L’Ufal, une association laïque qui s’éloigne de ses objectifs

Publié le 21 octobre 2008 - par
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Militer dans une association est une belle expérience, a fortiori une association laïque, encore faut-il que soit bien respecté l’esprit de liberté de la loi de 1901, comme condition essentielle de la vie démocratique. Que dire de ce point de vue de ce que j’ai été amené à vivre à l’Union des Familles Laïques (Ufal) depuis presque cinq ans et que je viens de quitter, dont deux passées à son secrétariat national et comme Président de son Conseil scientifique, ainsi que comme élu représentant cette dernière au conseil d’administration de l’UDAF 94 et membre de son bureau ? Ce n’est pas tant mon expérience personnelle au sens de son vécu qui est intéressante ici, même si elle ne compte pas humainement pour rien, mais avant tout ce qu’il y a d’enseignements collectifs dans cette tranche de vie de bénévole militant au sein d’une association comme l’UFAL, au service d’une cause essentielle, celle de la laïcité qui y fut si difficile à défendre.

Du combat laïque à la découverte des contradictions internes de l’UFAL, notamment sur les caricatures

J’étais intervenu lors d’une initiative de quartier de Fontenay-sous-Bois, organisée par des communautaristes de l’association « Une Ecole pour Tous », contre les discours des deux invitées, Hamida Ben Sadia, qui prône le voile comme nouveau féminisme, et Christine Delphy, drôle de sociologue qui parle d’une communauté blanche dominant une France discriminatoire, pour justifier la fin de la laïcité française et le voile partout, spécialement à l’école.

J’avais à la suite de cet événement, sur les conseils d’un élu, interpellé l’UFAL. Le Président de celle-ci, Bernard Teper, devait ainsi m’accompagner à une rencontre avec le Maire de la ville pour faire part de nos inquiétudes face à la montée du communautarisme dans celle-ci. Par la suite, Le Président de l’UFAL prenant connaissance d’un article que j’avais consacré à la laïcité dans la revue les Cahiers d’Histoire, devait m’inviter à rejoindre l’UFAL, considérant que j’y avais toute ma place. Je devais trouver dans l’UFAL une organisation qui me paraissait être un bon outil pour le combat laïque, liant combat laïque et combat social. Je me retrouvais vite à y prendre des responsabilités, intervenant régulièrement au nom de l’association dans des manifestations publiques au titre d’historien défendant la laïcité.

Vite, je devais voir des personnes promus brutalement à des responsabilités nationales et descendues aussi vite en torche de façon quelque peu incompréhensible. Une opposition interne existait déjà mais montrée comme ennemi de l’intérieur relativement isolée et passant par là-même faussement pour un épiphénomène.

Le jour où pour la première fois il y a eu conflit, fut pour moi celui de la parution dans la presse française des caricatures de Mahomet, le Président de l’UFAL choisissant le parti de soutenir en interne la position du MRAP, considérant qu’il s’agissait de caricatures racistes. Ce premier responsable de l’association devait même exprimer que toute personne qui oserait défendre un autre point de vue aurait soutenu, en leur temps, les caricatures antisémites du régime de Pétain, une horreur ! Des dirigeants de premier plan furent publiquement insultés. Dans un climat très lourd, le Président de l’UFAL devait finalement se ranger à un avis largement majoritaire dans l’UFAL pour la défense du droit à la liberté d’expression et le soutien à « Charlie Hebdo », visé alors par des plaintes demandant une limitation de la liberté d’expression concernant les religions. Le pire fut évité, de justesse.

Une philosophie officielle sur l’immigration qui divise

Dans le cadre de la préparation de l’Assemblée générale de l’association il y a deux ans, le Président avançait l’idée que l’UFAL prenne le parti de défendre la régularisation massive des sans-papiers. Un débat s’engageait où j’intervenais pour mettre en garde contre le risque de vouloir imposer par le haut une idéologie officielle dans ce domaine, risquant de faire fracture dans l’association alors que nous n’avions aucune obligation à un tel positionnement, et qu’à titre personnel, rien n’empêchait le Président d’avoir son opinion et de l’exprimer.

