L’islam d’aujourd’hui, un danger pour les libertés (6e et dernière partie)

Publié le 5 novembre 2007 - par - 206 vues

C’est ce retour sur elle-même que la religion musulmane n’a pas historiquement fait, et qu’elle résiste encore à faire, qu’elle est pourtant aujourd’hui invitée à mener par une modernité qui lui est extérieure et ne s’inscrit pas dans une histoire propre à l’aire civilisationnel de l’islam.

Il n’y a pas eu d’histoire des pays musulmans qui les ait amenés à faire retour sur la religion à travers une prise de conscience de la liberté propre à la nécessité de cette construction d’un regard sur le regard, qui est aux fondements de la raison, de toute pensée s’émancipant du sacré. Il n’y pas de hiérarchie des civilisations à y voir, mais ce qui, d’une histoire humaine particulière à une autre, peut trouver à enrichir l’expérience de notre humanité pour des peuples libérés de tout complexe, parce qu’à la recherche du meilleur monde possible pour tous, qui implique la nécessité impérieuse d’une mutualisation des progrès qui le permettent, quelle qu’en soit l’origine, et la laïcité est de cette veine là.

L’islam au pied du mur historique de la laïcité

Il y aurait eu un islam des lumières donnant un autre exemple, celui de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de la modernité… Le souvenir nostalgique de l’Andalousie et d’Averroès devrait être mieux contrasté et ramené à un nouvel examen, vis-à-vis de la façon dont on l’utilise comme faire-valoir d’un islam officiel qui en son temps fut tourné contre lui. Faut-il rappeler ici qu’Averroès, qui vécu au XIIe siècle, philosophe, théologien islamique, juriste mathématicien et médecin, a vu son oeuvre condamnée par les autorités musulmanes de l’époque qui l’exilèrent et ordonnèrent que ses livres soient brûlés.

Pourtant, il se limita à concilier la philosophie aristotélicienne et la foi musulmane, conciliation de la philosophie dans le respect de la religion. Il a réussi ainsi, et c’est là son grand mérite, à contribuer à la diffusion des cultures grecque et arabe dans le monde, avec une influence incontournable sur les penseurs de l’Europe du moyen-âge, qui n’est donc pas négligeable, mais ne saurait être rapporté à des progrès dont la religion musulmane aurait alors été porteuse, mais à un homme éclairé qui tenta de faire évoluer une religion qui n’a, dans les faits, rien retenu de son oeuvre. D’ailleurs, les tenants de l’islam d’aujourd’hui, de la Conférence islamique à l’influente UOIF en France, on ne rejetterait pas moins son oeuvre aujourd’hui.

Il est entré dans le patrimoine universel, mais pas pour ceux qui rejettent en bloc toute idée de patrimoine culturel commun à l’humanité, au nom de la vérité révélée de leur religion pour laquelle tout ce qui est en dehors d’elle n’est que blasphème. L’héritage dont nous parlons ici, le plus avancé de ce temps et de cette culture s’inscrit en plein moyen-âge, et donc constitue un héritage qui atteint vite ses limites en regard de la conquête des libertés publiques, des droits individuels, de la démocratie et de la laïcité, qui seront révélés ailleurs en d’autres temps, en étant indissociables d’un mouvement populaire d’émancipation de la domination du religieux. Non, et ce n’est pas une insulte mais un fait ténu, l’islam n’a rien connu dans son histoire de comparable aux lumières qui annoncèrent les grands bouleversements que les droits de l’homme et du citoyen historiquement synthétisent.

Pas plus, l’exemple de la Turquie actuelle, 72 millions d’habitants dont 98 % sont musulmans, ne saurait donner le change, et représenter aujourd’hui, malheureusement, un exemple à suivre pour les pays musulmans avec sa laïcité, de plus en plus difficilement imposée comme pilier de l’ordre public sous encadrement de l’armée, qui n’a rien à voir avec l’exercice rée d’une citoyenneté, ce qui l’affaiblit un peu plus chaque jour.

