5. La laïcité et ses dérives : le totalitarisme athéiste

Publié le 10 juin 2008 - par - 1 357 vues
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Après ces 4 premiers articles, il nous est possible de présenter une première définition synthétique de la laïcité: concept philosophique, issu de la pensée humaniste et fondé sur les principes-postulats de liberté individuelle, d’égalité en droit et de fraternité sociale, il est né à partir des luttes en faveur de l’émancipation individuelle et collective dans la société; il a donc pour objet la liberté absolue de conscience et la tolérance mutuelle ; il nécessite la totale séparation des églises et de l’Etat, et des mesure juridiques nécessaires d’ordre public au nom de l’intérêt général contre l’emprise des féodalités, qu’elles soient religieuses, cléricales, économiques, ethnico-nationalistes ou autres.

Ceci dit, la laïcité est bien considérée dans ses fondements comme une haute valeur humaniste, qui est certainement la plus haute valeur morale que l’humanité ait conçu jusqu’à ce jour et qui donc ne peut qu’induire une intransigeance réfléchie de la part de ses défenseurs et promoteurs contre ses adversaires pour qu’elle puisse triompher en tout temps et en tout lieu.

C’est incontestablement pour cela qu’elle a produit a contrario une multitude de dérives qui, soit la dénaturent complètement et que ses adversaires utilisent pour mieux la combattre, soit relèvent’ de compromis qui deviennent des compromissions lui enlevant toute substance et dont quelques-uns de ses partisans originels se servent pour, eux, ne plus avoir à combattre en sa faveur.

Nous pouvons regrouper ces dérives en 4 groupes :

– celui du totalitarisme étatique athéiste, mis en oeuvre dans l’ex-URSS et l’Albanie ex communiste;

– celui du totalitarisme étatique qui gère les organisations cléricales jusque dans leurs doctrines. (religions d’Etat imposées et asservies comme en Turquie kémaliste)

– celui de la tolérance communautariste exercée au niveau des féodalités religieuses, cléricales et autres, les laissant asservir plus ou moins leurs fidèles (laïcité dite ouverte, positive,etc., chère à Sarkozy et à Benoit XVI)

– celui des systèmes laïcistes a minima fondés sur des constructions dogmatiques rigides comme celles fondées exclusivement sur la séparation des églises et de l’Etat (exemple des USA), ou sur une définition arbitraire d’une frontière rigide entre les sphères dites privées et publiques (exemple du: système laïciste des inspecteurs de l’Education Nationale d’entre les 2 guerre mondiales, remis au goût du jour par la philosophe Catherine Kintzler et redéveloppé au niveau des espaces publics par la philosophe maison de l’UFAL Marie Perret)

Nous allons commencer dans cet article à commenter celui de la laïcité étatique totalitariste athéiste : s’il est incontestable que l’idéal laïque est né de la réflexion philosophique inspirée et soutenue par des minorités religieuses en France (protestants de l’Eglise Réformée et de nombreuses communautés israélites) en lutte pour leur émancipation dans le but d’être des citoyens égaux en droit avec les autres, la laïcité fut très vite accaparée par les agnostiques et athées en lutte eux aussi contre l’hégémonie cléricale et religieuse.

Mais au bout du compte, devenant au cours des décennies les plus nombreux dans cette lutte, beaucoup d’athées considérèrent que la laïcité équivalait à l’athéisme, voire à une définition proche de l’agnosticisme. Et quand la pensée de Marx se répandit dans tout le milieu socialo-communiste et de la classe ouvrière, les penseurs parvinrent à considérer que, les écrits de Marx disant que la religion était « l’opium du peuple », il était nécessaire pour éradiquer cet opium du peuple, d’«éradiquer toute religion », donc d’imposer un totalitarisme athéiste (ce que Marx n’a pourtant jamais préconisé). L’application de cette thèse se fit naturellement dans l’URSS naissante, puis à des degrés divers dans les pays satellites de l’Est Européen et l’exemple le plus formel fut l’Albanie d’Enver Hodja.

Les religieux et croyants furent persécutés systématiquement, des lieux de culte furent détruits avec interdiction d’en construire de nouveaux; les familles allant à l’église, à la synagogue, à la mosquée furent aussi persécutées individuellement, en particulier celles qui faisaient pratiquer baptême ou circoncision à leurs enfants; toutes ces mesures furent appliquées totalement en Albanie jusque dans les années 90.
Mais cette persécution violente s’assouplit pour l’église orthodoxe russe lorsqu’elle accepta de déclarer une sorte de « guerre sainte » en 1941 à l’Allemagne nazie qui avait envahi l’URSS et une certaine tolérance a minima s’installa ensuite. Cela voulait dire que l’état soviétique totalitaire reconnaissait en fait l’église orthodoxe russe comme une force politique dont il avait besoin des qualité pour sauver l’URSS de l’invasion, puis une force politique nationaliste sur laquelle il pouvait compter lors de la « guerre froide », d’où un certain ménagement à titre de tolérance. Pour la Pologne, la lutte pour éradiquer l’église catholique toute puissante apparut au-dessus de la force de l’Etat d’où l’installation d’une succession de compromis existentiels.

Le résultat fut gravissime : aucun enseignement des valeurs laïques d’émancipation ne fut apporté aux populations et les structures des Etats laissèrent souvent aux clercs le soin de pallier les insuffisances de protection sociale dans le champ des revenus de substitution.
Et lors de la chute de l’URSS et des « démocraties populaires » de l’Est Européen, non seulement les clercs reprirent une importance démesurée dans les structures des Etats, mais ils parvinrent très souvent à imposer à la majorité des populations des idées rétrogrades, voire racistes (antisémitisme virulent de l’église orthodoxe), antiscientifiques comme le créationnisme, avec un rejet global de l’appel à la raison, ce dont finalement les équipe dirigeantes nationales et libérales actuelles s’accommodent très bien dans le cadre de la mondialisation néo libérale.

Le fait de reconnaître les forces religieuses et cléricales en tant que telles par les états totalitaires athéistes se répète sans cesse; et c’est dernièrement le président chinois Hui Jin Tao, après plus de 50 ans de persécution religieuse en Chine, qui déclare que « l’état doit permettre aux personnes religieuses [sous-entendu en tant que telles] de jouer un rôle important afin de renforcer le développement économique et social ».

Ainsi le totalitarisme athéiste, de par nature, ne s’attachant aucunement à l’émancipation individuelle et collective, arrive toujours, même après les avoir persécutées, à reconnaître les diverses forces communautaristes comme des composantes structurelles de la société sur lesquelles il faut compter, et est toujours, de ce fait, mortifère pour l’établissement de la laïcité.

Valentin Boudras-Chapon

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