La Shoah, le crime des crimes : contre le relativisme en histoire !

Publié le 5 février 2010 - par
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Le 27 janvier 1945 les soviétiques libéraient le camp de concentration d’Auschwitz…

La contribution exposée ici, à la lecture de cette histoire, se présente en trois parties : 1- Un article qui développe la critique des usages détournés des comparaisons entre la persécution des juifs et l’immigration aujourd’hui, pour comprendre les enjeux contemporains de la lutte contre le danger fasciste toujours présent. 2- Des témoignages de SS et de rescapés sur ce qui se passait à Birkenau (Auschwitz). 3-
Un témoignage qui relate l’arrestation d’une personne juive en octobre 1942, sa déportation à Auschwitz et le traumatisme de guerre qui s’en suivi pour sa famille.

1 – De l’usage détourné des termes « génocide, rafle, persécution… » pour faire le procès de la République à travers l’immigration

Génocide, définition : Extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie. Exemple : Le génocide des Juifs par les nazis. Holocauste et génocide. Et de façon plus générale, « Destruction d’un peuple, d’une population entière. » Voire encore : « Mort violente et rapide d’un grand nombre de personnes. »

« Génocide », un mot dont l’usage doit nécessairement se faire avec les plus grandes précautions. Une définition de ce terme qui est souvent détournée de son sens, décontextualisée, pour justifier des victimisations, très en vogue dans le débat public, non sans arrières-pensées très politiques, telle que l’usage qui en est fait par certains en regard de l’immigration et tout particulièrement clandestine. Il y a un discours très manichéen qui sert cette démarche du bon samaritain sous le signe d’une récupération sans complexe, où tout un vocabulaire qui a à voir avec l’extermination des juifs est utilisé en jouant sur l’émotion créée qui en même temps jette la confusion sur l’histoire et sur la mémoire de façon extrêmement dangereuse à terme pour nos libertés.

L’immigration victimisée par un détournement de sens de l’histoire

Les immigrés en France ne sont pas libres de rentrer dans notre pays sans conditions et de s’y installer, ce qui n’est que légitime semble-t-il. Ce qui amène à ce que, les situations d’irrégularités puissent justifier que la police, qui est là pour faire respecter les lois de la République en la matière, interpelle des personnes qui ici ne les respectent pas, et même qu’un certain nombre d’entre-elles puissent être raccompagnées dans le pays d’où elles viennent. Dans ces situations, il y a des gens à défendre et d’autres qui ne le sont pas, selon les cas.

Sans rentrer dans le détail de ces situations, du côté des associations qui les défendent au nom des Droits de l’homme transformés en justification de leur libre installation dans notre pays sans aucune autre considération qu’humanitaire, on parle alors de « rafles », de « persécutions » envers eux, on compare même les situations des personnes en cause à celle des juifs sous l’occupation, on remet au goût du jour l’étoile jaune en la remplaçant par une étoile noire frappée en son centre du mot « sans-papier ». On va même jusqu’à associer à cette démarche le terme de « génocide » dans le lien entre immigration et une France accusée avec son peuple d’être habitée par un racisme hérité d’un colonialisme qui aurait été jusqu’à pratiquée l’extermination, selon ces bons apôtres apprentis sorciers d’une idéologie fondée sur les manipulations de l’histoire.

Les droits de l’homme utilisés contre la République, la nation et ses acquis sociaux

Les Droits de l’homme, ce bien si précieux, sont en fait pris en otage d’une idéologie qui prône l’accueil en France de toutes les populations en détresse du monde derrière une bonne conscience irresponsable, qui entend nous intimider pour qu’on la laisse faire par cet usage des références détournées de l’histoire. Et ce, quitte à ce que cela amène la France à une situation de faillite des politiques sociales amenées à prendre en charge ces populations présentées comme les nouveaux damnés de la terre, en lieu et place des exploités. On nous fait aussi oublier au passage cette autre référence essentielle qui est celle de lutte des classes dont la dynamique a été essentielle dans la marche du progrès à travers les grandes conquêtes sociales qui font de la France un modèle pour le monde encore aujourd’hui. Une France avec sa République dont il faut signaler tout de même qu’elle est la première destination d’asile au monde.

