L’indépendance du Kosovo contre les peuples

Publié le 27 février 2008 - par
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Le Kosovo, province de la Serbie, qui disposait déjà d’un statut d’autonomie régionale, vient de proclamer unilatéralement son indépendance. S’en est suivi une reconnaissance immédiate par les Etats-Unis et l’UE, dont la France. Une situation qui vient d’ouvrir une véritable crise non seulement entre la Serbie et le Kosovo, mais entre l’Occident et la Russie comme au bon vieux temps de la guerre froide. Il existe à la suite de cet événement un climat de brûlot dont personne ne peut dire aujourd’hui où il va bien pouvoir nous entraîner. Mais pourquoi une telle volonté, de la part des tenants du libéralisme triomphant et du marché, de voir cette région à cet endroit historiquement si exposé à un passé de guerre, de prendre son indépendance, alors que déjà la Russie menace de réactions y compris par la force pour s’y opposer ?

Le Kosovo, laboratoire de l’éclatement des nations européennes

Cette partition de l’ex-Yougoslavie s’inscrit à merveille dans une logique de la construction européenne qui entend donner aux régions la prééminence sur toute idée de nation, car qui dit nations dit peuples, et c’est eux qu’il est question de soumettre à l’ordre libéral qu’ils risquent de refuser puisqu’il les prend pour cible. Le Kosovo est une sorte de laboratoire de la partition des Etats qui procède par division des peuples à leur affaiblissement, en soufflant sur l’incendie des nationalismes ethniques qui sont de la pire engeance et ne peuvent promettre, à terme, que la guerre, les Balkans ayant déjà une longue expérience de ce côté.

L’empressement des Etats-Unis à reconnaître le Kosovo est dans le même ordre d’idée que la pertinente politique de guerre menée en Irak pour résoudre la question de la domination américaine. C’est l’éléphant dans le magasin de porcelaine qui fait passer ses intérêts supérieurs, auxquels s’identifie la mondialisation, avant toute autre considération, la réalité suivra après selon les architectes de cette politique de fuite en avant. L’Europe s’aligne grossièrement derrière cette démarche en tentant de nous faire croire qu’il s’agirait là d’un air de liberté que la construction européenne mettrait en musique sous le signe d’un contrepoids à la puissance américaine.

L’Europe plus alignée que jamais sur une Amérique fer de lance de la domination capitaliste

Mais la démesure de ceux qui croient tout pouvoir se permettre à tout dominer, en vient à leurs faire commettre des maladresses qui contredisent les discours. On devait apprendre ces jours derniers un véritable scandale qui crache sur toute idée de démocratie et d’indépendance européenne. Le quotidien slovène « Dnevnik » révélait courageusement un « document interne » du gouvernement américain dans lequel Washington énumérait au gouvernement slovène des « directives » pour exercer la présidence slovène de l’Union européenne parmi lesquelles celle-ci : « la Slovénie doit être parmi les premiers au sein de l’Union européenne à reconnaître l’indépendance du Kosovo » ainsi que, il était « de la plus haute importance de déployer, dans cette province de Serbie où les Albanais majoritaires réclament l’indépendance, une mission de policiers et de juristes de l’Union européenne, et ceci « malgré les réticences de Moscou et de Belgrade ». L’existence des « directives » américaines a été honteusement confirmée par le gouvernement slovène. Les médias en France, pas plus que notre gouvernement plus aligné que jamais sur Washington, n’ont évidemment jugé utile d’informer les Français de cette manipulation politique grossière qui restera dans l’histoire comme l’une des pires atteintes aux droits fondamentaux des peuples européens bafoués par leurs propres représentants.

Un marché libéré de toute contrainte pour ceux qui tiennent les profits du système dans leurs mains, passe par faire plier les peuples et l’Europe, ceux d’un vieux continent formé de pays qui cumulent à eux-seuls, l’essentiel des acquis du monde du travail face à l’hyper-capitalisme, qui sont non seulement un facteur de résistance mais aussi suggèrent un exemple à suivre pour les pays des autres continents. A travers la reconnaissance du Kosovo, c’est cela qu’on entend briser qui fait déjà un peu partout des émulent au moment où la Belgique est dans des déchirements qui préfigurent une partition, ou encore chez nous, en France, du côté des indépendantistes de tous bords, Basques en tête qui s’y voient déjà.

