La complainte du mâle barré

Publié le 21 février 2008 - par
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Depuis quelques années, un vent de désarroi souffle sur nos mâles. « Mal à l’aise », « en évaporation », « en difficulté », les magazines auscultent leur mal-être, et certains se répandent par voie écrite en jérémiades ou en insultes contre le sexe anciennement « faible », qui sous la houlette des sorcières féministes, est sorti du rang millénaire.

Il n’y a plus d’homme, et tout fout vraiment le camp, pas seulement les saisons ! Passage obligé du grand chambardement entre sexes. Pas de quoi s’affoler. Mais plutôt se poser d’utiles questions.

Au fait c’était quoi, un « homme » ?

Un être masculin formaté dès le biberon à devenir agressif, prêt à en découdre avec tout ce qui bouge, insensibilisé, méprisant avec les filles, obsédé par sa quéquette et son boulot, salivant comme un dogue dès que croise dans les parages un beau cul, mais incapable de regarder la femme qu’il a dans sa vie ?

Voilà en gros l’idéal du « mec », le vrai. Pas de quoi faire rêver. Mais il faut justement se garder de confondre cette caricature du « mâle » avec ce qu’est un être humain masculin. C’est faire injure à la masculinité que de l’enfermer dans sa triste parodie.

L’être humain masculin est à venir, tout comme l’être humain féminin. Ils sont en train de se forger dans l’intimité de nos recherches et de nos errements personnels. Alors au lieu de nourrir une nostalgie vaine pour un mythe, celui de l’homme, le « vrai », que vous ne réussissez heureusement pas à être, messieurs, renoncez aux fantasmes. Cessez de nous imaginer pour nous regarder. Redescendez des nuages étouffants où vous vous êtes exilés et nous avec. Nous ne détenons aucune toute puissance autre que celle que vous nous prêtez. Le fait de pouvoir enfanter ne nous donne aucune supériorité sur vous. Vous avez organisé le monde autour de vos peurs, imaginaires comme toutes les peurs.

Quel gâchis de nous avoir mises à l’ombre pendant des millénaires pour nous garder à l’œil, nous et le fruit de nos entrailles. Vous nous avez privée, l’humanité entière, de forces et de bonheur. Vous n’allez pas prétendre que cette séparation drastique entre sexes que vous avez instaurée nous a rendu heureux ? D’où vient que dans votre monde l’amour rime avec toujours! plus de souffrance ? Oui, mais vous avez fini par prendre pour « naturel » ce que vous aviez fabriqué! Fabriqué.

Comment voulez vous aimer votre semblable quand vous en avez fait une étrangère dont vous attendez le pire ?

Oui, mais vous vous accrochez, comme une moule à son rocher , à « la différence des sexes ». On le sait qu’il y a deux sexes. Comme il y a la terre et le soleil. Et alors ? Qu’est que vous entendez par ce rabâchage compulsif de « la différence des sexes » ? Vous avez peur qu’on vous confonde avec une femme ? Ou bien, vous ânonnez cette incantation pour vous rappeler le bon vieux temps, où elle servait d’alibi à votre domination ? Celui qui juge de la différence de l’autre, s’en sert le plus souvent pour le disqualifier.

Qui est différent ? Les autres, femmes, noirs! Qui décide de qui est différent ? A t on jamais inclus dans les « différents » les « mâles » ? Non, les mâles n’en font pas partie, ils jugent la différence des autres pour en faire une arme à discriminer.

Nous comprenons, messieurs que vous ayez quelque difficulté à passer de l’autre côté, du côté où il y a perte de privilège, de repère, de statut. On ne descend pas facilement du piédestal qu’on s’est aménagé. Pas plus qu’on ne consent à renoncer au piédestal où on a placé l’Autre.

Mais toute cette construction sophistiquée prend l’eau. Piédestal, étal, vestale. Nous ne voulons plus de votre piédestal, où vous nous adorez , femme fatale et inaccessible. Nous ne voulons pas plus de l’étal, où s’exposent les pièces de notre anatomie, cul, nichons, guibolles… Etre la vestale de votre foyer, nous coûte cher en double journée et perte de loisir.

Nous sommes en train de passer enfin à autre chose. Il y a un frémissement du côté de la relation entre sexes, figée si longtemps dans son scénario morbide. « L’amour », « cet infini à la portée des caniches » (L.F. Céline) reste à inventer, il aura peu à voir avec les pantomimes qui en tiennent lieu. C’est difficile de s’approcher d’un être, de concilier sa liberté, ses désirs et les nôtres, de suffisamment se connaître pour évaluer ce dont on est capable ou pas, de tenir la bonne distance entre besoin de fusion et souci de ne pas s’étouffer ensemble, de savoir naviguer entre besoin de sécurité et désir d’indépendance, de s’inscrire dans une durée constructive!

Pas aidés, nous sommes, dans cette entreprise à haut risque, avec leurs contes à dormir debout, « prince charmant, poupée barbie et ils eurent beaucoup d’enfants ».

Cela coûte et coûtera des réaménagements personnels et collectifs, parfois douloureux. Au lieu de freiner des quatre fers, messieurs, laissez vous faire par le mouvement, accompagnez le, réjouissez vous de participer aux balbutiements du monde qui s’annonce. Faites comme ces hommes des années 70, nos compagnons de route dans la remise en cause des rôles et des stéréotypes sexuels. Sachez lever le nez de votre présent, et rêver à un avenir, où hommes et femmes se reconnaîtront comme les semblables qu’ils sont et renonceront aux guerres archaïques qu’ils se font. Cela, des hommes l’ont depuis longtemps entrevu. Des poètes, qui savent voir au delà de ce qui est. Il y a cent ans, l’un d’eux, Rainer Maria Rilke, écrivait ces lignes magnifiques dans « Lettres à un jeune poète ».

Rilke a aimé une femme libre, la célèbre Lou Andreas Salomé, et ensemble ils ont tenté de vivre un amour inédit. « Les sexes sont peut être plus parents qu’on ne le croit : et le grand renouvellement du monde tiendra sans doute en ceci : l’homme et la femme, libérés de toutes leurs erreurs, de toutes leurs difficultés, ne se rechercheront plus comme des contraires, mais comme des frères et sœurs, comme des proches. Ils uniront leurs humanités pour supporter ensemble, gravement, patiemment, le poids de la chair difficile qui leur a été donnée ». (« Lettres à un jeune poète » Grasset)

Anne Zelensky

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