L’identité nationale, enjeu de la citoyenneté républicaine

Publié le 24 novembre 2007 - par

Un colloque était coorganisé autour du thème « l’identité nationale et la citoyenneté républicaine » par le Comité Laïcité et République et la LICRA, le samedi 17 novembre dernier à l’Assemblée nationale. La séance du matin, sur l’état des lieux en la matière, fut particulièrement intéressante. Y étaient invités à prendre la parole à la tribune : Alain Finkielkraut, philosophe, Daniel Lefeuvre, historien, Dominique Schnapper, sociologue, Antoine Spire, journaliste, Clémence Boulouque, romancière. La discussion était animée par Marc Riglet, journaliste, membre du Comité Laïcité et République. On retrouvait dans les différences d’approches des intervenants les termes du débat qui recouvrent cette question, avec une opposition assez forte et révélatrice entre Antoine Spire et Alain Finkielkraut.

La diversité des cultures opposée à la nation

Selon Antoine Spire, l’articulation entre identité nationale et immigration doit être vue sous le signe d’un enrichissement de la citoyenneté. Cet enrichissement, par l’apport de l’immigration, serait conditionné par une prise en compte de l’altérité. Le retour à l’idée nationale s’opposerait à l’appel à recevoir l’autre, celui-ci recouvrirait, avec une fermeture de nos frontières, une fermeture de nos consciences.

Dans ce droit fil, il affirmait en regard de l’identité nationale qu’« aucun de nous n’est de souche », justifiant ainsi un monde aux frontières ne reposant plus, en quelque sorte, que sur un mythe. Pour ne pas fermer notre héritage à l’autre, il faudrait mettre celui qui vient d’ailleurs sur le même plan de l’échange que celui qui l’accueille, dont il découle selon lui un double mouvement de métissage culturel entre ce qui est reçu et ce qui est donné.

Il devait mettre en garde contre le risque, perçu par lui, d’une hiérarchie des cultures inacceptable. Une mise en garde induisant par là-même l’idée de toutes les mettre sur le même plan, chaque immigré, sous cette logique, étant censé apporter sa différence pour enrichir notre citoyenneté sous le signe de la diversité des cultures. L’idée de nation elle-même apparaissait alors comme bien inconsistante dans ce bilan d’Antoine Spire, pavé de bonnes intentions à l’adresse d’une France solidaire des migrants de tous les peuples, largement sous l’influence du relativisme culturel.

A ne pas définir plus avant le contenu des choses, de ce qu’il y a à recevoir ou à donner, en en restant à un humanisme d’intention, on pouvait s’interroger de savoir si c’était bien la meilleure des façons de défendre une France républicaine avec ses acquis ne serait-ce que pour les porter au bénéfice de ceux qu’elle accueille.

Le relativisme culturel, un péril pour la citoyenneté et la nation

Alain Finkielkraut revenait sur l’importance de la nation, à travers cette citation de bon sens du philosophe : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ». Il y a donc nécessité d’une mémoire commune et d’une langue commune pour la communiquer, la faire vivre, la faire fructifier.

Il insistait ensuite sur l’importance de la langue qui fait unité et sans laquelle il n’y a pas de peuple. Etre citoyen c’est parler français, car le devenir c’est acquérir certaines libertés dont celle de la langue commune qui en permet l’exercice. La langue est alors l’interface de la citoyenneté dans le rapport entre nation et immigré.

S’il y a tout un feuilleté en France d’origines diverses qui marque l’histoire de sa population, nous ne sommes pas dans un pays construit uniquement sur une immigration comme les Etats-Unis, devait-il souligner. L’histoire de la France est ancienne, il la voit comme l’héritage d’une continuité bien réelle, avec ses Français de souche, sans qu’elle ne s’y résume pour autant, mais le nier, c’est nier le temps lui-même qui fait racine.

Il témoigne du fait que, dans l’émission « Ce soir ou jamais », une représentante des « Indigènes de la république » ait appelé les Français de souche, les « souchiens », choqué que personne n’ait alors réagi, comme pour souligner le danger de l’assimilation de l’idée de nation au racisme sous prétexte de défense des cultures. Pour lui, la nation n’est pas une salle des pas perdus, ni une zone internationale d’aéroport.

L’individu est historique parce qu’il s’inscrit dans un processus, parce que, pour que les hommes puissent vivre il leur faut un monde. La France a su dépasser, de son point de vue, ses chauvinismes et c’est ce qui fait d’elle une référence en matière de citoyenneté, de conscience nationale.

