L’incroyable naufrage suisse de Jean-François Kahn

Publié le 11 décembre 2009 - par
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Dans un article de Marianne (n°659 du 05 au 11 décembre 2009) intitulé  » Minarets et identité – Quand les Suisses répondent à l’appel d’Eric Besson « , voici ce qu’écrit Jean-François Kahn au sujet de la récente votation du peuple suisse demandant à ce que l’interdiction de construire des minarets soit inscrite dans la Constitution suisse:

« Le vote suisse a deux significations : pour faire court, il montre d’abord que les Helvètes ont bien entendu et bien compris l’invitation que leur lançaient indirectement Nicolas Sarkozy et Eric Besson, le félon. Ils ont effectivement placé au cœur du débat la question de l’identité nationale.

Il résonne ensuite, ce vote, comme un rejet rageur du principe de laïcité. Il signifie en effet, que l’Etat doit directement se mêler de religion et qu’il ne saurait rester neutre face à la diversité des croyances, mais défendre et privilégier au contraire l’une d’entre elles, qui redevient dès lors croyance d’Etat. Toute approbation du vote suisse (par Marine Le Pen, mais aussi par plusieurs personnalités UMP) sous-tend en cela une prise de position radicalement anti-laïque.

Cette évidence serait cependant plus clairement apparue s’il avait été dûment spécifié que tout message religieux diffusé du haut d’un minaret – ou autre promontoire – serait insupportablement attentatoire à la laïcité, et si des mouvements gauchistes, en Suisse comme en France, n’avaient pas donné à penser que leur laïcisme proclamé et volontiers anticlérical excluait complètement l’Islam du champ de son application. Non, bien sûr, au crucifix dans les écoles, disaient-ils, mais oui au voile islamique à l’école. »

Très honnêtement, de tels propos sont humiliants pour tout citoyen suisse comme pour tout citoyen français. Pourquoi ?

1. La conjugaison des voix de Nicolas Sarkozy et d’Eric Besson comme élément présumé déterminant du refus suisse de construction de minarets

La démocratie est une ancienne compagne du peuple suisse. Elle date en effet de 1831 où elle était apparue dans la Constitution du canton de Saint-Gall.

Pensez-vous donc, Monsieur Kahn, qu’un peuple aussi mature que le peuple suisse pour avoir adopté depuis si longtemps déjà le système de la démocratie directe, ait attendu que le débat sur l’identité française soit enfin posé sur la place publique pour parvenir lui aussi à se prononcer sur une question qui touche effectivement également et en partie à celle de sa propre identité ?

Imaginez-vous un seul instant que les Suisses, en prenant chaque jour de leur vie connaissance de l’actualité, tiendraient un discours aussi incohérent que celui que vous laissez supposer et qui pourrait se traduire ainsi : « Tiens, Nicolas Sarkozy et Eric Besson ouvrent le débat sur l’identité nationale en France pour nous demander en réalité de voter de toute urgence  » non  » à la construction de minarets en Suisse, conseil avisé que nous cautionnons d’emblée sans davantage nous poser de questions, allons au demeurant nous empresser d’appliquer à la lettre et ce bien qu’aux dernières nouvelles Nicolas Sarkozy ne soit pas le Président de la Confédération suisse mais qu’importe, nous allons, nous Suisses, quand même suivre d’un seul homme les conseils suggérés par le Président de la République française. » ?

Monsieur Kahn, vous auriez dit aimablement aux Suisses « Vous n’êtes que des imbéciles incapables de penser de manière autonome » que vous ne vous y seriez pas pris autrement. Et pour être complètement honnête, un tel mépris pour la longue Histoire du peuple suisse fait froid dans le dos ! Chacun a en effet le droit d’approuver ou de désapprouver le résultat de la votation suisse mais chacun doit se souvenir aussi que ce résultat, parce qu’il est celui d’un peuple qui a voté démocratiquement, s’impose à tous. Y compris à ceux qui ne sont pas de nationalité suisse. Or, je m’étonne, Monsieur Kahn, que vous qui faites partie de ceux qui condamnez si souvent et à juste titre les dictatures de ce monde, n’ayez eu ne serait-ce que l’humilité d’au moins respecter le choix d’un peuple qui s’est exprimé par la voie de la démocratie directe. Désapprouver est une chose mais en démocratie la désapprobation n’exclut pas pour autant le respect d’une opinion qui n’est pas la vôtre.

