L’athéisme prend les transports en commun : c’est bon pour la planète !

Publié le 19 janvier 2009 - par
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L’athéisme anglo-saxon est communicant… il s’affichait sur internet, dans les réseaux sociaux, il s’affiche désormais sur les bus et dans le métro. La vague se propage avec plus ou moins de bonheur sur le continent européen. Tour d’horizon.

Il était une fois une jeune journaliste du Guardian dénommée Ariane Sherine.

Juin 2008 : elle aperçoit des bus rouges de Londres arborant une citation évangélique « Quand le fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? » (Luc 18:8) ; le bandeau est accompagné de l’URL d’un site internet de chrétiens évangéliques http://www.jesussaid.org/ . Ariane Sherine consulte le site et y trouve, en guise de réponse, cet avertissement aux mécréants : ceux qui n’accepteront pas « la parole de Jésus sur la croix » seront maudits et condamnés pour l’éternité aux feux de l’enfer. [1]

Etonnée que quiconque puisse, sur un bus, promettre la colère de son dieu quand il passera dans le quartier à ceux qui ne croient pas en son existence, puis, via un lien internet, leur garantir des tourments éternels, la journaliste contacte l’autorité concernée, l’ Advertising Standards Authority. Cette dernière lui répond : « Les citations utilisées sont clairement issues de la Bible, et il n’y a rien dans le code de normes de publicité qui interdise la publicité d’un message religieux. Quant au site, il ne fait pas partie de notre mandat. »

Interpellée dans le même temps par la publicité de la bière Carlsberg proclamant fièrement sur les bus londoniens qu’elle est « probablement la meilleure bière blonde du monde », il lui apparaît que la clé de la tranquillité juridique réside dans le recours au mot « probablement ». Elle se renseigne enfin sur le coût d’une telle opération : le prix d’une campagne pour deux semaines sur les bus londoniens serait « seulement » de 23.400 livres sterling (en gros la même chose en euros).

Elle émet alors une idée son blog : il suffirait de 4680 athées britanniques donnant chacun 5 livres pour pouvoir répondre à la campagne évangélique par un slogan du type « There’s probably no God. Now stop worrying and get on with your life ». [2]

L’idée se propage de façon virale de blog en blog et rencontre un succès d’estime mais c’est encore loin d’une mobilisation suffisante pour se lancer dans une campagne de pub. Ariane Sherine ne veut pas se lancer dans une collecte de fonds sans avoir une garantie suffisante de succès ; elle recherche alors des soutiens. Terry Sanderson, le chef de file de la National Secular Society (NSS), est approché pour lui demander son avis ; celui-ci est sans appel : si des athées ont envie de se mobiliser ils n’ont qu’à adhérer à la NSS plutôt que de donner pour une campagne de publicité sur des bus. [3]

L’idée a bien failli mourir sur cette fin de non recevoir mais c’était sans compter sur la dynamique des réseaux internet. Un blogueur, Jon Worth, prend l’initiative de réaliser un montage photo et de mettre en ligne ce à quoi pourrait ressembler un bus arborant le slogan proposé par Ariane Sherine [4]. Un autre prend celle d’ouvrir une page sur un site spécialisé permettant de réaliser un pas supplémentaire dans la genèse de la campagne: ceux qui la soutiennent peuvent réaliser une promesse de don qui ne se concrétisera que si le nombre s’avère suffisant pour lancer l’opération [5].

La date d’expiration de la campagne des promesses de don était le 31 juillet 2008. Le début fut poussif mais, lorsque le biologiste Richard Dawkins en popularisa l’idée sur son site [6] et que le chroniqueur du Times Matthew Parris la relaya à son tour [7], le projet commença à prendre forme. Au délai fatidique 877 promesses de dons de 5 livres sterling étaient enregistrées, pas assez pour mettre en œuvre l’idée initiale (puisque les promesses ne représentent que 20 % du besoin estimé) mais suffisamment pour ne pas avoir envie de laisser tomber. Bien que le Daily Telegraph [8] annonce d’ores et déjà la faillite de l’opération Ariane Sherine ne s’avoue pas vaincue, et avec Jon Worth, décide de remettre le couvert à l’automne.