Mais ceux qui portent ce discours de victimisation contre la République accusée de tous les maux, se moquent au final que leur démarche se traduise par la perte de protections sociales, la perte d’acquis essentiels pour tous, y compris des immigrés eux-mêmes qui sont en situation régulière qui viennent justement dans notre pays parce qu’ils en connaissent les qualités. C’est ici, sous le drapeau de la République laïque et sociale que l’on connaît la plus forte proportion de couple mixte au monde, 27 pour cent, contrairement à l’image épouvantable que l’on entend en donner en lui faisant ce procès insoutenable à travers tout ce vocabulaire qui est à dénoncer.

Un détournement de sens de l’histoire qui fragilise notre capacité à déjouer le risque du fascisme

Ces associations mettent en danger par cette pratique discursive notre capacité à défendre nos libertés, en semant ainsi la confusion dans les mémoires, contribuant à créer les conditions de diluer notre vigilance face au risque toujours présent du fascisme qui n’attend que les circonstances favorables pour faire irruption à nouveau sur la scène de l’histoire.

Ces gens-là, souvent orphelin d’une gauche qui a perdu ses illusions et ne croit plus dans la révolution, au nom d’une « grande cause » qui serait celle d’un monde sans frontières, ce thème très vendeur particulièrement chez les jeunes, servent en réalité les ennemis de la nation, de la liberté pour le peuple de France de décider de son sort face à la mondialisation dont l’immigration on le sait, derrière ces bons sentiments est en réalité un cheval de Troie contre les acquis sociaux et le droit du travail, le niveau des rémunérations, la capacité collective à se défendre à faire division.

C’est aussi notre capacité à nous défendre et à résister aux excès du capitalisme dans son entreprise de destruction des acquis des peuples dans le cadre de leurs nations qui est ici en jeu, une destruction qui est l’antichambre du retour du fascisme à travers le séisme économique que crée la mondialisation.

On voit bien comment l’usage d’un vocabulaire qui a à voir avec une notion de violence afférente à la définition de « génocide » qui n’a rien à voir avec la réalité, trahit les références historiques qui les ont produit dans leur sens commun, profitant de l’exagération émotionnelle qu’ils peuvent créer pour entraîner des gens dans la défense de cause en passant par-dessus la raison, de façon problématique.
La responsabilité de l’historien face à l’histoire et le danger du relativisme

A la suite de la loi du 23 février 2005 exprimant l’idée d’un « rôle positif de la colonisation » dans son article 4, rôle qui reste à débattre, car on sait en la matière que les choses ne sont pas aussi simple qu’elles apparaissent, même si on peut condamner avec le recul de l’histoire le colonialisme comme forme de domination et d’exploitation, Claude Liauzu universitaire, s’est mis à la tête d’une pétition demandant l’abrogation de l’article en cause dans ces termes : « parce que, en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation, elle impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu’au génocide, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé; parce qu’elle légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé… » Le terme génocide est ici employé à contre-sens de l’histoire, car la France n’en a jamais pratiqué, il sert pourtant ici une cause au nom de laquelle encore une fois on s’autorise tout, pour se donner raison, le but justifiant les moyens.

Gérard Noiriel, historien qui a fait sa carrière universitaire sur l’histoire de l’immigration, mettant souvent en procès la République à travers une lecture de l’histoire remplaçant l’ouvrier par l’immigré, soutenait cette pétition sans restriction. Voyons comment cet historien répond à la question suivante dans le contexte de ce débat sur la loi : Quel rôle peuvent jouer les historiens ? « En tant qu’historiens, notre devoir essentiel est de maintenir le cap, que cela plaise ou non, sur la vérité. Dans ce morceau de loi, l’occultation de cette dimension-là me paraît scandaleuse. Pour moi, il y a deux raisons fondamentales de protester.