Elle n’a non plus rien à voir avec notre séparation des Eglises et de l’Etat, et la neutralité de ce dernier, avec une religion musulmane sous contrôle de l’Etat, à travers la “Diyanet”, la Direction des affaires religieuses, qui paie les imams, qui ont l’obligation d’intégrer dans leurs prêches les recommandations qui en émanent. Un pays de minorités protégées, sous la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés, en dehors des Kurdes toujours persécutés, qui pratique la juxtaposition des communautés en lieu et place d’une citoyenneté portée au-dessus des différences.

La laïcité turque vit sa création par la volonté politique d’Atatürk, qui a aboli le califat en 1924, interdit le port du voile dans l’administration et à l’école publique, imposé l’alphabet latin et a donné le droit de vote aux femmes, une révolution alors, mais par l’Etat et non par le peuple, essentiellement à l’intention des élites. Elle ne fut pas suivie de la modernisation sociale que ce progrès autorisait d’espérer, laissant l’essentiel du pays dans un état d’arriération sur tous les plans par delà le reflet trompeur d’une Istanbul très occidentalisée valant pour l’ensemble du pays. La promesse d’égalité contenue dans le progrès de la laïcité est restée au point mort pour l’immense majorité des Turcs.

Une situation favorable à tous les retours en arrière et une oreille du peuple réceptive à la démagogie du religieux à la conquête du politique, dont le populisme n’a d’égal que son dogmatisme. Toutefois, le cas du parti turc AKP, qui se présente comme démocrate et d’inspiration islamique et qui détient aujourd’hui toutes les clés du pouvoir, est défendu comme un nouveau modèle par ceux qui croient y voir l’émergence d’une démocratie musulmane à l’image d’une démocratie chrétienne. Quoi que l’on puisse s’interroger sur ceux qui voient dans le mélange du politique et du religieux une grande oeuvre démocratique, voire un recours en Turquie contre l’islamisme, ce qui n’est pas de la première évidence, c’est en réalité d’un retour en force de la religion dans la société turque dont témoigne la domination de ce parti au pouvoir.

L’exemple explosif de la Turquie

Les acquis d’Atatürk ont été largement assouplis ou abolis, comme le reflète bien la réintroduction depuis plusieurs années des cours obligatoires d’islam à l’école ou encore, un voile islamique en constante progression avec le voile total, pire, la burka sans complexe de plus en plus prégnante. Dans son rapport du 6 octobre 2004, la commission européenne signalait que “la Turquie devrait traiter toutes les religions de manière identique et ne devrait pas soutenir une religion en particulier comme elle le fait actuellement”, ne parlons pas du droit de ne pas croire qui n’est même pas évocable ici. On voit bien que la Turquie s’enkyste dans une direction qui est celle du cocktail explosif du rapprochement entre politique et religion. La nécessité d’une séparation, dans les pays de l’islam, entre religion et la sphère politique, aucun pays musulman ne l’a fait.

Le monde musulman est aujourd’hui en régression, par rapport à ce qu’il était il y a un demi-siècle, sur la question de la laïcité, particulièrement depuis la défaite de la conception nassérienne des nations arabes, c’est-à-dire un espace temporel échappant à la souveraineté de Dieu où l’homme réfléchit par lui-même. Il est plus que jamais nécessaire d’affirmer les valeurs d’une laïcité qui, seules, offrent un cadre de références communes à tous les hommes et à tous les peuples, au-delà de leurs différences religieuses, philosophiques, de leur incroyance, de leurs ethnies ou leurs cultures.

Il y a une crise d’identité de l’humanité, une perte de sens avec la mondialisation capitaliste, phase ultime de résistance de ce système destructeur des sociétés, qui fixe comme seule réalité tangible le marché, comme fin de l’histoire après la chute du communisme et des espoirs qu’il avait nourrit. N’oublions pas que notre situation actuelle hérite aussi d’une histoire où le capitalisme à jouer la carte de la religion contre le communisme pendant des décennies, du catholicisme le plus arriéré de la Pologne à l’islam des féodaux islamistes de l’Afghanistan, avec un coup de main capital dans cette guerre idéologique des médias occidentaux et au passage de certaines ONG dont la vocation humanitaire était détournée pour la « bonne cause », facilitant cette catastrophe d’un retour brutal du religieux.