Sollicitée, la British Humanist Association apporte son soutien à la campagne et offre de gérer tous les dons ; de son côté Richard Dawkins, auteur du best-seller Pour en finir avec Dieu, offre de doubler la mise collectée à hauteur de 5.500 livres. Si ainsi 11.000 livres sont collectées il y aurait de quoi équiper 30 bus londoniens pour une campagne de 4 semaines. Le slogan définitif est arrêté : « There’s probably no God. Now stop worrying and enjoy your life ». (Il n’y a probablement aucun dieu. Maintenant arrête de t’inquiéter et apprécie la vie) [9]

Cette fois-ci c’est parti : en seulement quatre (4) jours le cap des 100.000 (cent mille) livres sterling collectées est franchi, et avec 800 bus qui arpentent les rues de Londres depuis début janvier 2009, complétée par des messages affichés à l’intérieur des rames de métro, cette initiative devenait la première campagne publicitaire athée de l’histoire [10] et prenait une dimension internationale.

C’est ainsi, par exemple, qu’à l’initiative de l’American Humanist Association 200 bus parcourent les rues de Washington DC avec le message « Why believe in a god? Just be good for goodness’ sake » [11] (Pourquoi croire en un dieu ? Bon sang, contentez-vous d’être bon). Nous ne commenterons pas l’ensemble des réplications qui voient le jour en Amérique du Nord (comme en ce moment à Toronto) ou qui rencontrent des difficultés (comme en Australie) ; chacun pourra se reporter aux sites de campagnes listés en fin d’article ; nous nous arrêterons néanmoins quelques instants sur les initiatives d’ores et déjà prises sur le continent européen.

Au sud des Pyrénées tout d’abord, deux associations, Unión de Ateos y Librepensadores (castillane) et Ateus de Catalunya (catalane) prennent l’initiative commune de répliquer l’initiative d’Ariane Sherine en conservant pratiquement le même message : « PROBABLEMENTE DIOS NO EXISTE. DEJA DE PREOCUPARTE Y DISFRUTA LA VIDA » (castillan) « PROBABLEMENT DÉU NO EXISTEIX. DEIXA DE PREOCUPAR-TE I GAUDEIX LA VIDA » (catalan) (Dieu n’existe probablement pas. Arrête de t’inquiéter et vive la vie). La capitale de la communauté autonome de Catalogne, Barcelone, est sillonnée de bus arborant l’une ou l’autre version linguistique du message ; la campagne est d’ores et déjà dans les tuyaux pour la capitale espagnole, Madrid, ainsi que d’autres capitales de communautés autonomes (Bilbao, Saragosse, etc.)

En Italie la question semble un peu plus compliquée. L’Unione degli Atei e degli Agnostici Razionalisti (UAAR) prend l’initiative à son tour et a réuni 13.000 euros pour mener campagne dans la ville de Gênes, tant parce qu’y siège la présidence de la conférence épiscopale italienne que parce que la ville s’est déjà distinguée en y interdisant le déroulement de la marche nationale italienne de la fierté homosexuelle (Gay Pride). De plus, le « probablement » coince chez les athées organisés en Italie et ils ont opté pour un message drôle mais un peu plus incisif : «La cattiva notizia è che Dio non esiste. Quella buona, è che non ne hai bisogno». (La mauvaise nouvelle c’est que Dieu n’existe pas. La bonne, c’est que vous n’en avez pas besoin). La société de publicité, du groupe français Decaux, qui a le marché de l’affichage sur les transports en commun gênois a refusé le message. Affaire à suivre…

“Probablement” ?

