L’Algérie en panne d’avenir

Publié le 14 avril 2009 - par - 464 vues
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Le 8 avril dernier, les élections en Algérie ont sans surprise accordé un score « soviétique » au Président sortant, Abdellaziz Bouteflika, avec 90,24% des voix et un fort taux de participation malgré l’absence d’affluence dans les bureaux de vote.

On aura pu remarquer l’extraordinaire discrétion des médias français, tout au moins avant les élections et en particulier lors du déroulement des élections en France. Alors qu’ils nous avaient tant alerté pour dénoncer l’éventuelle volonté de Vladimir Poutine de modifier la constitution russe afin de pouvoir à nouveau se faire réélire, ce qu’il n’a pas fait ; alors qu’ils ont dénoncé à qui mieux mieux le Président du Vénézuela Chavez qui a modifié la constitution afin de pouvoir également se faire réélire pour un troisième mandat (1) après un référendum qui a fait l’objet d’une véritable campagne – rien de tel pour Bouteflika. Pourtant quoi de plus stalinien que d’avoir fait adopter le 8 novembre 2008 à main levée par le Parlement la modification de la Constitution et ainsi de conserver le pouvoir.

La campagne pour les élections a été aux yeux de tous les observateurs une supercherie, l’Algérie étant recouverte d’affiche à la gloire de Bouteflika, aucun débat contradictoire n’étant organisé, les participants aux meetings étant gratifiés d’un petit billet et pour contrer l’appel à l’abstention, mieux valait avoir sa carte d’électeur validée pour peu que l’on soit en attente d’ un logement ou tout autre service de l’administration. Mais les médias ont été très discrets, montrant avec enthousiasme les Algériens de France ou Français d’Algérie allant voter –un jour il faudra qu’ils choisissent quel est leur pays d’allégeance – sans la moindre critique. Après les élections, quelques reportages ont été un peu plus curieux et sur les radios confidentielles comme RFI ou France culture, certaines émissions ont osé aller un peu plus loin dans l’analyse tout en conservant une modération, une prudence, une mesure dont ils font rarement preuve.

Du côté des politiques, on s’est contenté du service minimum mais la real politique a ses raisons et on sait comme l’Algérie est un sujet difficile pour tous les gouvernements. Autant pour des enjeux économiques que pour des raisons politiques. Le fait est que l’évolution catastrophique de l’Algérie dirigée par une clique qui s’est approprié le pouvoir et les richesses a tué toute possibilité d’évolution démocratique.

La confiscation démocratique, la mainmise sur les richesses par l’oligarchie militaire, l’explosion démographique, la destruction du tissu économique issu de la colonisation – ce pays qui exportait massivement des produits agricoles est maintenant importateur – ont fait le lit des islamistes. En arrivant au pouvoir et en proclamant la concorde civile puis la réconciliation – se réconcilier avec des assassins quel programme ! – Bouteflika a instauré une paix fragile mais une amélioration incontestable par rapport aux massacres de la guerre civile.

C’est déjà ça et il faut l’ admettre que c’est déjà beaucoup. De plus, enfin, l’Etat algérien s’est décidé a puiser dans ses ressources considérables dues à la manne pétrolière – alors qu’il se présente comme un pays pauvre – pour financer des investissements en terme de logements et d’infrastructures routières. Contrairement à ses voisins, la Tunisie et le Maroc, l’Algérie a un potentiel énorme et des ressources considérables qui sont confisquées par l’oligarchie et dont le peuple n’a jamais profité.

Grâce à ces investissements, l’Algérie commence à se donner l’image d’un pays moderne. Mais au lieu de donner du travail aux millions de chômeurs, il a été fait appel à des entreprises chinoises qui sont venues avec leurs travailleurs qui ont, il faut le dire, un autre rapport au travail. En attendant, 35 à 40% des jeunes sont au chômage et ne rêvent que d’une chose, fuir l’Algérie ! Un sondage paru le 2 décembre 2008 dans le journal Liberté révélait qu’un Algérien sur deux était tenté par l’émigration clandestine ! Sur Europe 1, Pierre Marie Christain racontait qu’un lycéen avait été exclu de son lycée pour avoir écrit au tableau « vive la colonisation !».

Quel aveu ! Quel bilan ! Voilà le grand problème de l’Algérie et des Algériens. Il y a longtemps que je me dis que ce qui manque aux Algériens c’est de suivre une vaste psychanalyse afin de sortir de leur schizophrénie collective dont ils crèvent, même si le mot semble fort. Après la guerre d’indépendance dont déjà le déroulement et les rivalités internes étaient lourdes de conséquences (combien de règlements de compte liés à des rivalités internes au FLN ont été attribuées à l’armée française), la prise de pouvoir par Boumediene a interrompue la possibilité d’une relation économique et politique sereine, adulte avec la France mais aussi avec le peuple.