Ma volonté était ici de préserver l’unité de l’association, d’ailleurs plusieurs membres de la direction, pourtant partageant l’opinion sur ce sujet du Président, invitaient à la même démarche que la mienne. Mais contre toute attente, le Président devait en faire un point de discorde, voulant à tout prix qu’un texte reprenant sa position soit adjoint au rapport annuel de l’association, comme position officielle. Le débat fit alors rage, car face à la volonté d’imposer cette orientation par un passage en force, de nombreux membres de l’UFAL et une bonne moitié du Conseil d’Administration national d’alors avaient choisi une toute autre position.

Etayer le débat pour empêcher un passage en force

L’idée de régularisation des sans-papiers revenait à accepter la libre installation des immigrés en France, niant la notion de frontières, et avec elle celle de nation, de peuple, de République avec son histoire et ses acquis : la mise en concurrence entre travailleurs d’ici et d’ailleurs de plus en plus nombreux près à accepter n’importe quel salaire, serait un service sans nom rendu aux patrons ; d’autre part, et c’est sans doute le plus grave, une nation, c’est une histoire faite par un peuple et on sait que les garanties collectives qui sont les nôtres sont exceptions dans le monde et qu’une des meilleures façons de les casser serait précisément de jouer l’immigration contre la France, encourageant au passage les peurs sur lesquelles surfe l’extrême-droite.

Un autre aspect du débat, et non des moindres de la démarche accompagnant le texte du Président, était d’avancer que tous les hommes seraient des citoyens du monde et qu’en conséquence, puisque l’argent n’avait pas de frontières, la liberté de circuler des hommes ne devait pas en avoir, suivant ici une idéologie gauchiste qui a toujours nié l’idée de la nation à l’aune d’un internationalisme dogmatique. Sauf que c’était tout oublier du fait que l’égalité des hommes en droit sur la planète n’est qu’un leurre et qu’en réalité, la plupart des hommes y connaissent des situations de droit inégales, qu’ils quittent pour des raisons économiques et pas par l’effet d’une prise de conscience d’une citoyenneté mondiale à laquelle ils appartiendraient et dont ils défendraient les principes ici et chez eux.

Cette illusion égalitaire cache une autre dimension, celle propre à la réalité de différences culturelles qui font des hommes différents aussi en cultures et par là-même, implique de prendre en compte cette dimension trop souvent négligée dans les difficultés d’intégration. Les populations d’origine immigrée viennent fréquemment de pays soumis à des dictatures politiques ou religieuses, à des régimes moyennement démocratiques, qui ne les éduquent pas vraiment aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, à la citoyenneté. Il suffit d’en prendre pour preuve la recrudescence du mariage forcé en France et tout particulièrement de la polygamie qui reste de moins en moins bien cachée dans certains quartiers. La loi interdisant la pratique de cette dernière depuis 1993, on n’est plus en situation de mesurer la réalité de ce phénomène en augmentation considéré comme n’existant plus. Les services sociaux régulièrement ne s’y confrontent pas moins pourtant lorsque l’une des épouses veut sortir du système polygame, souvent la plus jeune qui vient y demander de l’aide.

L’impossibilité à l’UFAL de mener un débat capital pour la défense de la laïcité

Ainsi, l’immigration était posée comme un véritable enjeu de société dans le débat et plus comme s’il ne s’agissait que de savoir si on aimait les immigrés ou pas. Cette dernière démarche revenant à faire de ceux qui veulent des régularisations massives des vertueux et les autres des racistes, tuant ainsi le débat d’idée autour de cette question fondamentale. Il s’affirmait qu’il ne fallait pas faire n’importe quoi avec l’immigration pour protéger une identité française ancrée dans son modèle républicain laïque et social. Il apparaissait qu’il ne fallait pas faire n’importe quoi, y compris pour les immigrés eux-mêmes, si on voulait qu’ils puissent effectivement s’intégrer, autrement dit, trouver leur place dans notre société en en adoptant les règles communes. A être trop nombreux, on sait bien qu’ils trouveraient de moins en moins à s’intégrer jusqu’à ne plus pouvoir faire un autre choix que celui d’une mise à part communautaire, livrés ainsi aux extrémistes religieux et aux chefs de clans, avec à la clé une société française politiquement clientélisée et vidée de toute laïcité, de sa substance démocratique.

