La concurrence contre les chanteurs français et francophones dans les opéras et les conservatoires en France

Le monde de l’Art lyrique proteste contre la politique qui vise à exclure les artistes français au profit d’artistes étrangers. Il ne faut nullement y voir un quelconque relent de chauvinisme et de nationalisme, précisent les signataires de L’Appel du Parlement des Artistes, mouvement créé en mars 2008 (1) : l’esprit gestionnaire étroit et de concurrence du libéralisme économique est passé par là. Quels sont les constats ?
Sur 174 solistes engagés cette saison 2007-2008 à l’Opéra de Paris, seuls 22 sont francophones, Français ou « résidents ». Et encore, relégués aux parties mineures. Même « Louise » de Charpentier, en langue française, ne retrouve que 3 chanteurs français contre 12 d’origine non-francophone sur le plateau. Au Conservatoire National Supérieur de Paris, un élève sur trois entrant en classe de piano est extra-européen. Musiciens, chanteurs lyriques et même les chefs d’orchestre connaissent la précarité, le chômage. « Les solistes et les choristes venus d’ailleurs sont légion, alors que ceux qui ont le tort d’être autochtones sont au chômage. Comme nous, le citoyen comprend mal que cet effort de la nation à former des artistes soit malmené par la sur-représentation d’artistes formés ailleurs », remarque L’Appel (1).

La règle purement comptable fait des ravages comme pour les salariés des services publics et des entreprises. En effet depuis quelques années, les chanteurs lyriques formés en France sont de plus en plus soumis à la concurrence de leurs homologues étrangers « à bas coût », notamment américains du nord, russes ou issus des pays de l’Est. « Bas coûts » qui résultent de la différence de cotisations sociales patronales : 15% pour un artiste étranger contre 44 % pour un artiste français. Par ailleurs cette stratégie permet aux responsables des structures artistiques d’éviter de payer des allocations-chômage à ceux des artistes qui y auraient droit à la fin de leur contrat: les artistes « résidents » en France…
Les signataires de « L’Appel » s’interrogent : « Cela signifierait qu’un Ministère, devenu schizophrène, encouragerait le dumping social. C’est-à-dire que les acquis sociaux, gagnés de haute lutte hier, désavantageraient leurs ayants-droit aujourd’hui (!). Les employeurs publics défavoriseraient ceux-là mêmes que l’Etat a formés. La puissance publique toute entière se comporterait alors comme le pire des patrons-voyous. Non, l’artiste qui est aussi un citoyen ne veut pas croire que la mondialisation va se nicher jusque dans les coulisses de l’Opéra…» (1)
D’autant que cette politique, qualifiée d’ « esprit d’ouverture » par les responsables des structures artistiques, n’existe qu’en France. « Symétriquement, où voit-on que les chanteurs français (exceptions notoires exclues) soient accueillis à bras-ouverts dans les maisons d’opéras étrangères, de Buenos Aires à Moscou en passant par Chicago ? Nulle part. Pas si bêtes : hors d’Europe on sait protéger ses emplois, son patrimoine, sa culture, sans risquer de procès en nationalisme » (1).
« L’Appel » estime que le contribuable, qui est aussi un spectateur payant sa place, est ponctionné trois fois : dans un premier temps pour les besoins légitimes d’une longue formation des artistes, ensuite à l’entrée du spectacle pour le cachet d’un artiste qui ne profitera pas à l’économie du pays, et une fois encore pour les besoins de l’assurance-chômage des artistes résidents de droit, restés de fait au chômage !
L’« Appel à la Refondation des Troupes Lyrique » (1) fédère des grands noms du monde de l’art lyrique : des chefs d’orchestre comme Georges PRÊTRE, Franck VILLARD, Jean-Christophe KECK, des chanteurs comme Gabriel BACQUIER, Michel SENECHAL, Robert MASSARD, Roberto ALAGNA, José Van DAM, Mady MESPLE, Ludovic TEZIER, Franck FERRARI, des musicologues comme Roland MANCINI, Cécile AUZOLLE, des directeurs d’opéra comme Jean-Louis GRINDA (Monte-Carlo), Eric CHEVALIER (Metz), Mireille LARROCHE (La Péniche Opéra), Olivier DESBORDES (l’Opéra Eclaté), des metteurs en scène comme Xavier LAURENT, Pierre MALBOS, des musiciens, des professeurs de chant, des danseurs, des régisseurs, des critiques, des associations comme Les Nouveautés Lyriques de Toulouse, L’Association AlmaViva Lyon, Les Amis de l’Art Lyrique de Lille, etc.
Pour lire la liste des signataires et l’argumentation détaillée de « L’Appel du Parlement des Artistes, aller sur le site
http://www.le-parlement-des-artistes.org/
Assistons-nous au retour de l’esprit du Théâtre national populaire (TNP) des années 1950-60 et de son directeur Jean Vilar qui déclarait que « Le TNP est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau et l’électricité » ?
Il est vrai que les services publics subissent la même logique marchande que les structures lyriques. Ne sommes-nous, dans les deux cas, en présence de la même pensée néolibérale qui anime la bourgeoisie européo-mondialiste et son Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ?
Enfin, il est vrai aussi que les élites dirigeantes françaises et leurs relais médiatiques prennent un malin plaisir à déclasser les artistes français au profit des étrangers, symboles à leurs yeux de la mondialisation capitaliste à laquelle ces élites travaillent sans relâche. Le domaine des variétés connaît la même problématique que l’art lyrique : la chanson française et les jeunes chanteurs-compositeurs de la chanson française sont massivement exclus des médias, notamment publics, au profit d’abord d’une variété mondialisée standardisée anglophone ou chantée en anglais par des Français, sous prétexte « d’esprit d’ouverture » et de refus de « des cultures nationales » présentées comme ringardes.
Les signataires de « L’Appel du Parlement des Artistes » viennent à présent d’autres horizons comme Stéphane PACCOUD, Conservateur au Musée de Lyon, Hervé RICHET, Professeur des universités, etc. Serions-nous en présence d’une matrice susceptible de s’élargir aux différents mondes des arts ?
Serions-nous devant une résurgence de l’esprit des « Etats généraux de la culture » (2) initiés en 1987 par le communiste Jack Ralite avec 4000 artistes pour défendre l’exception culturelle française contre la marchandisation culturelle ? On ne peut que l’espérer. Il revient aux artistes et aux différents mondes des arts de se prendre en main comme a commencé à le faire le monde du lyrique qui a construit le « Parlement des artistes » pour agir, se faire entendre et faire pression. Il dépend des autres mondes des arts d’élargir l’assise artistique du « Parlement des Artistes ».
Pierre Baracca
(1). Texte de « L’Appel » du Parlement des Artistes et la liste des signataires qui ne cesse de s’allonger :
http://www.le-parlement-des-artistes.org/
(2). Jack Ralite et les Etats Généraux de la Culture :
http://www.aubervilliers.fr/article307.html

image_pdf
0
0