L’évaporation de l’Homme

Publié le 21 février 2008 - par
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Les hommes connaîtraient des difficultés à s’adapter à l’évolution de la société. Cette crise concernerait les mâles dominants qui, pour ne pas perdre leurs prérogatives, n’accepteraient pas l’égalité en droits entre les hommes et les femmes.

Les hommes dits « modernes », ceux qui n’hésitent pas à soutenir les féministes dans leur lutte, ne semblent pourtant pas plus à l’aise. « Le vieil homme est mort » mais les hommes en mutation ne savent pas pour autant comment « être » : ils ne sont plus solides et se liquéfient devant les injonctions nouvelles, innombrables et parfois même contradictoires.

Dans la société et dans la famille, en définitive, ils s’évaporent!

1) La difficulté d’être un homme

Simone de Beauvoir l’avait écrit pour les femmes mais c’est peut-être encore plus vrai pour les hommes : « on ne naît pas homme, on le devient ». Tout enfant, garçon ou fille semble s’identifier d’abord à sa maman, à celle qui l’a porté neuf mois et avec laquelle il forme une dyade nécessaire dans les premiers jours de la vie. En grandissant, la fille, née d’un ventre du même sexe, reste dans la fusion et peut continuer à suivre son modèle premier et à se sentir toute-puissante comme elle.

Le petit garçon, au contraire, pour devenir un homme, est obligé de renoncer au modèle qu’il idolâtre. Cette castration primaire est terrible. Il doit la refouler pour pouvoir la supporter et se construire autrement. Ce sont ces rapports à la maman et à la toute-puissance fantasmatique qui entraîneraient une structuration du psychisme différente chez le garçon et la fille et ceci quelle que soit la culture dans laquelle il est plongé. C’est ainsi que pris entre sa fascination pour la maman et l’obligation de regarder ailleurs, le garçon a des difficultés à savoir ce que c’est qu’être un homme.

L’histoire nous montre un homme qui, pour compenser la toute-puissance fantasmatique perdue, a mis en place, depuis le Néolithique, des sociétés patriarcales fondées sur la domination incontestée des pères et donc des hommes sur les femmes. Cette autorité a commencé à être contestée vers le XVème siècle quand son origine divine a été remise en cause par les protestants et les humanistes. Ceci a amené le siècle des Lumières puis la Révolution.

La marche vers la démocratie s’est faite ensuite lentement mais inexorablement pour aboutir, après la révolution culturelle des années 60 – 70, dans les textes, au moins, à une égalité en droits entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, la nouvelle vision du monde que nous pouvons appeler féministe dans la mesure où elle s’oppose en tous points à l’idéologie « machiste », devient majoritaire. Cependant, comme dans toute réaction, des dérives apparaissent.

2) Les difficultés de l’homme nouveau dans la société nouvelle

La vision du monde féministe devient chez certains une idéologie qui, pour s’opposer au sexisme et à l’autoritarisme de la société patriarcale traditionnelle, prône une égalité en droits et une liberté qui ont tendance à se transformer en droit à l’égalité et en toute-puissance.

a) L’égalitarisme

L’égalitarisme se traduit notamment par une nouvelle négation de la différence des sexes. Pour remédier à la difficulté d’assumer la différence de structuration du psychisme, les théoriciens du genre, dans le vent, avancent que les différences ne peuvent être que la conséquence d’une construction sociale sexiste. Ils demandent aux hommes et aux femmes de « lâcher prise » et de développer leur masculinité et leur féminité « originelles » qu’ils possèderaient à part égale.

Les qualités autrefois vénérées chez les hommes : la froideur, la rigueur, la distance, la droiture, la fermeté, la violence ! sont cependant dévalorisées alors que leur opposé : la sensibilité, la spontanéité, la proximité, la complicité, l’écoute, la compassion, la flexibilité, la non-violence!sont aujourd’hui idéalisées.

Alors que la femme était considérée comme un homme incomplet, l’homme est aujourd’hui diabolisé. Culpabilisé, il a même un devoir de repentance d’appartenir à la race des hommes et presque une obligation de soin pour rattraper le retard qu’il conserverait sur la femme, dans « sa réalisation intérieure ». Pour atteindre un androgynat utopique, il lui est prescrit de prendre exemple sur la femme.