A la lecture des blogs il est difficile d’éviter la question du recours à l’adverbe “probablement”. Ce “probablement” semble en effet avoir perturbé un certain nombre de commentateurs, en particulier dans les réseaux de l’athéisme militant, agacement ayant même pu conduire à le faire disparaître dans certaines campagnes de communication comme en Italie. A l’inverse, certains religieux, ainsi que cela a été entendu sur Radio Canada à propos des bus de Toronto [12] mettent en avant que « le mot probablement dans le slogan publicitaire montrait que ses créateurs ne niaient pas complètement l’existence de Dieu ».

Les raisons en sont bien entendu autres. Comme déjà souligné, l’utilisation de cet adverbe permet déjà d’éviter les fourches caudines de l’accusation de publicité mensongère : sollicités pour prouver l’inexistence d’une entité divine, les promoteurs du message seraient bien en mal de le faire ; d’autre part cet usage est assumé comme étant tout simplement scientifiquement plus pertinent. Les lecteurs de The God Delusion (« l’illusion de Dieu », curieusement traduit en français par « Pour en finir avec Dieu ») [13] auront bel et bien remarqué que le titre du chapitre 4 de ce livre de Dawkins « Why there almost certainly is no God », imparfaitement traduit en français par “Pourquoi il est quasiment certain que Dieu n’existe pas”.

C’est bel et bien parce que l’inexistence d’un agent surnaturel ne peut pas être démontrée (au contraire d’une existence qui, sur le plan du principe, le pourrait) et parce qu’ils refusent que leur athéisme soit pris comme un acte de foi parmi d’autres, que les initiateurs de la campagne considèrent l’athéisme comme l’acceptation de l’absence de faits scientifiquement établis qui pourraient être portés au crédit de l’hypothèse de l’existence d’un dieu, de dieux, ou plus généralement d’agents ou de phénomènes surnaturels.

Alors, voici venu le temps de la science et de la raison comme l’expriment en vidéo les vedettes de l’athéisme anglo-saxon [14] ? Plus prudemment contentons-nous de laisser le mot de la fin à Ariane Sherine : “Je suis très contente de vivre dans un pays où les gens peuvent croire en ce qu’ils veulent”.

Richard DAQUIN

Notes

[1] Evangile selon Mathieu 25 .41 : « Alors il dira encore à ceux de gauche : Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges ». (NDLR : la rédaction suggère à ses lecteurs qu’il n’est « probablement » pas approprié de sur-interpréter la référence évangélique à la gauche ;-)…) Source : http://www.jesussaid.org/gods-wrath-against-sin.php

[2] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/jun/20/transport.religion

[3] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/aug/06/richarddawkins.religion

[4] http://www.jonworth.eu/in-your-face-atheism/

[5] http://www.promessotheque.com/atheistbus

[6] http://richarddawkins.net/article,2839,Atheism-on-the-buses,Freethinker-PledgeBank

[7] http://www.timesonline.co.uk/tol/comment/columnists/matthew_parris/article4431914.ece

[8] http://www.telegraph.co.uk/news/newstopics/howaboutthat/2485331/Atheists-fail-to-cough-up-for-London-bus-ad.html

[9] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/oct/21/religion-advertising

[10] http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2008/oct/23/atheist-bus-campaign-ariane-sherine

[11] ce slogan n’est pas facilement traduisible en français en raison des jeux de mots entre God et good, et notamment entre for God’s sake et for goodness’ sake, l’une et l’autre des expressions étant courante, en jurons du genre « Pour l’amour de Dieu », ou « Bon sang », « M’enfin » etc.

[12] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2009/01/16/001-publicite-athee.shtml

[13] http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1030

[14] http://www.overstream.net/view.php?oid=retwllefs1e3

Adresses des campagnes :

Le site d’Ariane Sherine : http://www.arianesherine.com

Facebook : http://fr-fr.facebook.com/group.php?gid=32985131033

Grande Bretagne : http://www.atheistcampaign.org

Espagne : http://www.busateo.org/

Etats-Unis : http://www.whybelieveinagod.org/

Italie : http://www.uaar.it/uaar/campagne/bus/

Canada : http://atheistbus.ca/

Australie : http://www.atheistfoundation.org.au/

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