied. Il sait ce que peut coûter politiquement une bavure depuis la mort de Malek Oussekine en 1986.

Et les opposants professionnels jouent de cette arme. Depuis vingt ans l’immobilisme règne. Lycée, université, aucune réforme n’a été possible. Nathalie Pécresse a réussi tout de même à engager déjà quelques pistes positives notamment en modifiant certaines règles basiques de financement comme celle de fixer le montant des allocations budgétaires sur le nombre d’étudiants qui passent les examens et non plus sur celui de ceux qui s’inscrivent ce qui conduisait au laxisme le plus total de la part des universités.

Mais pour les lycées, c’est provisoirement raté. La démagogie a encore payé. Etait-ce la bonne réforme ? Sur certains points, oui. Mais la question n’est pas là. La question est de savoir qui décide de la politique de l’Education nationale ?

Est-ce que les lycéens après s’être agités, avoir déserté les cours vont encore réclamer qu’on leur donne le bac, sans travailler ? Réclamer le droit de s’inscrire à la fac en sciences sociales, en histoire de l’art? Et se plaindre ensuite de ne pas trouver de travail ? Il y a une grande démagogie à ce sujet. Dans un article du Figaro, Chantal Delsol dénonçait la démagogie dont on faisait preuve à l’égard de ces jeunes qui ont tout, à qui personne n’ose dire non et qui croient avoir tous les droits et aucun devoir. Il est possible que cela change. L’opinion publique est en train de se lasser de ces manifestations annuelles d’agités promis au chômage après avoir fait des études de philosophie, d’histoire, de psychologie ou d’histoire de l’art. Voilà au moins quelques sections aux débouchés si limités qu’on ne devrait les ouvrir qu’à partir de master 2.

Un certain nombre de pédiatres sont en train de remettre en cause la mode pédagogique d’absence d’interdit et osent enfin affirmer qu’éduquer les enfants, c’est avant tout les guider, leurs fixer des limites et un cadre et leur transmettre des connaissances. Une session de rattrapage est sans doute nécessaire pour les lycéens et les étudiants. Qu’il s’agisse du corps enseignant ou des lycéens, leur seul discours est de réclamer toujours plus de moyens et d’être libre d’enseigner à sa guise. L’échec scolaire, la violence, ce n’est pas notre faute comme l’écrivait encore récemment un tract syndical d’enseignants des Bouches du Rhône. C’est toujours la faute de la société injuste.

Les questions scolaires ne doivent pas être laissées au monde de l’Education. C’est un sujet qui concerne l’ensemble de la société. Que les enseignants ou les jeunes soient consultés, pourquoi pas. Mais il n’y a aucune raison que ce soit la FIDEL, l’UNEF, le SNES ou tout autre groupe qui décide de ce que doit être le lycée. C’est comme si on demandait aux prisonniers de décider de l’organisation des prisons, aux immigrés de décider ce que doit être la politique d’immigration, aux journalistes de ce doit être l’information. Vous me direz que c’est ce qui se pratique souvent mais cela s’appelle du corporatisme. Ce ne sont pas les professionnels de la justice, de l’éducation, de la police qui doivent décider de l’intérêt de la nation. Ils peuvent avoir des avis, des intérêts professionnels mais il ne leur appartient pas de décider de la politique à mener.

La République et la démocratie sont fondées sur le concept d’intérêt général. Dans notre système de démocratie élective, c’est le Parlement qui représente le peuple souverain et qui décide de l’intérêt général. C’est donc au Gouvernement et au Parlement de fixer les orientations politiques, de légiférer dans le sens de l’intérêt général qui ne coïncide pas forcément avec les intérêts particuliers. En ce qui concerne la jeunesse et les lycéens en particulier qui sont à la charge de leurs familles et de l’Etat, leur devoir est de travailler. Faire grève lorsque l’on ne vit pas de ses revenus est un non sens.

C’est pourquoi au lieu d’encenser ces révoltes adolescentes, sorte de rituel incontournable – d’année en année l’expression verbale des revendications me semble de plus en plus rudimentaire même chez ceux qui se proclament leaders ! – les médias seraient mieux inspirés de réfléchir à leurs responsabilités que de tomber une nouvelle fois dans des approches démagogiques.

Gabrielle Desarbres

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