L’absence de projet antilibéral à gauche livre la France aux rêves de partition

L’indépendance proclamée au Kosovo excite et nourrit l’imaginaire de Jakes Abeberry, adjoint au maire sortant de Biarritz, Didier Borotra. Figure historique des autonomistes, tendance Abertzaleen Batasuna (AB), situés à gauche, il s’esclaffe : «En accédant au souhait du Kosovo, province de la Serbie, d’obtenir son indépendance, la communauté internationale crée un précédent pour nous.» Se laissant quelque peu aller dans son élan, l’autonomiste qui compte aujourd’hui sérieusement sur l’Europe pour faire avancer les droits des Basques à s’unir, Iparralde et Hegoalde confondus, Nord, français, et Sud, espagnol, explique : «Regardez la Slovénie, dit-il, elle est plus petite que nous et préside l’Europe.» L’adjoint biarrot sortant, âgé de 77 ans, se veut plus précis : «Au moins, l’Europe n’est pas construite comme une grande France qui assimile de force et oblige à parler le français.» Il entend à remettre en cause jusqu’à la langue commune…

C’est l’heure du démantèlement des nations sous l’impulsion de l’Union Européenne pour réaliser le grand projet d’unification du territoire-monde, un monde ramené en arrière à des droits économiques pour les travailleurs quasi inexistants et une liberté d’exploiter sans limite pour les nantis. Peu importe l’avis des peuples dans cette course contre eux, qui résonne du refus de référendum en France pour la ratification du Traité de Lisbonne, Constitution Européenne bis. Les aventuriers de tous horizons se sentent le vent en poupe pour s’appuyer sur des revendications identitaires qui croissent à la mesure de l’absence de réponse globale au monde injuste et violent qu’on entend nous imposer, avec une gauche totalement défaillante à en être l’inventrice et le fer de lance.

Le gauchisme français mis au service des pires projets de l’hyper-capitalisme

Lors d’une manifestation récente à Strasbourg se faisaient face, ceux qui défendaient le mot d’ordre « Le Kosovo c’est la Serbie », identifiés par les médias comme sous l’influence de l’extrême-droite locale, et ceux qui soutenaient l’indépendance du Kosovo, une partie de la gauche dite révolutionnaire, pour ne pas la nommer, la LCR. On se demande décidément ce que peuvent avoir de révolutionnaires ceux qui défendent derrière la pseudo-liberté de l’indépendance du Kosovo en réalité la politique du pire, celle d’un capitalisme qui joue toujours contre les peuples usant de toutes les divisions ethniques et communautaristes. Il ne suffit pas de manifester contre ceux identifiés à l’influence de l’extrême-droite pour se donner raison ici. Faut-il faire le lien avec le fait que cette gauche pseudo-révolutionnaire fréquente Ramadan, défend le voile à l’école laïque et soutient ici un nouvel Etat Kosovar faisant correspondre un Etat avec une ethnie, dominé par l’islam ? En tout état de fait, le gauchisme français soutien encore ici la cause de l’ennemi en bonne maladie infantile du communisme.
La nation, le peuple, la république laïque et sociale sont seuls révolutionnaires ici.

Ce que la reconnaissance du Kosovo nie, c’est l’idée moderne de nation, celle qui a vu s’élever lentement à travers sa construction des individus de différents horizons culturels, religieux, ethniques vers une mise en commun d’un bien, d’un projet, celui de faire société et par ce mouvement d’entrer en égalité en créant un espace plus large que celui des intérêts de clan partisans, inventant par-là même un espace nouveau de liberté, de fraternité. C’est ce que les peuples à coups de révolutions ont su inscrire dans l’idée de nations contre ceux qui en ont toujours fait un usage visant à les opposer au nom d’intérêts égoïstes qui n’avaient rien à voir avec eux et ont justifié des guerres dont on leurs attribue l’origine pour mieux les faire taire, comme s’ils étaient appelés par nature à se haïr alors que c’est tout le contraire. C’est une Europe de liberté, d’égalité et de fraternité qui pourrait être imaginée dans ce sens de l’émancipation des peuples qu’ils ont su se donner. Mais ce n’est pas cette liberté d’imagination qui est ici au pouvoir, ce sont des intérêts sordides et indignes de la hauteur de l’homme, de ce dont les peuples se sont libérés dans l’histoire, spécialement en Europe à travers la construction des nations dans le sens de leur souveraineté, et encore un peu plus en France à travers la création du principe de laïcité.

Quoi de plus pertinent, pour éviter le danger des guerres, qu’une Europe portant haut et fort contre le modèle américain communautariste de domination, que notre laïcité, élevant au-dessus des différences l’intérêt général, sans les nier pour autant, mais leur permettant ainsi de vivre en bonne intelligence à être garanties qu’aucune d’entre-elles ne vienne imposer aux autres la loi d’un dogme. C’est le sens émancipateur de cette laïcité, s’inscrivant dans le processus d’édification de la nation ouvrant la voie à la démocratie politique préalable à la voie vers une véritable démocratie sociale, que l’on entend à travers le démantèlement des nations effacer à tout jamais comme possibilité de l’histoire. L’indépendance du Kosovo, ce n’est rien d’autre, grâce à l’Union Européenne, qu’un retour à l’âge de pierre de la politique.

Guylain Chevrier

Historien

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