La mise en coupe de la démocratie, la volonté d’adopter une économie socialiste a ruiné toute perspective de développement. Les Algériens qui aspiraient à l’indépendance et à l’amélioration de leur condition ont manifesté leur désaccord en quittant l’Algérie et en arrivant massivement en France. Les immigrés algériens cachent cette réalité à eux-mêmes et à leurs enfants, première source de schizophrénie. Installés en France, ils préfèrent revendiquer comme les Indigènes de la République pour continuer à attiser leurs rancœurs, quitte à falsifier l’histoire, racontant que leurs parents sont venus quasiment comme de nouveaux esclaves au lieu d’assumer une décision amère mais volontaire. Pourtant, la réalité est bien différente, les élites et les classes moyennes ont fui la dictature et la collectivisation, la raréfaction des denrées, l’appauvrissement généralisé. Les autres ont fui une économie qui n’offrait plus de travail. En 1998, à l’exposition universelle de Lisbonne, sur le stand de l’Algérie, ont pouvait voir comme film de propagande à la gloire de l’Algérie une chaîne de montage de la Dauphine !

Incapable de développer ce pays malgré l’aide de la France, envoyant nombre de coopérants, techniciens, enseignants, le pouvoir a laissé monter la vague islamiste. Choisissant l’arabisation pour en finir avec le français langue du colonisateur, le pouvoir a ouvert la porte aux islamistes et entraîné une déstabilisation du peuple, l’élite continuant en réalité à parler français, les classes populaires ne maîtrisant correctement pour certains ni le français ni l’arabe.

N’étant pas linguiste, je ne prononcerais pas de propos définitifs sur cette question mais je me suis toujours interrogée sur l’impact psychologique que pouvait avoir ce recours incessant à deux langues qui s’accompagne aussi de ces allers retours entre deux pays, de cette incapacité de choisir. En 1986, lors du débat sur le code de la nationalité et de la volonté de Jacques Chirac de mettre un terme à la double nationalité, les associations et la gauche dénonçaient le choix impossible entre le pays d’origine et le pays d’adoption, comparant celui-ci au choix d’un enfant entre son père et sa mère. Eh bien oui, le choix peut être douloureux mais salutaire. Il vient un temps où il faut choisir et non vivre dans les faux fuyants, les mensonges, les double discours.

Après le court processus démocratique sous Chadli, l’interruption du processus électoral en 1992 qui accordait au premier tour 40% des voix au FIS, l’assassinat de Boudiaf ont fait basculer l’Algérie dans une guerre civile abjecte qui là encore a fait naître d’immenses traumatismes non seulement en raison de la barbarie des actes commis mais peut-être et surtout par les manipulations, les insinuations, la désinformation dont ils ont fait l’objet. Il faut rappeler que des organisations comme la Ligue des droits de l’Homme en particulier mais une bonne partie de la gauche qui ayant soutenu l’indépendance ne voulait pas ouvrir les yeux sur le dévoiement de la révolution algérienne et ont cherché à nier ces crimes. Il faut rendre aux autorités politiques françaises et à Charles Pasqua en particulier le mérite d’avoir accepté d’accorder la protection de la France à nombre d’intellectuels qui étaient les premiers menacés.

Combien d’Algériens se souviennent avec amertume d’avoir été si peu entendus parce ceux qu’ils croyaient être leurs amis. Là encore, cette guerre civile sur laquelle en jouant la carte de la conciliation – Bouteflika a jeté un voile sur les responsabilités, exonérant les criminels – s’est faite au détriment de ceux qui ont souffert et ne permet pas à l’Algérie de dépasser cette tragique période et de vivre son histoire ouvertement.

Au jour d’aujourd’hui, l’Algérie est un pays qui devrait être riche est dominée par une oligarchie despotique qui paralyse la liberté d’investir, qui asphyxie la culture pour plaire aux islamistes. C’est un gâchis total quand 40% des jeunes d’un pays ne songe qu’à une seule chose, fuir alors que le potentiel économique existe. Mais ces questions, peu les pose ouvertement.

Bouteflika se permet régulièrement d’insulter la France mais vient comme toute la bourgeoisie algérienne se faire soigner en France. Qui empêche le gouvernement algérien de construire et d’équiper des hôpitaux dignes de ce nom en Algérie et aux médecins algériens en France d’aller soigner leurs compatriotes en Algérie au lieu de se plaindre de la discrimination qu’ils subissent. Combien de fois ai-je entendu dire qu’avant l’indépendance, l’hôpital d’Alger n’avait rien à envier à ceux de Paris. Au lieu de se cacher la réalité, de trouver des boucs émissaires, les Juifs qui ont été chassés d’Algérie quand bien même ils y vivaient depuis des siècles, les colonisateurs, la France que l’on déteste mais où l’on rêve de vivre, la France où l’on vit mais que l’on hait (90% des émigrés algériens vivent en France), les Marocains avec qui la frontière est fermée depuis 1994…

Un jour viendra, où les Algériens assumeront leur histoire et leurs responsabilités, en face et dans toute sa complexité. En se réconciliant avec sa propre histoire et en cessant de se mentir pour cacher ses propres responsabilités, alors l’Algérie moderne pourra enfin naître et se construire.

Gabrielle Desarbres

*Précisons qu’en France, rien n’empêchait qu’un Président soit élu trois fois d’ailleurs.

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