Notre « homme nouveau » écume les stages et les thérapies pour apprendre à « être soi-même », mais n’arrive pas pour autant à « se sentir bien dans ses baskets » et à plus forte raison dans des talons hauts !

b) Le glissement de la liberté vers la toute-puissance

Les hommes ont toujours eu peur de la femme fatale, et par crainte de n’arriver à la gérer, ont fatalement cherché à la maîtriser. Avec la remise en cause de l’origine divine de leurs pouvoirs, ils en ont perdu la légitimité et petit à petit l’exclusivité. Aujourd’hui, si la concurrence les oblige à se battre davantage, ils ne redoutent pas pour autant l’égalité en droits. Au contraire, le pouvoir forcément limité qu’acquiert la femme, la fait descendre de son piédestal imaginaire à une réalité qu’ils connaissent et savent affronter. Ils craignent par contre beaucoup plus qu’avant leur toute-puissance fantasmatique fascinante et effrayante qu’ils n’ont plus les moyens de la contrôler.

En effet, au nom de la liberté, la féminité autrefois verrouillée a été libérée et peut s’étaler au grand jour sans aucune retenue. De nombreuses règles, ayant été appliquées de façon sexiste, ont été supprimées. Ainsi au nom d’une politique du « tout sauf le tchador » des femmes exposent les emblèmes vivants de leur féminité. Non seulement, avec certaines tenues, elles n’accordent plus aux hommes le temps de les déshabiller du regard, mais elles peuvent même leur demander de se comporter en pur esprit. Pour ne pas être accusés de « proposition sexuelle non voulue », c’est à dire de harcèlement sexuel, il leur est demandé de n’avoir plus que des désirs « flottants ». Alors que la sexualité des femmes est libérée, ils doivent, eux, s’en libérer !

Autre exemple de la confusion entre liberté et toute-puissance : la violence dont peuvent être victimes les hommes et qui n’est pas forcément celle à laquelle on pense. Ils peuvent, certes, être victimes de la violence physique des femmes mais de la même façon qu’une arrivée au pouvoir les replace, dans le regard des hommes dans un domaine réel et connu d’eux, les claques qu’elles donnent sous l’emprise de la colère les rabaissent aussi à un niveau qu’ils maîtrisent. Il n’en est pas de même des mots, des insultes, envoyés avec froideur et mépris, qui terrifient les hommes, « bêtement » humains. Ces agressions verbales réactivent la blessure de la castration primaire, les renvoient à leur non toute-puissance et à leur incertitude sur leur identité.

De même qu’ils ont refoulé la première souffrance, ils ne sont souvent pas davantage prêts à reconnaître cette blessure psychique. Persuadés de la totale légitimité de cette utilisation de la liberté par les femmes et ne voyant aucune raison objective de s’écrouler, ils en ont honte. Comme beaucoup de victimes, ce sont eux qui culpabilisent. Ils entendent les remarques de leur adversaire sur leur fragilité comme une incitation à se faire soigner. Cet étonnement n’est-il pas cependant le même que celui des violeurs persuadés de « n’avoir rien fait de grave, de n’avoir qu’insisté un peu » ?

Dans les deux cas, il y a négation de la différence des sexes : les hommes prêtent aux femmes ce qu’ils pourraient ressentir si une femme insistait pour leur faire l’amour et les femmes prêtent aux hommes le ressentiment qu’elles peuvent éprouver, quand elles se font insulter (sans menaces physiques). Elles ne tiennent pas compte du fait qu’elles sont, dans l’imaginaire des hommes, des divinités fascinantes mais aussi totalement terrifiantes, et que la portée de l’injure n’est pas la même suivant qu’elle est proférée par une divinité ou par un humain !

Ainsi, avec la nouvelle négation de la différence des sexes, la fragilité physique de la femme est de plus en plus prise en compte, celle psychique de l’homme est niée et il est tenu de se calquer sur les qualités et les comportements de la femme. S’il n’y arrive pas, il ne sera pas jugé inférieur, car cette idée est devenue politiquement incorrecte, mais il lui sera conseillé de faire un travail « sur lui » pour « retrouver son être intérieur » dépouillé de toute éducation patriarcale !