Mais de la part du Président il y eut refus du débat et choix de la polémique, de l’anathème, des attaques personnelles. Un texte collectif reprenait les termes de la position opposée à celle du Président, signé par nombre de camarades du Conseil d’administration et des UFAL locales, que j’étais chargé de défendre. En plein Conseil d’administration national, Bernard Teper ne devait pas hésiter, à court d’arguments, à m’accuser de vouloir rien de moins qu’un nouveau « Vel d’hiv » contre les immigrés. Cela devait faire réagir tellement fort le CA de l’association contre cette argumentation peu reluisante qu’il fut contraint de retirer son texte, le notre suivant par notre volonté le même sort, pour revenir à un débat sur l’association et son action, ses projets, qu’avait empoisonné ce débat sur l’immigration imposé par le Président. Un des membres du CA, pourtant favorable à la thèse de la régularisation, devait exprimer que ces attaques personnelles visant à détruire tout débat de fond ressemblait aux méthodes qui avaient fait les beaux jours des procès de Moscou…

L’insulte pour toute réponse ou la limitation de la pensée

Après cet épisode, il n’a plus été possible de travailler dans le secrétariat national et le bureau national en toute sérénité, plusieurs membres du secrétariat ont quitté leurs responsabilités et je leur ai emboité le pas. Le climat n’a ainsi cessé de se détériorer, quelques membres du Conseil scientifique dont j’étais le Président étant incités à mener une action de sape me visant, qui avait cet effet connu de mettre en retrait ceux qui ne comprenaient pas ce qui se passait en laissant malheureusement le terrain aux autres. Avec mon départ du Conseil scientifique, ce fut sa disparition pure et simple, car aucun travail ne fut fait pour le maintenir en vie. On en justifia même a posteriori la disparition en reprenant les arguments du Président expliquant qu’un tel outil ne correspondait pas à l’UFAL. Quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage, c’est bien connu. En attendant, ce fut tout un réseau d’intellectuels et de chercheurs qui commençait à prendre du sens qui disparut à ce moment dans les limbes de l’autoritarisme et de la fermeture d’esprit.

Le dernier épisode en date devait me réserver encore une autre facette de cette guerre interne infréquentable. Lors d’un échange sur la liste du Conseil d’administration entre l’un de mes amis défendant mon attachement à la laïcité et le secrétaire général de l’UFAL revenant sur la question de l’immigration, ce dernier devait exprimer que mes pensées étaient plutôt maurassiennes que jaurésiennes. On m’attribuait ainsi une filiation avec Maurras, ce penseur de l’antisémitisme influent de l’extrême-droite monarchiste française, sachant que plusieurs membres de ma famille sont passés par Drancy pour finir à Auschwitz, dont le nom se trouve sur le mémorial des juifs déportés de France. Encore une fois, au lieu de répondre sur le fond on utilisait l’insulte contre moi, de façon assez ignoble, pour m’atteindre par là où on blesse au plus profond de l’autre, forme de terreur intellectuelle qui n’a pas de nom. Une méthode qui vise toujours à faire taire la critique en dégradant celui qui la mène par la souillure, tout en le livrant à la vindicte publique.

Pour défendre les libertés et la laïcité, il faut accorder les moyens avec les buts

J’ai ainsi, après avoir eu information de cette transmission internet, demandé des excuses sur la liste sur laquelle cette insulte avait été proférée, à défaut de quoi, je prévenais être contraint d’interpeller le Procureur de la République sur ce fait. La réponse du Président de l’UFAL était à la mesure de ce qui avait précédé. Concernant l’insulte dont j’étais victime, il exprimait dans un courrier me répondant que, le secrétaire général de l’association avait « le droit d’exercer une libre critique de tes (mes) positions » précisant encore que, « ce sont les idées que tu as exprimées et non ta personne qui sont visées » Etre traité de maurrassien fait évidemment parti intégrante du débat démocratique républicain et laïque ordinaire pour lui, heureusement pas pour tout le monde ! Je devais ensuite déposer plainte auprès du Procureur de la République et quitter toute responsabilité jusqu’à l’association elle-même, plutôt que de la représenter ou d’en faire promotion où que ce fut dans ces conditions. Une façon aussi de se protéger contre de telles atteintes, dont on ne peut négliger le caractère blessant et le manque d’humanité.