2. L’approbation du vote suisse serait une prise de position anti-laïque

Ce vote suisse, dites-vous, « résonne comme un rejet rageur du principe de laïcité ». Vraiment ?
La laïcité n’est pas l’ennemie des religions en ce qu’elle ne doit en aucun cas conduire à l’interdiction pure et simple de la pratique d’un culte, quelle que soit la religion concernée. Sur ce point, nous serons d’accord.

Malheureusement, je crains que dans l’affaire de la votation suisse réclamant l’interdiction de la construction de minarets, vous ayez en réalité un peu tout confondu, Monsieur Kahn. Pourquoi ? A vous lire, chaque laïque français qui aurait eu, selon vous, l’outrecuidance d’approuver le résultat de la votation suisse serait en quelque sorte un citoyen au mieux suspect, au pire coupable de vouloir interdire à tout musulman de France de pratiquer sa religion. Or, aucun républicain, aucun laïque de surcroît n’a rien dit, rien écrit ni rien pensé de tel. De même qu’il ne viendrait à l’esprit d’aucun laïque français digne de ce nom d’interdire aux catholiques, protestants, orthodoxes, juifs, bouddhistes de pratiquer leur culte. A condition que chacun pratique son culte dans le strict respect des dispositions de la Loi de Séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. C’est avant tout cela être laïque.

Enfin, soyons sérieux un instant Monsieur Kahn : comment pouvez-vous écrire qu’actuellement l’Etat privilégierait une religion (« l’une d’entre elles « ) que l’on imagine être dans votre esprit la religion catholique et qui en plus redeviendrait  » croyance d’Etat  » ? Pensez-vous sérieusement un seul instant que le peuple français rêve de voir l’Eglise catholique romaine occuper de nouveau en France une place prédominante et ce au risque de remettre en cause les fondements de la Loi de Séparation des Eglises et de l’Etat ? Croyez-vous sérieusement un seul instant que les catholiques de France, à l’exception de quelques esprits extrémistes égarés ou de quelques illuminés issus de sectes toutes plus dangereuses les unes que les autres, se lèvent tous les matins en implorant : « Oh ! Sacro Sainte Eglise, relèves-toi mon amour et reviens de toute urgence diriger nos consciences perdues ! Ils sont tous devenus fous en France et toi seule peut nous sauver de l’apocalypse qui nous guette. » ?

Non sérieusement, Monsieur Kahn, le peuple français dans sa grande majorité, a parfaitement compris que l’accouchement de la Loi de Séparation des Eglises et de l’Etat a été pour le moins douloureux pour ne pas dire bien plus en 1905 et, de ce point de vue, il sait tout aussi parfaitement qu’il ne faudrait pas ouvrir de nouveau la boîte de Pandore. Il ne le souhaite ni ne l’envisage d’ailleurs et chacun de nous s’en félicite.

Cette parenthèse refermée, revenons donc à l’analyse de l’expression du vote suisse sur la question de la construction des minarets.

En vérité, Monsieur Kahn, les Suisses n’ont pas expressément, remis en cause, du moins me semble-t-il, le droit des musulmans de pratiquer leur culte sur le sol suisse. Et ce contrairement à ce qui a été affirmé en France par tous ceux, politiques, médias, intellectuels, qui se sont mis subitement à hurler avec les loups en qualifiant les Suisses parfois des pires noms d’oiseaux qui, à mon sens, ne méritent pas même ici d’être de nouveau cités au risque d’accorder à leurs auteurs une importance qui serait de toute façon dépourvue d’intérêt.