La langue qui s’ouvre à tous les métissages se vide de son contenu selon lui. Lorsque par exemple, le langage des cités est promu comme une langue, cherchant ainsi à donner de la reconnaissance aux jeunes qui y vivent par ce biais. Une façon de les empêcher de prendre conscience de l’importance de l’appropriation de la langue française comme vecteur de la citoyenneté.

La nation donne son contenu à la formule, on ne pense pas par soi-même de soi-même. Tout n’est pas que mouvement de l’un vers l’autre, car il faut des repères communs à travers lesquels se définit la nation, valeurs et langue. Le relativisme culturel qui contient l’idée que seule la diversité compte, pourrait de ce point de vue conduire à accepter des cultures anti-humanistes, avec à la clé des solidarités infranationales recréant une société d’ordres. Ainsi, au nom de la démocratie on peut étouffer les lumières derrière la promotion d’une diversité culturelle.

Il n’y a de citoyenneté que dans une conscience de la nation

La conscience de la nation passe par l’intériorisation d’un héritage, selon Daniel Lefeuvre. On ne peut être citoyens de la République sans partager ses valeurs, sans la reconnaissance et la pratique d’une identité, d’institutions communes, qui se sont affermies au cours des siècles. Il est question de la mémoire nationale comme sens de ce qui a été acquis.

Il considère la Révolution française comme un moment essentiel dans ce mouvement de construction de l’identité nationale, autour de ce qui se joue à travers le passage du privilège de la naissance à l’égalité, c’est-à-dire, la souveraineté du peuple. L’identité nationale a alors à voir avec une unité de la France et une conscience républicaine nouvelles. Des aspects de l’identité nationale qui doivent être défendus et enseignés.

Plusieurs intervenants soulignaient que la République n’ose plus enseigner ses propres principes, sa culture, son héritage, sous les intimidations du relativisme culturel. Le mot assimilation correspondant au langage de la IIIe République coloniale, il est immédiatement perçu comme un néo-colonialisme.

On voit ici combien les mots peuvent être chargés d’émotion derrière les relectures idéologiques de l’histoire. On tente par contamination à identifier république d’aujourd’hui et crime coloniaux, assimilation du temps des colonies avec intégration, acculturation avec renoncement à son origine.

Un état des lieux inachevé et prometteur

Alain Finkielkraut porte ses espoirs dans une république européenne qui semble bien improbable. D’ailleurs, le rapport de la nation avec une construction européenne qui porte la région comme première entité territoriale de référence au détriment de la nation, changeant en profondeur le rapport entre espace politique, mémoire, culture, aurait pu être un sujet important dans l’actualité de ce débat. Ceci, d’autant que le Parlement est pressenti pour adopter en décembre le fameux mini-traité de Lisbonne qui converge à donner encore plus de pouvoir à l’Union Européenne contre les indépendances nationales et la souveraineté des peuples.

Lorsque l’on défend la portée universelle des valeurs républicaines, comme socle jusqu’à plus ample informé, du meilleur régime possible, on rencontre l’accusation de vouloir procéder à une hiérarchie des cultures, induisant la suspicion de racisme. A un problème mal posé on ne peut obtenir de réponse satisfaisante.

En réalité, s’il y a une hiérarchie dans le domaine de la définition du meilleur régime possible, c’est celle des expériences humaines, et celle de la France comme nation et comme république ne connaît pas d’équivalent dans le monde. Il n’y a donc, dans la défense de ce qui représente un acquis pour l’humanité aucune arrogance ni litige vis-à-vis des autres peuples. Il y a en tout cas, un vrai motif à ne pas laisser se diluer cet apport de l’histoire de France à l’expérience des peuples, un apport à leur histoire commune, et donc à la disposition sinon à l’usage de tous les hommes.

C’est un état des lieux à la fois inachevé et prometteur qui nous a été proposé, mettant en perspective la question du comment faire de l’autre, celui qui vient d’ailleurs avec sa culture, un citoyen d’ici, citoyen de la nation. Faire un Français, selon les termes de ce débat, passe par l’intériorisation d’un passé de la nation qui fait identité jusqu’à la continuité de ses acquis, préalable à la capacité d’écrire ensemble, avec ceux de tous horizons, l’avenir d’une histoire commune. L’identité nationale est bien dans ce sens, on le voit combien, enjeu primordial de la citoyenneté républicaine.

Guylain Chevrier

Historien

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