L’une, d’ordre déontologique, est l’irruption du pouvoir d’État dans le travail scientifique, ce qui est une remise en cause de l’un des droits essentiels d’une démocratie. L’État n’a pas à se mêler du travail des chercheurs ni à leur dicter ce qu’ils doivent trouver. La seconde touche les enjeux de la mémoire dans une démocratie. La colonisation est un phénomène extrêmement compliqué où il peut y avoir des aspects positifs mais qui s’inscrivent dans une logique qui, elle, a été totalement condamnée par l’histoire. Il serait absurde de l’occulter. »

Dommage que ce qui soit dit ici soit immédiatement contredit dans les faits posés par le même historien signant une pétition qui ment sur le passé de la France en l’accusant de génocide. Inutile d’insister sur le fait que cet historien est un soutien indéfectible des sans-papiers.
Etre historien, çà ne peut être cela ! C’est tenter tant que faire se peut de ne pas faire de l’idéologie avec l’histoire, de ne pas l’utiliser pour la faire juge a posteriori selon une lecture d’une cause politique qui commande à l’actualité. Se livrer à cette confusion et cet amalgame entre génocide, immigration et colonialisme, c’est entretenir un relativisme en histoire qui conduit tout droit au pire !

On constatera par ailleurs aussi, qu’il y a comme un jeu à utiliser ces termes de la part de ceux qui défendent l’immigration comme seule cause, qui sont souvent les mêmes qui dans le conflit israélo-palestinien manifestent avec le Hamas en criant « mort à Israël ».

La responsabilité de l’historien est toute investie dans la conscience du citoyen

La responsabilité de l’historien a à voir avec la citoyenneté, la notion de conscience commune, de droits et de devoirs, celui entre autres de se rappeler ensemble de ce qui, dans l’histoire de l’humanité a une valeur pour tous, en termes de références mise au pot commun de l’humanité comme une mise en garde des dangers dans l’ordre des possibilités de l’homme, des risques inhérents à sa puissance qui peut le détruire comme le propulser vers des progrès infinis

Il n’y a pas de citoyen sans connaissance de l’histoire qui fait partie de la compréhension d’où on vient et d’une pertinence, d’une intelligence
retenue, la façon dont on a trouvé les ressources collectives pour dépasser certaines contradictions, pour conjurer le danger lorsqu’il y eut péril pour les libertés, lorsque la patrie a été en danger. Respecter cette histoire commune, Français de longue date ou immigrés la prenant en marche, c’est bien la seule façon dont cette patrie qui est le bien commun de tous puisse être encore défendue dans ce qu’elle nous donne comme droits et devoirs, comme sens du projet commun, comme société fruit du progrès malgré les revers et les déconvenues. La démocratie et la République laïque et sociale qui sont nos biens essentiels méritent ce respect en dehors duquel c’est la mort annoncé de tous, car lorsque le fascisme est là, il ne fait de cadeau à personne, comme le rappel merveilleusement le poème d’Aragon, « La rose et le réséda » montrant comment celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ne faisait qu’un contre l’ennemi, le vrai, celui dont la mort, la vraie peut surgir, avec l’holocauste à l’horizon de Birkenau, avec ses vraies chambres à gaz, ses biens réels fours crématoires, ce qu’un SS nommait dans une métaphore qui en dit long sur l’horreur abjecte et odieuse du génocide « l’anus du monde ! »

Prendre toute la mesure de l’histoire et la respecter pour mieux la continuer tous ensemble vers le progrès

Avant d’utiliser le terme de génocide pour faire épouser à la République un rôle de bourreau qu’elle n’eut jamais dans le colonialisme, pour croire en l’abattant donner plus de libertés à ceux qui viennent d’ailleurs et ignorent tout des combats qu’elle a mené pour contrer le fascisme, avant d’utiliser les termes de persécutions et de rafles à tort et à travers, avant de chercher à faire condamner la République pour l’occupation alors qu’elle était entre parenthèse en opacifiant le pourquoi et le comment, j’invite ici à réfléchir à la lumière de l’histoire, de deux bouts de l’histoire à travers les documents qui suivent.

