L'art de se voiler la face au nom de l'universalisme

La réponse de Henri Pena Ruiz aux responsables de Riposte Laïque est sans surprise. Il brandit l’universalisme, au nom duquel il faut se garder de faire des hiérarchies entre les cultures et les religions. Et il soupçonne fort Riposte Laique d’en faire, des hiérarchies. Eh bien, je ne vais pas décevoir Henri Pena Ruiz : pour moi, toutes les cultures ne se valent pas et si les religions monothéistes, légitimation d’un système de domination des hommes sur les femmes, sont également sexistes, il y en a de moins pires. Et surtout il y en a qui ont fait leur aggiornamiento. Je n’appartiens à aucune d’elle, on ne peut donc me soupçonner de partialité. Je suis athée et féministe, c’est à ce titre que je m’exprimerai.
Ah ! L’universalisme ! Mot totem pour nos adorateurs des droits de l’homme. Je les pratique depuis longtemps, et nous avons eu l’occasion, nous les féministes, de leur mettre le nez dans leurs contradictions. Avec succès. J’ai eu à faire aux plus ardents d’entre eux, dans deux circonstances historiques : la dénonciation de l’excision, qu’ils considéraient comme pratique culturelle intouchable, et le combat pour la parité homme/femme en politique, qui contrevenait à l’idée d’un Homme, celui de la Déclaration des droits, qui trône au dessus des contingences humaines, de race, de sexe, de religion. En réalité, derrière ce spécimen abstrait, il y avait des hommes qui avaient le pouvoir et des femmes qui en étaient exclues. Car la réalité résiste aux principes. La parité a mis en évidence une vérité cachée : sous sa toge de probité, notre Homme ne couvait que des petits hommes, les petites femmes, elles, étaient soigneusement tenues au dehors.

Photo prise à Marseille, en 2008
Où en sommes nous aujourd’hui, après des années de bagarre pour démasquer les dessous de l’Homme ? L’excision a été reconnue comme mutilation sexuelle et elle est désormais jugée comme telle. Une loi sur la parité a été votée en 1999, au nom de la justice qui veut que le genre humain étant composé de deux sexes, on reconnaisse aux deux sexes la capacité de gérer les affaires de la cité. Deux exemples qui démentent à l’évidence une certaine interprétation de l’universalisme, considéré comme principe sacré et non humain, puisqu ’intouchable. Il nous a fallu dans les deux cas cités, aller à l’encontre des partisans aveugles de ce principe, en démontrant que l’universalisme était à conquérir, qu’il fallait donner un contenu à son abstraction. Ce n’est donc pas le principe qui est en cause, mais les moyens d’y tendre. L’égalité et la dignité sont des projets, jamais des acquis.
Et voilà qu’on nous ressert la même ritournelle au sujet de l’équivalence des cultures et du respect qui leur serait dû. Au nom de l’universalisme, il faudrait en effet respecter chaque culture, sans distingo. Mais peut on respecter qui ne vous respecte pas et n’admet pas votre différence, quelle qu’elle soit, sexuée, religieuse ? Pena Ruiz cite Franco : « En Espagne, on est catholique ou rien ». Et en terres d’Islam, a-t-on le droit d’être autre chose que musulman ? Les persécutions dont sont l’objet les autres religions, illustre cette inacceptable intolérance. Comment font-ils , ces tenants de l’universalisme, pour accepter ce qui contrevient au Principe qu’ils prônent ? En refusant de faire une juste différence, ils cautionnent l’intolérance dont ils refusent de voir qu’elle est le propre de certaines religions et cultures.
Je suis sûre que Pena Ruiz est contre les violences faites aux femmes, qu’il signe des pétitions contre. Mais il ne veut pas voir que le voile est bien autre chose qu’un signe simplement religieux, qu’il témoigne de la violence faite à tout un sexe, qu’il est pour les femmes un stigmate aussi infamant que pour les juifs, l’étoile jaune. Si notre philosophe était une femme, il sentirait la honte et la rage l’envahir à la vue de ces momies qui ont envahi nos rues. Elles sont la négation ambulante de siècles de combats pour la dignité de tout un sexe. Elles nous jettent au visage leur servitude et l’obscurantisme de toute une civilisation. Oui, j’ai bien dit obscurantisme. Si le progrès d’une civilisation se mesure au statut des femmes, comme l’a si bien noté Charles Fourrier, alors oui, une culture qui prône l’asservissement de tout est un sexe, ne mérite pas sous cet aspect des choses, le nom de civilisation. Et il ne s’agit nullement de prôner le choc des civilisations, comme nous le reproche avec une certaine malhonnêteté Pena Ruiz, qui a du mal à sortir de l’esprit guerrier. Il n’y a pas de choc, simplement des degrés divers d’avancée. Sur les plans des libertés individuelles, de l’égalité des sexes, de la séparation de la religion et de l’état, il y a des cultures plus avancées que d’autres et il n’y a aucune honte à le reconnaître. Mais on sait que certains de nos beaux esprits en arrivent à se battre la coulpe d’appartenir à cet Occident, uniquement appréhendé comme colonisateur.

L’attitude juste est de prendre dans chaque culture ce qui sert l’humanité et la fait avancer. Et d’être assez courageux pour reconnaître que certaines coutumes vont à son encontre. Et plus grave : elles se servent de nos avancées pour mieux introduire leurs us rétrogrades. Alors quand nos grands défenseurs de principes, cesseront ils de se voiler la face ? Quand consentiront ils à comprendre enfin que tout le monde n’est pas également bon et gentil ?
Il faut du courage, de la lucidité et de la liberté d’esprit pour réviser ses dogmes, fussent ils pavés de bonnes intentions.
Anne Zelensky

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