La « laïque pride » libanaise : une révolution en marche

Publié le 7 mai 2010 - par
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La journée du 25 avril 2010 pour un Etat laïque au Liban devrait figurer dans l’histoire comme la Journée de la Laïcité non pas uniquement au Liban mais dans tout le monde arabo-islamique. Quoique les médias français ne lui aient pas accordé une réelle importance, il est intéressant de la situer dans l’histoire moderne du Liban, d’en distinguer les causes, les objectifs et les acteurs, d’en mesurer la signification régionale et internationale.

Le Liban a accédé à l’indépendance en 1943. Sa Constitution stipulait : « Le Liban est une république parlementaire démocratique fondée sur le respect des libertés publiques et tout spécialement la liberté d’opinion et de croyance, le respect d’une justice sociale et l’égalité des droits et des devoirs parmi tous les citoyens sans discrimination ». L’article 7 affirme : « Tous les Libanais sont égaux devant la loi. Ils bénéficient à égalité des droits civils et politiques et sont soumis à égalité à des obligations et des devoirs publics sans aucune distinction. L’article 9 garantit « le libre exercice de tous les rites religieux ». Mais le pacte national qui est toujours en vigueur avait instauré un régime typiquement communautariste, à savoir : le président de la République est chrétien maronite, le président du Conseil est musulman sunnite, le président du Parlement est musulman shiite, le ministre des Affaires étrangères est chrétien grec-catholique, le ministre de la Défense est druze etc …

Toute l’administration suit ce schéma qui veille sur un équilibre communautaire, même si l’article 9 de la Constitution détermine clairement le caractère laïque de l’Etat libanais et par conséquent le caractère laïque de la citoyenneté. The Daily Star qui a couvert l’événement rappelle « que les accords de Taef de 1989 stipulaient que le Liban doit se diriger vers l’abolition du communautarisme, et qu’une tentative de courte durée par le président du Parlement, Nabih Berri, pour agir dans ce sens, est tombée dans les oreilles de sourds » (1). Une avance notable cependant en 2009 : le ministre de l’Intérieur a accordé aux citoyens le droit de faire retirer la mention de la religion sur la carte d’identité. (2)

On compte au Liban 18 communautés religieuses. La vie sociale est, de surcroit, à structure féodale ou populiste. Dans chaque bourg, il y a un zaïm (chef), représentant les grandes familles, qui dispose de relais dans l’administration et de ses propres hommes de main… C’est tout ce système politico-social qu’un groupe d’amis et le mouvement féministe Nasawiyya rêvent de renverser.

Il y a quelques mois, un religieux musulman décida d’interdire un concert de rock à Beyrouth. Ce fut un des éléments déclenchants. Un appel sur Facebook pour une marche de « Laïque Pride » a eu un écho immédiat : 1000 adhérents dans les 24 heures. Cet appel fut relayé par la presse et les médias. La marche fut autorisée par le Ministère de l’Intérieur. Les organisateurs refusent que la politique du Liban soit au diapason des sons des cloches ou rythmée par les chants des muezzins… Ces laïques souhaitent créer une voix forte, solide et unifiée face aux insupportables facettes du communautarisme.

Une charte (3) a été diffusée en préambule à la marche afin de clarifier les objectifs :

– Je suis un citoyen libanais

– Je crois que femmes et hommes « sont nés et restent libres et égaux en droits »

– Je crois que mon pays doit offrir les mêmes droits civils et politiques à tous

– Je suis pour la neutralité de l’Etat libanais à l’égard de la religion : neutralité signifie ne faire aucune différence entre une religion et une autre, et une religion et une absence de religion

– Je suis contre l’ingérence de la religion dans le fonctionnement de l’Etat libanais comme je suis contre l’ingérence de l’Etat dans la religion du citoyen

– Je crois en la démocratie, à la liberté de parole et d’opinion
C’est donc un « mouvement citoyen qui refuse d’être détourné par les politiques ».