Il y a des destructions bien menée qui transforment un outil performant comme l’UFAL en machine de pouvoir écrasante dans sa vie interne jusqu’à pousser à la mise à part d’ UFAL départementales entières et même leur possible départ, et celui de militants de valeur longtemps investis. La laïcité se joue aujourd’hui ailleurs, car lorsque la fin commence à justifier les moyens, c’est le but lui-même qui est perverti, tout simplement perdu. La laïcité n’est rien sans la liberté de conscience et de pensée, c’est-à-dire le respect des opinions et des personnes, à quoi la démocratie est étroitement liée. Trop d’associations, souvent importantes, fonctionnent sur le mode de la cooptation par le haut, tendant à éliminer les différences à la faveur d’une homogénéisation idéologique qui n’est pas le facteur le plus favorable à ce que s’exprime la démocratie interne, la prise en compte de la richesse des individus, le respect de l’association elle-même.

Si l’UFAL en tant que telle n’est pas en cause, elle a subi tout le contrecoup de ce que je viens de décrire, et est en mauvaise posture pour jouer un rôle ne serait-ce que mineure dans l’action pour une laïcité offensive respectueuse de ses valeurs et de ses principes.

L’UFAL a perdu le sens de la démocratie interne et même celui de la laïcité

Pour faire vivre une association, il faut il est vrai, faire preuve d’humilité au plus haut niveau, en restant soucieux toujours de la diversité qui fait la richesse de toute vie associative à condition de ne pas vouloir fonctionner comme un micro-parti politique se donnant pour mode de fonctionnement un centralisme démocratique patent aujourd’hui dans cette association. On y explique à présent y refuser toute forme de tendance et tout texte alternatif à ceux venant de la direction. Autrement dit, un exemple parfait de démocratie interne qui rappelle les mauvais souvenirs du principe du parti-guide préfigurant le parti unique !

Dans le dernier « rapport d’orientation » on explique que « Si la puissance publique s’aveugle volontairement sur les particularismes afin de produire un droit républicain, elle aménage néanmoins un espace dans lequel ces particularismes peuvent librement s’exprimer. Cet espace est celui de la société » (Sic !) La formule est-elle le fait d’une erreur ou d’une bêtise, car amenée ainsi, elle avance tout simplement que l’UFAL défend soudain ici ce qu’elle avait hier combattu, à savoir, la revendication des religions à pouvoir s’exprimer en public sans limitation de place, y compris collectivement. Cela d’ailleurs signifierait-il que l’office pourrait être donné dans la rue, la burka serait-elle ici tolérée au nom de cela ? Faut-il rappeler que la direction de l’Ufal défend le voile à l’université, et a condamné sans nuance l’attitude de Fanny Truchelut, alors que de nombreux responsables départementaux et nationaux ont signé des textes exprimant un avis contraire (ce qui valut à certains une lettre recommandée grotesque, signée du président) ?

Faut-il aujourd’hui, pour des laïques, prendre une position aussi peu nuancée en la matière, alors que le voile vampirise littéralement la rue, qu’il ne cesse de progresser avec la burka et le voile total, en faisant pression de plus en plus sur l’espace public et finalement, ayons-en conscience, sur nos libertés. Enfin, on ne sait plus bien sur quoi va déboucher demain ce que l’on nomme la laïcité à l’UFAL !

N’ayons pas peur de la démocratie dans la vie associative et dans la société

La vie démocratique de notre pays est minée par une crise du politique qui est marquée par une coupure entre la représentation politique et le peuple. La vie associative est plutôt amenée aujourd’hui à devoir ici montrer l’exemple, tout spécialement lorsqu’il est question de faire vivre le combat pour la laïcité qui est une charnière républicaine vitale pour nos libertés, à mettre la citoyenneté, l’intérêt général au dessus des différences comme bien commun essentiel. N’ayons donc jamais peur de la liberté de pensée, de la liberté d’expression et de la démocratie, à condition que le nombre en soit le garant contre toutes les formes d’arbitraire ! Notre journal, Riposte Laïque, est tout désigné pour jouer son rôle dans ce domaine.

Guylain Chevrier

Historien

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