L’autruisme, un néologisme de Philippe Muray

Publié le 27 septembre 2010 - par - 1 055 vues
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L’Autruiste.

Ce néologisme est de Philippe Muray. Remarquable alliance entre deux termes contraires, altruiste et autiste, il télescope des notions qui s’excluent. Il se trouve qu’il s’applique à merveille à une variante humaine courante qui sévit dans nos contrées développées.
On repère l’autruiste principalement dans les pays occidentaux , dans une frange plutôt minoritaire de la population, apparentée à ce qu’on nomme la Gauche, avec des déclinaisons diverses : gauchiste, écologiste, féministe, altermondialiste… Son influence est inversement proportionnelle à son nombre, réduit. Mais il a réussi à imposer sa loi non écrite à la majorité, droite comprise, non par la force directe, comme les dictatures ou les religions classiques. Il agit par le biais de la culpabilisation et joue sur le sentiment de honte. La honte de ne pas être à la hauteur de l’Autre. L’autruiste est en effet tout entier attaché à défendre la Cause de l’Autre, il a la main tendue vers tous les damnés de la terre, pourvu qu’ils soient d’ailleurs, il est de tout cœur avec la légion innombrable des sans : papiers, domicile, frontière, emploi. Mais a t-il-un cœur ?

Il se rue là où clignote le mot alter. Il carbure à l’anti : (capitaliste, raciste, sioniste, sarkozyste, fasciste , RL……). Infiltré au cœur de là où se forge l’Opinion, cette rumeur diffuse qui sert de boussole à notre monde, il l’impose. Chacun se croit obligé de se conformer aux injonctions, plus ou moins explicites, de ce qu’en dira t on contemporain, incarné par certains medias, dont l’influence ne correspond pas au nombre menu de lecteurs.

L’autruiste agit par intimidation, et joue sur le vieux ressort de la psyché judéo chrétienne, la culpabilité. Il recourt aux mêmes procédés qu’il dénonce : ce n’est plus au nom de la morale qu’il condamne, excommunie, mais au nom de la pensée correcte. Comme toujours quand un ordre se substitue à un autre, il assène un ensemble de dogmes de référence qu’il ne fait pas bon transgresser. Et sinon, vous voilà automatiquement rangé dans le camp des renégats et affublé d’anathèmes convenus : réac, facho, néonazi… Vous n’êtes pas obligé de défiler en pénitence, affublé des vêtements de l’infamie, comme lors des processions punitives de l’Inquisition, mais vous êtes grillé dans les milieux qui s’autorisent à distribuer ces labels.

Voici une liste non exhaustive de ces dogmes :

Premier dogme : l’équivalence – tout se vaut et tout le monde il est égal – Un tableau de Rembrandt et un collage pop art ? De l’art dans les deux cas ! Vous n’avez pas à décider de ce qui est de l’art. Tout est art pourvu qu’on se sente artiste. A bas les hiérarchies petites bourgeoises ! Voilà comment un ex ministre de droite Alliagon, juge opportun de faire au Château de Versailles deux expositions d’art contemporain, l’une de Jeff Koons et la dernière d’un japonais fabricant de mangas géants aux couleurs criardes. La solennité du Château en prend un coup. Quel rapport avec Versailles, sinon le goût de provoquer ? Nul n’échappe à la contagion de l’équivalence, même pas les adversaires politiques de la gauche, qui fournit, rappelons le, les bataillons d’autruistes.

Idem pour les cultures. Peu importe qu’une de ces cultures pratique des us qui contreviennent fondamentalement aux droits de l’Homme, dans lesquels l’autruiste se drape dès le lever. L’équivalence en prend là un coup, on ferme les yeux sur certains dérapages, lapidation, excision, amputation des mains, le label « tradition » vient opportunément voiler le couac droitdelhommiste.

Deuxième dogme : la liberté d’expression ( la sienne). L’autruiste vomit la censure et l’ordre, ceux des autres, les bourgeois – car il y a le vilain autre et le bon Autre – L’altruiste s’interdira le moindre propos raciste, le traquera impitoyablement, mais injuriera sans scrupules ses adversaires politiques, le racisme étant, c’est connu, l’apanage des petits blancs. Qu’un rappeur éructe ses insanités contre l’une d’entre nous, est considérée comme une de ces formes de sa sacro- sainte liberté d’expression.

Troisième dogme : la phobie du pour, et le culte du contre. L’autruiste est contre par définition. Contre ce qui existe et pour un monde qui n’existe pas. Il ne propose jamais. Une exception cependant : l’autruiste est pro palestinien. Côté théorie, il est imbattable, c’est un grand parleur, il est capable de se dévouer en paroles au tiers monde en entier, côté pratique, il ne fait jamais la vaisselle et n’aidera pas la petite vieille de son quartier à traverser la rue. Trop vulgaire pour lui. Cette incapacité à négocier avec la réalité au nom du purisme, se reflète dans son air malaimable, sa difficulté à sourire. Son désespoir n’a pas l’élégance de l’humour. Voilà pourquoi sans doute, il compense dans toutes ces activités festives, que la gauche propose au bon peuple : fête de la musique, nuit blanche, équipées sauvages en roller, plage sur Seine, techno parade……

Quatrième dogme : la honte du sien et de soi. Il ne s’en remet pas d’appartenir à cet Occident colonisateur, exploiteur. Il bat sa coulpe, ce n’est pas sa faute, mais il faut qu’il paye pour les exactions de ses ancêtres. Au bûcher de la honte le tout, sans nuance ! Mais le tout forme justement ce qui fait la civilisation occidentale, incluant les fameux droits de l’homme. Il en est l’héritier et le bénéficiaire.
On l’aura compris : l’autruiste pense avoir le monopole du Bien. Il distribue les bons points. Il appartient à « la gauche divine », pour reprendre l’expression de Baudrillard. Divine, mais du côté du Père fouettard, pas du côté du Fils bienveillant.

En fait, il est bien coincé entre un autisme foncier et un altruisme de commande. Tout dans la tête, pas grand chose dans le coeur. L’altruiste ne s’est guère ému de ruiner matériellement et psychologiquement Fanny Truchelut, une « damnée » d’ici, en la condamnant par deux fois. Pas plus qu’il n’a compati au sort de Redeker. Ces deux là ont le tort d’appartenir à l’hexagone. Par contre, l’autruiste vole au secours – ça ne mange pas de pain – de Taslima Nasreen, Sakineh and co. Son souci n’est pas le cas humain, mais la Cause de principe.

L’autruiste est un vieil enfant qui, plutôt que de s’atteler à la rude tâche de grandir, continue à barboter dans l’eau vaseuse de son bain, et à proférer ses areu areu en forme de fatwas. Il voudrait nous parquer tous dans le paradis nauséeux de ses illusions infantiles.

Anne Zelensky

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