La marche a eu lieu le 25 avril 2010. Elle a parcouru quelques kilomètres en direction du quartier des affaires. Précédant le cortège, un véhicule diffusait de la musique et des slogans : Non, non au communautarisme, oui à la laïcité / Quelle est ta religion ? – Ce n’est pas ton affaire ! / La laïcité est la solution / Au diable l’équilibre communautaire ! / Oui au mariage civil, non à la guerre civile / La liberté de croire est un droit / Le communautarisme est une abomination, c’est une action du diable, éloignez-vous d’elle / La laïcité n’est pas l’athéisme.

Un arrêt symbolique a été marqué devant le musée qui fut, de triste mémoire, le point de démarcation entre la Zone-Est et la Zone-Ouest durant la guerre civile fratricide de 1975-1990. Les manifestants ont été empêchés d’accéder au Parlement, le sit-in prévu n’a pu avoir lieu.
Le Los Angeles Times, a estimé le nombre de participants à 5000. La BBC (4) a interrogé des participants : un certain Lama avait déclaré : « Cet horrible système est en train de ruiner notre beau pays. Je suis là pour défendre mes droits fondamentaux d’homme ». Ziad et sa femme Reine ont adhéré au mouvement parce que le système libanais n’a pas réussi à résoudre leur problème. Etant de deux religions différentes et en l’absence de mariage civil, ils ne peuvent se marier. « Nos familles ont combattu les uns contre les autres et nous avons dû lutter pour préserver notre relation ». « La pression sociale et familiale est immense » a déclaré Reine. Il ne leur reste qu’à partir à Chypre pour sceller leur union par un mariage civil.
Kinda Hassan, une des organisatrices a déclaré : «Je refuse d’être associée à ma communauté, je veux être libanaise ».

Selon la chaine Aljzeera, 45% des Libanais approuvent un mariage civil facultatif et 48% le désapprouvent. 58% approuvent la suppression du communautarisme sur le plan politique et 22% s’y opposent. Mais tout le monde au Liban est conscient que le système ne changera pas d’un jour à l’autre. Si, parmi les gens favorables à la suppression du communautarisme on en trouve davantage dans les deux communautés musulmanes (sunnite et shiite), c’est par un calcul purement communautariste (5). Car le nombre des musulmans a augmenté ces dernières décennies et ils sont devenus majoritaires dans le pays. Or, maintenir le statu quo leur est défavorable. Comptant sur la fidélité communautariste de leurs électeurs, ils espèrent bien être politiquement majoritaires et pas seulement démographiquement. Poudre aux yeux que leur anti-communautarisme !

En réalité, à travers le Moyen-Orient, la laïcité est considérée comme associée à l’athéisme, à l’absence de Dieu. Dans ce sens, elle n’a pas bonne cote. Mais pour l’élite intellectuelle occidentalisée, la laïcité est la voie qui sortirait le Monde Arabe du marasme économique et social.
Il ne faut pas se leurrer, une hirondelle ne fait pas le printemps. La laïcité ne peut être imposée comme ce fut le cas sous Ataturc en Turquie et sous le Shah en Iran. Tant que le simple citoyen ne réfléchit et n’agit que par et pour sa communauté, on ne peut s’attendre à un revirement laïque au Liban et ailleurs dans les pays arabo-musulmans.

La jeunesse libanaise qui a souffert du communautarisme donne cependant une belle leçon à nos dirigeants : en France, pays pourtant foncièrement laïque et même fer de lance de la laïcité, la laïcité française est plus menacée que jamais par le communautarisme. Notre pays se trouve au bord d’une guerre civile larvée qui, malheureusement, pourrait éclater au grand jour. Saluons le courage de la nouvelle génération de Libanais qui a osé braver un système archaïque, au nez et à la barbe des barbus et des enturbannés.

Bernard DICK

Crédit photos : www.nadinemoawad.com

http://www.ssrcaw.org/guest/youtube.asp?yid=2003

(1) www.dailystar.com.lb : 25/03/2010, 23/04/2010

(2) http://Gulfnews.com

(3) www.discoverlebanon.com

(4) http://newsvote.bbc.co.uk

(5) www.guardian.co.uk

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