La radicalisation du combat laïque, tournant révolutionnaire pour l’avenir du monde

Il ne faut pas être naïf, il existe la montée d’un islam revendicatif qui utilise la démocratie pour obtenir des tribunes d’où répandre un venin intégriste derrière la défense du respect de la religion et du droit à la différence, en mettant en avant un droit à la reconnaissance dont la France serait redevable en raison de son passé colonial.

On voit sous ces auspices, s’affirmer un esprit de revanche chez une partie non négligeable de ceux originaires des pays musulmans, sous l’influence de religieux dont c’est le fond de commerce, qui croient voir une fierté dans le fait de se mettre à part en pesant comme communauté distincte sur la société française, entre autres, à travers le voile islamique comme porte drapeau, en cherchant à reproduire la façon dont les colons chez eux se mettaient à part en les blessant par le mépris du refus de l’égalité, vis-à-vis d’indigènes alors considérés comme incapables d’accéder à la laïcité et au partage des hautes valeurs de la République, pourtant se disant volontaire à les conquérir au nom de ses lumières.

On utilise l’idée d’une blessure commise par le colonialisme contre des peuples, pour mettre en accusation non la république du temps de l’Empire colonial français, avec ses responsables, capitalisme en tête, mais la république d’aujourd’hui qui a su en finir avec ce déni des droits des peuples et des nations à leur libre détermination. On oublie ainsi par cet amalgame, au passage, que cette république là est la conséquence de combats courageux du peuple de France, Français, colonisés et immigrés confondus, qui furent déterminants dans ce sens.

Ce n’est plus la même république à laquelle ceux qui sont devant le choix d’épouser la France et ses valeurs se trouvent, mais ils sont encouragés à l’ignorer, à se tromper de colère. En réalité sous cette dynamique fratricide, c’est la revendication d’un droit communautaire qui s’installe en lieu et place des droits et libertés communs, au nom du droit des minorités qui est une régression tribale de la notion de droit. Des associations socio-culturelles, se réclamant de l’islam sous couvert de défendre ce droit à la reconnaissance, prolifèrent dans les quartiers, qui sont autant d’officines de cette propagande dont le réseau pèse sur les populations d’origine immigrée concernées et contre l’exercice de leur droits, dont le développement du voile islamique aujourd’hui, du voile total et de la burka, est un véritable marqueur. On voit ici au passage combien, un certain gauchisme français emmène « dans le mur » ceux qu’il prétend défendre, en favorisant l’expression d’un droit à la différence à travers le communautarisme religieux, en réalité ainsi livrés à un bien triste projet.

Cette démarche prétend permettre de redonner une valeur à ceux qui ont le sentiment d’être des laisser pour compte de la société, en jouant sur une victimisation raciale, une situation pourtant à mettre essentiellement au compte de la spoliation générale. Une démarche de mise en visibilité communautaire et religieuse qui passe par le renoncement à la laïcité, à la faveur d’un droit à la différence remplissant une fonction de reconnaissance, dont le prix à payer est une nouvelle soumission de l’individu à un ordre supérieur et séparé, qui l’exclut de l’efficience de la citoyenneté. La logique de l’intégration est tout le contraire, elle libère l’individu de toute domination, l’émancipe, lui procure une liberté que personne ne peut lui aliéner.

En France, le pays de la laïcité, ouvre à tous ceux qui y vivent la possibilité de se mélanger, d’un véritable échange des cultures à égalité de respect, parce que l’égalité des droits et des devoirs communs y portés au-dessus de toutes différences n’y est pas un vain mot, et ce, pour chacun, de sa place d’étranger régulier ou de Français par adoption ou non. Le droit légitime à une mémoire ne peut se traduire, sous un sentiment de revanche qui en dévoie le sens, ici par rien de bon.

Le ressentiment est un bien dangereux ressort de l’histoire qui ne peut conduire qu’à des auto-exclusions, qu’au rejet d’une histoire commune à écrire contre toutes les oppressions, qui passe par la volonté de faire nation, qui n’exige nullement le renoncement au moindre de nos particularismes, pourvu qu’il ne remette pas en cause le bien commun. C’est en ce sens que le combat laïque est appelé à se radicaliser, à défier cet islam qui met à part, non pour exclure mais résolument pour intégrer, nouveau chemin vers des lendemains qui chantent.

Guylain Chevrier

Historien

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