Tout d’abord des extraits de témoignages de SS et de rescapés d’Auschwitz, pour la grande histoire, et puis pour l’autre, l’histoire à l’échelle de l’homme pris comme individu ressentant dans sa chaire les événements, un témoignage poignant, qui donne toute l’ampleur du traumatisme que fut le génocide des juifs pendant la Seconde guerre mondiale, l’exemple qu’il fut qui est à retenir comme unique comme crime de masse pensée et planifié telle une solution finale, porté par une société : l’extermination complète et totale d’un peuple. Que rien après ne vienne troubler nos mémoires de ces faits pour que jamais, jamais plus, ils ne se reproduisent sous une forme ou une autre. Cette forme de conscience du respect de l’histoire, c’est la condition sine qua non pour la continuer tous ensemble vers le progrès.

2 : La Shoah, le génocide tel qu’en lui-même : « le Crime des crimes »

A quelque distance du camp de Birkenau qui grossissait comme une avalanche, il y avait deux chaumières, propres et jolies, séparées l’une de l’autre par un petit bois au milieu d’un charmant paysage. Elles avaient été peintes … la chaux d’un blanc éclatant. Leurs toits étaient de chaume et elles étaient entourées d’arbres fruitiers du pays (…). Seul un observateur attentif de ces maisons pouvait s’apercevoir de l’existence de deux écriteaux portant en différentes langues l’inscription « Vers la désinfection ». Il remarquait alors que les maisons n’avaient pas de fenêtres, mais que leurs portes étaient étonnamment robustes, munies de garnitures hermétiques en caoutchouc et de fermetures à vis (…).

2 : L’intérieur de la chaumière était divisé par les murs transversaux en quatre parties, dont l’une pouvait contenir douze cents personnes nues, la seconde sept cents, la troisième quatre cents, la quatrième deux cents à deux cent cinquante.
Cinq cents mètres plus loin se trouvait une autre chaumière, appelée bunker n° 1. C’était également une maisonnette en maçonnerie qui était divisée en deux parties, pouvant contenir ensemble moins de deux mille personnes nues.

3 : A plus de cinq cents mètres de là, se trouvaient deux baraquements : les hommes étaient rangés d’un côté, les femmes de l’autre. Très poliment, très gentiment, on leur faisait un petit discours : « Vous arrivez de voyage, vous êtes sales, vous allez prendre un bain, déshabillez-vous en vitesse ». On distribuait des serviettes et du savon et, subitement, les brutes se réveillaient, reprenaient leur vraie figure : on obligeait à grands coups ce troupeau humain, ces hommes, ces femmes, à sortir nus, été comme hiver, et ils devaient franchir ainsi les quelques cent mètres qui les séparaient de la salle de douche. Au-dessus de la porte d’entrée se trouvaient les mots « Brausebad » (bains-douches). Au plafond, on pouvait même voir des pommes de douche, qui étaient cimentées mais qui n’ont jamais distribué d’eau.

4 : Sur une contre-voie de la gare de triage se tient un long train de wagons de marchandises. Les portes coulissantes sont fermées avec des fils de fer plombés. Un détachement de service a pris position autour du train et de la rampe. Les SS de la direction du champ de détention font descendre tout le monde du train. Un désordre confus règne sur la rampe (…) On commence par séparer les maris de leurs femmes. Des scènes d’adieux déchirantes ont lieu. Les époux se séparent, les mères font un dernier signe à leur fils. Les deux colonnes en cinq files avancent à plusieurs mètres l’une de l’autre, sur la rampe.

5 : Un collègue de Kremer à Auschwitz, le Dr Friedrich Entress, a été plus précis dans sa déposition, le 14 avril 1947 : les détenus étaient pris en charge par le chef de la section politique. Le chef du camp ou son suppléant, un médecin du camp et le chef des travaux effectuaient la véritable sélection sur place. Les jeunes gens de moins de seize ans, toutes les mères en charge d’enfants, tous les malades et les débiles étaient embarqués sur des camions et menés aux chambres à gaz. Les autres étaient pris en charge par le chef des travaux et menés au camp.