Alors ce « gynocentrisme » qui donne la priorité aux valeurs féminines et qui considère l’homme attardé ou malade, n’est-il pas le pendant féminin du sexisme masculin qui faisait des femmes des hommes imparfaits ?

3) L’homme nouveau dans la famille nouvelle

La famille moderne est une famille où l’autorité est devenue parentale : « l’autorité parentale appartient aux pères et aux mères. » Mais y a-t-il encore des pères et des mères ? En effet comment sont posées les limites et surtout qui les pose ?

Le papa qui a tendance à être moins fusionnel avec son enfant parce qu’il a « neuf mois de retard » est peut être moins compréhensif. Il n’a cependant plus envie d’endosser le rôle répressif qui n’est jamais plaisant et qui a pris une connotation tout à fait négative. De plus, s’il se manifeste le premier, il risque de rappeler le macho qui décide seul, alors que la maman, faisant ce qu’avant, elle n’avait pas le droit de faire, ne peut qu’apparaître libérée. De plus ne préfère-t-elle pas remplir elle-même cette tache désagréable ? Ne risque-t-elle pas, autrement, d’assister au spectacle encore plus désagréable de la réprimande donnée par quelqu’un d’autre à l’enfant qu’elle a mis au monde et qu’elle a toujours « naturellement » protégé ?

Ainsi pour ces différentes raisons, c’est souvent la maman qui pose les limites et qui sur de nombreux points a le dernier mot, quand ce n’est pas aussi le premier. Ce renversement de situation, accepté par l’homme, n’est cependant pas anodin pour l’enfant. En effet, celui-ci a gardé de sa maman la vision d’une déesse omnipotente qui ne peut avoir mis au monde qu’un enfant-roi. Il constate que sa maman n’écoute pas le papa, qu’elle décide seule et qu’elle semble ne manquer de rien ni de personne, que le papa peut donner de l’affection mais qu’il ne parle pas et qu’apparemment, il ne mérite pas d’être entendu puisque la maman référence ne juge pas bon de lui donner la parole et de l’écouter.

Alors que le but de l’éducation devrait être d’apprendre à l’enfant à assumer la castration, la maman reste, pour lui, une divinité toute-puissante qu’il ne peut qu’imiter par peur de la perdre. Ainsi l’homme partage le rôle d’aide maternelle et même s’il reste souvent moins performant que la maman, joue de mieux en mieux son rôle affectif de papa.

L’homme cependant, parce qu’il ne la veut plus et/ou parce qu’on ne la lui donne plus, n’exerce plus la fonction d’autorité et apparaît, aux yeux des enfants, comme un subalterne. Souvent par lassitude, il démissionne ou est démissionné par une maman qui croit pouvoir se passer de lui, avec toutes les conséquences que cela peut occasionner dans la perte des « re-pères », dans la « fabrication » d’enfants rois, d’enfants hors la loi.

L’homme mal à l’aise dans une société où la norme exige de déployer des qualités féminines, ne se sent pas non plus utile dans l’éducation des enfants, en n’exerçant plus la fonction de père. Il a tendance à se replier, à se faire oublier, à se rendre invisible, à s’évaporer ! Avec la négation de la différence des sexes, les femmes qui ne sont pas non plus dans la fonction de mère, sont-elles gagnantes ?

Ce n’est pas sûr ! Ne sont-elles pas de plus en plus nombreuses à regretter qu’il n’y ait plus d’homme et plus de père ? En niant le manque, la sexualité et donc l’amant, ces « Vierges Marie », ne risquent-elles pas de n’apparaître que sur le versant maman ou le versant putain alors que c’est justement ce qu’elles voulaient éviter ? Plus vraiment de femme, plus vraiment d’homme !

Et si c’était plutôt un manque d’Humain ou d’Homme, avec un H majuscule ? Et si c’était le cas, peut-être serait-il alors plus juste de parler non pas « d’évaporation de l’homme », mais de difficulté à naître !

Jean GABARD

http://www.jeangabard.com Auteur de : « Le féminisme et ses dérives – Du mâle dominant au père contesté », Les Editions de

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