Non, je pense que les Suisses ont en vérité surtout voulu fermement condamner toute manifestation ostentatoire et prosélyte d’une expression religieuse donnée que représente pour eux la construction de minarets. Et comment ne pas les comprendre si on se souvient que :

– Le minaret n’avait pas à l’origine été préconisé par Mahomet, les premiers minarets étant apparus dans le premier siècle de l’Hégire. En fait, c’est seulement à partir du moment où les musulmans ont conquis des territoires qu’ils ont éprouvé le besoin de marquer le paysage des territoires nouvellement conquis et d’y laisser une empreinte.

– 146 mosquées sur 150 en Suisse n’ont pas eu besoin de minarets. Ceux qui ont tout à coup réclamé la construction de minarets ont donc fait clairement comprendre aux Suisses qu’ils revendiquaient en réalité beaucoup plus que la seule pratique de leur religion. Or, c’est à ce marquage du paysage par la religion et aux revendications subséquentes que les suisses ont dit « non ».

Conclusion : ce n’est pas être anti-laïque en France que de soutenir l’expression du vote suisse sur la question des minarets mais tout au contraire être profondément laïque que de s’opposer à toute manifestation ostentatoire d’une religion. Aucun laïque en effet ne peut ni ne doit rester neutre devant les manifestations ostentatoires, voire prosélytes d’une pratique religieuse, quelle que soit d’ailleurs la religion concernée.

Donc, contrairement à ce que vous écrivez dans votre bloc-notes de Marianne, Monsieur Kahn, le fait que « toute approbation du vote suisse sous-tende une prise de position radicalement anti-laïque » n’est pas du tout « une évidence ». D’autre part, il ne suffit pas de « spécifier que tout message religieux diffusé du haut d’un minaret serait insupportablement attentatoire à la liberté » pour convaincre le peuple auquel on s’adresse que c’est une vérité qui ne souffre aucune contestation possible en soi. Surtout lorsque le peuple auquel on s’adresse est l’héritier d’une si longue tradition démocratique et qu’il est donc si aguerri au débat ; tradition qu’il s’emploie de toute évidence à cultiver parcimonieusement.

Vous voyez, Monsieur Kahn, il est maladroit de se placer systématiquement dans la critique négative, le jugement hâtif et la stigmatisation de tous ceux qui ne partagent pas votre point de vue comme vous vous y êtes, une fois de plus, employé. Non, il faut aussi et parfois surtout essayer d’entendre les craintes légitimes d’un peuple, ouvrir le dialogue, libérer la parole afin de lui permettre de se tourner le plus sereinement possible vers l’avenir. Car même si la Suisse ne compte pas au nombre des Etats membres de l’Union européenne, elle compte néanmoins incontestablement au nombre des peuples qui ont une histoire européenne. Elle fait également partie depuis le 29.03.2009 de l’espace Schengen.

De fait, écouter les angoisses d’un peuple d’Europe, c’est aussi avoir la capacité d’anticiper et de résoudre celles à venir des peuples d’Europe qui n’ont pas été invités à s’exprimer par le vote démocratique sur des sujets qui touchent à leur identité et qui sont par ailleurs des sujets qui engagent l’avenir de leurs sociétés respectives.

Plutôt donc que de vilipender les Suisses ainsi du reste que les présumés anti-laïques français, interrogez-vous donc, Monsieur Kahn, sur ce que vous auriez écrit si 60% de citoyens français avaient voté contre la construction de minarets en France. Vous les qualifieriez d’anti-laïques inscrits au FN ou à l’UMP. C’est çà ? Croyez-vous donc que tous ceux des citoyens français qui n’approuvent pas, à la lecture attentive des sondages réalisés sur le sujet, la construction de minarets et qui auraient donc assurément voté contre ne seraient que des électeurs potentiels de l’Union pour un Mouvement Populaire ou du Front National ?

Décidément, Monsieur Kahn, votre sectarisme n’a d’égal que la capacité que vous avez d’humilier tous les Français qui ne pensent pas comme vous, qu’ils partagent et/ou défendent les idées de quel parti que ce soit de l’échiquier politique français et non pas seulement celles de l’UMP ou du FN.

Bonapartine

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