Le lieu : Auschwitz. L’époque : 1942-1945. Les témoins : 1 et 4, SS Unterscharführer Perry Broad travaillant dans le camp. 2, Szlaman Dragon, un des rares détenus survivants de la corvée spéciale chargé du nettoyage des chambres à gaz. 3, Dr A. Lettich, déporté français. 5, Dr Friedrich Entress, médecin allemand attaché au camp.
Les victimes : juifs, Tziganes, Russes…
Les coupables : Hitler, Himmler, Heydrich, Hess, Goebbels… Et tous ceux qui les laissèrent faire en connaissance de cause.

Ces témoignages sont extraits de l’ouvrage : « Les Chambre à gaz, secret d’Etat », Eugen Kogon, Hermann Langbein, Adalbert Rückerl, Histoire, Points histoire, Seuil, 1987.

3 – L’holocauste et la personne humaine : témoignage

(Témoignage recueilli par la famille.)

« C’était un soir, 17 octobre 42. Jules me téléphone et il me dit « on vient d’arrêter votre sœur dans le quatrième » et il raccroche. J’étais avec Mimi, ma meilleure copine. D’abord, on va au commissariat du 4ème où ma sœur était forcément passée et la preuve ils me l’ont confirmé. J’ai dit : « est-ce que vous avez vu une jeune femme, Berthe K ? C’est ma sœur ». « Oui, elle est passée, elle était avec deux messieurs. Ils l’ont emmenée on ne sait pas où… »

Ca c’est passé comme ça. On va chez elle, il y avait les scellés. Je les coupe en deux pour pouvoir entrer. Suzanne, la sœur de Jules, renseignée par lui était là. On est rentré. Ils n’avaient rien touché. J’ai su comment s’était passée son arrestation par la suite. Elle arrive de son travail, elle va chez la concierge voir s’il y a du courrier. Juste à ce moment deux flics en civil arrivent, policiers français qui cherchaient après elle. Ils demandent quel étage Berthe K. Et bien, elle est justement là dit la concierge ; et là-dessus ils l’emmènent. Elle se trouvait au mauvais moment chez la concierge. Tu te rends compte s’ils étaient venus une demi-heure plus tard ? Berthe était partie faire ses courses. Tu vois, c’est la malchance qui a voulu ça. Mettons une bonne semaine plus tard, je reçois une lettre de Berthe qui me disait qu’elle était à Drancy, que le 17 octobre elle y avait été directement dirigée le jour de son arrestation. On avait dû la dénoncer, elle refusait de porter l’étoile. Elle est restée presque un an à Drancy…

Je lui envoyais des faux tickets de pain, on faisait des faux tickets de pain, on en avait pas assez autrement. Où il y avait un T, c’était les travailleurs, c’était en rouge ; il y avait un T sur ma carte comme pour tous ceux qui travaillaient dur comme moi. Alors le frère de ma meilleure copine (qui s’appelait Aimé) avait découpé un T impeccable avec de l’encre rouge ; il faisait ça bien proprement, ça faisait travail. On en a fait des quantités et moi comme ça, je pouvais envoyer toutes les semaines deux pains de 2 livres à Berthe. Elle m’écrivait qu’elle les recevait et maman, elle, lui envoyait aussi des choses. Ca fait qu’à Drancy, elle n’a pas vraiment été malheureuse et puis surtout elle savait que ses enfants étaient en sûreté, qu’ils ne risquaient rien, ils étaient chez une nourrice à Issy-les-Moulineaux, son mari était aussi caché. Ils ont échappé à tous les massacres.

