Jocelyn Bézecourt, responsable du site Atheisme

Publié le 16 septembre 2008 - par - 441 vues
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Riposte Laïque : La visite du pape en France te fait-elle penser qu’il y a péril en la demeure laïque?

Jocelyn Bézecourt : Le danger est réel et peut se mesurer aisément. Le premier ministre assiste à la messe aux Invalides, Bertrand Delanoë rencontre Benoît XVI à l’Elysée puis au Collège des Bernardins (financé grâce à 15 millions d’euros d’argent public), et Nicolas Sarkozy, s’il avait pu, n’aurait pas lâché un instant son nouvel ami romain, tant côtoyer une vedette permet de s’en croire l’égal.

L’indice le plus ostentatoire, le plus insolent, de la mise à disposition généreuse des moyens de l’Etat est l’incroyable déploiement des forces de l’ordre pour assurer la sécurité de monsieur Ratzinger alors que, de l’aveu même des autorités policières, aucune menace n’a été identifiée contre la personne du pape. Malgré cela, 9200 policiers et gendarmes ont été mobilisés à Paris et Lourdes. Par exemple, vendredi 12 septembre, des dizaines de véhicules des forces de l’ordre ont organisé un quadrillage insensé du centre de la capitale, et des tireurs d’élite, finalement bredouilles, étaient postés sur les tours de la cathédrale Notre-Dame comme de nouvelles gargouilles (http://atheisme.org/benoitxvi-paris.html).

En acceptant ce dispositif théologiquement absurde, le pape montre finalement une confiance bien faible, voire inexistante, dans la protection assurée par l’idée de dieu qui devrait l’accompagner. Un Etat aussi disposé à s’attirer les bonnes grâces de son hôte ne peut plus être qualifié de laïque. Mais le souhaite-t-il encore ?

Riposte Laïque : Le président de la République et le Pape préconisent tous deux une « laïcité positive ». Cette concordance aura-t-elle des conséquences tangibles?

Jocelyn Bézecourt : La conséquence la plus directe, et qui a été concrètement annoncée lorsque Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur, est la possible inscription dans la loi des recommandations de la commission Machelon.

Cette commission avait proposé d’autoriser des aides publiques pour la construction de lieux de culte, une mesure dont les musulmans et les protestants seront les premiers bénéficiaires. Il s’agit en fait de rendre légales des pratiques observées depuis plusieurs années dans la dilapidation d’argent public dans des projets cultuels.

Cette destruction de l’article 2 de la loi de 1905 concerne aussi bien des mairies UMP, PS que PC qui, par électoralisme, offrent des terrains à des groupes religieux pour la construction de temples de la superstition et du fanatisme (astuce antilaïque du bail emphytéotique) ou financent cette construction en maquillant un projet culturel en cultuel. Par l’ordre qu’elle incarne, et la soumission des fidèles, une religion est un allié objectif du pouvoir dans le maintien de l’ordre et la conservation de la paix sociale. Mieux vaut se rendre à l’église, à la mosquée ou à la synagogue qu’adhérer à un syndicat ou militer dans une association ou une organisation politique.

Autre conséquence de ce dévoiement de la laïcité, un terme qui se suffit lui-même sans nécessiter d’épithète : l’intrusion de la religion à l’école (enseignement du fait religieux, « Lettre aux éducateurs » de Nicolas Sarkozy, repas halal dans les cantines, activisme de groupes de pression d’extrême droite), dans la politique (discours de Nicolas Sarkozy au Vatican, à Ryad, etc., servilité de nombreux élus lors du Ramadan), dans le sport (prosternations de sportifs victorieux, gymnase de Vigneux-sur-Seine).

Riposte Laïque : Tu as une formation scientifique. Comment réagis-tu à la conclusion du discours du Pape au collège des Bernardins : « Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison […] et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves »?

Jocelyn Bézecourt : A défaut de pouvoir afficher textuellement son exécration du rationalisme, au risque de se ridiculiser, Benoît XVI détourne les concepts. Au nom du rejet de la « capitulation de la raison », le chef de la secte romaine présente l’idée de dieu comme un fait scientifiquement établi et se pose, fallacieusement, en défenseur de la raison et de l’humanisme.