On parvenait à communiquer avec elle dans du papier grand comme ça, fin comme du papier à cigarettes qui était plié et replié en deux. Le gardien les donnait contre des plaques de chocolat, il en faisait un trafic, il les mettait sous l’ongle de son pouce et les lettres qu’elle nous faisait parvenir, il faisait pareil avec elles, il lui donnait en cachette. Ca fait qu’on correspondait environ une fois par mois au moins tout de même ; on pouvait pas faire ça tout le temps et quand je lisais ses lettres c’était affreux. Elle disait : il y a les barreaux, il y a les gardiens, qu’est-ce que je fais ici, qu’est-ce que j’ai donc fait pour être ici, c’était atroce tu sais.

Ma sœur, tu sais, c’était une grande dame au physique comme au moral et de dire devant Berthe pour dire ma sœur, j’aurais dit ma frangine, elle aurait été outrée. Un jour, vers la fin, je reçois une lettre « ma chère frangine » j’ai eu le cœur déchiré, ça voulait tout dire, elle croyait plus à rien. Alors, je reçois le 19 juillet 1943 de Julot une petite page : « votre sœur est partie pour Auschwitz ». Entre temps on savait ce que ça voulait dire, c’était la mort des juifs même si on ne savait pas vraiment ce qui s’y passait.

Avant qu’elle parte à Auschwitz, elle écrivait toujours vers la fin de la lettre qu’elle était sur la liste de ceux qui partaient à Auschwitz et qu’elle se cachait dans des combles et puis elle a appris qu’on prenait quelqu’un d’autre à sa place lorsqu’elle n’était pas présente ; alors elle avait décidé la fois d’après de se faire voir à son appel. Tu te rends compte ! Plus tard, je me suis réfugiée en Belgique. J’avais une patronne à Bruxelles à qui je racontais ça.

Fin 44, ça faisait un an que je savais que Berthe avait été déportée. Elle me dit « ta sœur n’est pas morte ; tu vas réciter cette prière tous les soirs, trois fois ». Elle me donne une petite chaîne avec une médaille de la Sainte-Vierge. Elle me dit « tu vas porter ça et tu vas faire ta prière avant de t’endormir ; trois fois tu vas dire : Je vous salue Marie… » Je pourrais plus la dire, c’est trop loin.

Je croyais que je finirais par la revoir. Elle avait 24 ans et demi lorsqu’elle a été arrêtée.

A la libération je ne savais pas vraiment où la chercher; c’était surtout les derniers qui revenaient, en plus on ne savait pas où chercher à savoir, il n’y avait pas d’endroit. J’avais pas de sous pour acheter un journal, il n’y avait pas la télé, je n’savais pas ce que c’était qu’avoir un poste de radio. Ce que je savais ou croyais savoir, je l’apprenais par « ouï-dire ». Je croyais dur comme fer que je reverrais ma sœur, ma sœur et moi on était comme les deux doigts de la main, on avait été en nourrice ensemble, en pension ensemble, elle s’est mariée presque en même temps que moi. Pour la naissance de nos enfants c’était pareil.

Beaucoup plus tard, en 49 je travaillais chez Mile au 11 rue Jean Beau Sire à côté de la Bastille. Ca parlait dur sur ce qui s’était passé, moi qui n’ai jamais voulu me mêler des rapports, des ragots, des cancans j’y prêtais jamais l’oreille, j’ai sûrement entendu dire quelque chose qui prouvait que j’avais tort de continuer à croire qu’elle reviendrait. On parlait qu’il y avait eu des chambres à gaz; on ne savait pas ; on parlait comme ça. Je suis devenue folle !

Je ne savais plus ce que je faisais, une dame par charité‚ dans mon usine m’a emmenée à la Salepétrière expliquer mon cas pour ma sœur et comment j’étais devenue et c’est là qu’on m’a fait deux séries de six électrochocs. J’ai fini par accepter qu’elle ne reviendrait pas. »

Epilogue

Jusqu’à la fin de sa vie, selon ses enfants et ses petits enfants, elle regardait les émissions sur la Shoah et les livres qu’elle a pu consultés sur le sujet sans fin, comme si elle ne pouvait arriver à se convaincre, tant l’horreur était absolue de cette chose, que ce qui s’était passé là du fait de certains hommes avait jamais pu avoir lieu…

Guylain Chevrier

historien

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