Considérer la foi comme une activité qui ne relève que de la psychologie individuelle, avec ses aléas, sa subjectivité, ses aspects multiformes, évolutifs, est insupportable à l’autorité papale. Cette reclassification de son fond de commerce en particularisme psychologique serait l’acceptation de la faillite annoncée.

Au contraire, le pape, conscient de l’air du temps, ne peut louer la force de la raison qu’en la privant de son essence pour en faire un objet méconnaissable, malléable à souhait et dépossédé de ses exigences, de sa rigueur. La « raison » façonnée par Benoît XVI n’est plus qu’un argument de vente que les benêts goberont avec la soumission qui sied à la voix de leur maître. Joseph Ratzinger est d’ailleurs rompu à cet exercice.

Lors d’un débat avec Jurgen Habermas, jugeant qu’une confrontation franche lui aurait été défavorable, il avait évité d’affirmer la suprématie, pourtant requise par la théologie, du catholicisme sur toutes les autres croyances et opinions, y compris le rationalisme. Bien conscient que l’époque n’est plus au rejet catégorique de l’observation par les sens et de la libre analyse (cf. Galilée et ses observations nouvelles en astronomie, Buffon et ses conclusions sur l’âge de la Terre, ou, pour l’islam, Averroès et son Discours décisif), le dogmatisme catholique ne peut que suivre et tenter, contre le cours de l’Histoire, de récupérer une science qui ne se soucie plus de lui et de ses interdits.

Riposte Laïque : Quelle est ton opinion sur la mobilisation des forces laïques à l’occasion de la visite du Pape?

Jocelyn Bézecourt : La situation actuelle est paradoxale. Les français s’éloignent de plus en plus de la religion catholique mais le traitement médiatique de la venue du pape, ainsi que du décès de son prédécesseur en 2005, comme la servilité du pouvoir politique à son égard ne montrent aucune faiblesse, au contraire. Et le paradoxe va plus loin car ce décalage entre la volonté des puissants, servis par des médias aux ordres, et la distanciation populaire par rapport aux religions ne s’est traduit par aucun mouvement de masse à la mesure du rejet croissant de la religion.

Les acquis obtenus sous la Troisième République ont produit un confort de vie dans l’émancipation vis-à-vis des religions que beaucoup, probablement, considèrent comme acquis alors qu’il n’en est rien. L’offensive antiféministe de l’islam en est la dramatique illustration. Pire, certains antipapistes font preuve d’une étonnante cécité face au fanatisme musulman : la misogynie, l’homophobie, l’obscurantisme, le cléricalisme et le totalitarisme ne seraient condamnables que lorsqu’ils émanent de religieux chrétiens et pas de fous d’Allah lobotomisés par le verbe coranique dont ils conviendrait de préserver la sensibilité.

Argumenter contre l’islam avec les mêmes outils que ceux utilisés par les anticléricaux sous la Troisième République face à l’Eglise attire, de la part de ces groupes, au mieux un silence gêné, au pire l’accusation de racisme. Imagine-t-on un instant adapter aujourd’hui à l’islam les termes de « christicoles », « cléricanaille », « ensoutané », etc. sans être accusé de racisme ?

Cette incohérence a produit chez les défenseurs de la laïcité une fracture durable dont la dernière conséquence a été la trop faible mobilisation face à la venue de Benoît XVI puisque trois ou quatre initiatives ont fragmenté l’opposition au panzerpape.

L’initiative la plus rassembleuse (et c’était l’ambition de la manifestation de samedi 13) aurait été une seule manifestation de rue dans laquelle chacun aurait pu afficher ses propres slogans, depuis le simple défenseur de la laïcité dont la position se limite au refus d’un financement public pour la venue du pape à l’anarchiste conspuant toutes les religions à égalité comme autant d’entreprises d’oppression de l’individu à la solde des puissants, en passant par les organisations féministes et homosexuelles, les personnes ne fustigeant que l’ « intégrisme » ou le chrétien de gauche fervent défenseur de la laïcité, pour lequel Benoît XVI demeure un despote. Mais ceci suppose que chacun accepte que le cortège ne comporte pas que des clones moulés dans la ligne de son organisation mais reflète plutôt la diversité de la société française dans son opposition à Benoît XVI.

Propos recueillis par Rosa Valentini

Jocelyn Bézecour est auteur de :

– Une autre visite des églises de Paris, l’Eglise catholique contre les révolutions françaises et la laïcité, CLED, 2004
animateur du site http://www.atheisme.org

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