4. La réalité des langues régionales en France

Publié le 14 octobre 2008 - par - 4 801 vues
Share

Il est désormais temps d’aborder la situation des langues régionales en France pour pouvoir esquisser une politique républicaine à leur sujet. Nous n’analyserons que celle des langues régionales de la métropole, car pour les DOM et les TOM, il s’y ajoute bien d’autres problèmes dont ceux des conséquences de la colonisation.

Pour avoir une base de discussion et de compréhension acceptable pour le plus grand nombre de lecteurs, nous utiliserons comme supports essentiels le rapport au gouvernement d’avril 1997 du professeur Bernard Cerquiglini, établi en vue de l’adoption de la la Charte européenne des langues régionales et minoritaires et le rapport de François Clauché de l’INSSE, mais aussi des études spécifiques diverses sur des langues régionales particulières (dont le Basque, le Breton, le Catalan, l’Alsacien, le Corse).

« Les langues régionales sont donc des langues pratiquées traditionnellement sur une aire géographique particulière de la France ».

Le rapport Cerquiglini dénombre 24 langues régionales métropolitaines au moins, mais ça ne veut rien dire, car ce n’est que le produit d’une surenchère en déclarant au fil des revendications différents dialectes, pourtant bénéficiant pour certains d’une intercompréhension de la part de leurs locuteurs, comme langues spécifiques; le summum de ce cette surenchère est la reconnaissance en 2007 par la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF) du ministère de la Culture comme langue régionale le Saintongeais en le séparant du Poitevin !

Pour la bonne compréhension, nous utiliserons le terme de dialecte quand il s’agira d’une variante soit d’une langue dominante, soit d’une forme dialectale parmi d’autres rattachables à un tronc commun qui révèle une langue théorique construite, appelée parfois langue « unifiée » par volonté politicolinguistique. Et dans les dialectes, il peut y avoir intercompréhension facile entre locuteurs des différents dialectes voisins, intercompréhension difficile, et des fois pratiquement peu d’intercompréhension. Nous n’utiliserons le terme de patois que pour des îlots géograpiques isolés survivants d’une aire dialectale pratiquement en voie de dispariton.

Commençant par la situation de deux langues régionales utilisées comme langues nationales au delà des frontières de la république française , le Catalan, reconnue langue nationale dans la Généralité de Catalogne, et le Basque reconnu comme langue nationale dans les provinces basques de l’état espagnol.

Le Catalan Parlé dans l’ancienne province du Roussillon rattachée à la France en 1659, à l’origine du département des Pyrénées Orientales sauf pour 2 cantons du nord-ouest du département de dialecte languedocien, il est compris par la moitié de la population de l’aire géographique, mais seulement parlé et écrit par le tiers de la population (120 000 sur 370 000), mais ce pourcentage de locuteurs peut atteindre plus des deux tiers dans les villages pyrénéens en dehors de l’agglomération de Perpignan et de la façade maritime. L’évaluation , certes toujours contestable, de son utilisation comme langue maternelle ne serait que globalement de 10 à 15% de la population , mais pouvant aller jusqu’à 40% dans certains villages pyrénéens.

Le Basque Parlé dans la partie méridionale du département des Pyrénées Atlantiques de l’ancien royaume de Navarre (le Béarnais étant parlé au nord), rattaché à la France par Henri IV en 1589, il serait compris actuellement par 100 000 locuteurs sur 240 000 habitants, soit 40% de la population. Mais seulement 40 000 locuteurs, soit 15% de la population le maîtriseraient bien, et on évalue son utilisation comme langue maternelle par seulement moins de 10% de la population. Or il existe plusieurs formes dialectales dans le pays basque en France , mises à mal d’ailleurs par la diffusion d’une langue basque « unifiée » par les autorités des provinces basques de l’état espagnol.

Déjà nous pouvons évoquer la possible influence à long terme des politiques nationales agressives des provinces espagnoles catalane et basque (sans parler du fanatisme xénophobe de l’ETA basque) sur la volonté ultérieure possible d’une partie des populations concernées de ne pas rester au sein de la république française. Il faut savoir néanmoins qu’une évolution autre est possible quand on connaît le rejet de la la langue basque par 90% de la population de la Navarre en Espagne (province de Pampelune) au profit de la langue et de la nation espagnole depuis plusieurs siècles, alors que les coutumes culturelles sont toujours d’essence basque, et que la province de Valence d’aire linguistique catalane ne manifeste dans l’ensemble de sa population aucune volonté de rejoindre la Généralité de Catalogne ni le souhait de rejeter le castillan comme langue nationale. Nous y reviendrons donc ultérieurement.

Il vient maintenant tout naturellement la nécessité de parler de la langue bretonne et de ses dialectes, et des deux dialectes importants utilisés en France, l’Alsacien et le Corse.

Le Breton : C’est une langue celtique (une des dernières utilisées avec le gaélique d’Irlande, le gallois et l’écossais) pratiquée dans la moitié ouest de la Bretagne par environ 250 000 personnes sur une population de 1,5 million d’habitants soit 25% de cette population, mais dont l’utilisation comme langue maternelle est évaluée à moins de 5% de la population, ce qui signifie une disparition probable rapide dans ces conditions. Elle est divisée en deux groupes de formes dialectales avec une intercompréhension relativement peu facile entre ces 2 groupes : celui des pays cornouaillais, léonais et trégorais, et celui du Vannetais, ce dernier se rapprochant sans doute plus des parlers antiques gaulois que ceux du premier groupe qui proviendraient exclusivement des colons gallois venus en Bretagne dans les premiers siècles de notre ère. C’est la raison de la création d’un dictionnaire unifié par les intellectuels collabos en 1941 (qui avait un projet politique d’autonomie ou d’indépendance) et des structures qui ont suivi d’une langue dite «unifiée» destinée à l’enseignement et aux médias radiotélévisés et publications, mais qui a contribué certainement après 1945 à faire abandonner les formes dialectales comme utilisation de langue maternelle.

L’Alsacien : C’est une dialecte germanique presque unifié, rattaché aux dialectes dit du haut alémanique parlé exclusivement dans les départements du Haut Rhin et du Bas Rhin avec 900 000 locuteurs sur1.800 000 habitants soit la moitié de la population. Longtemps gardé jalousement par l’ensemble de la population concernée comme langue maternelle et d’utilisation exclusive face aux passages successifs comme langues officielles de l’allemand (intercompréhension presque impossible de l’allemand standard avec ce dialecte) et du Français entre le 19ème et le 20ème siècle, il n’est plus à ce jour utilisé comme langue maternelle que par moins de 20% de la population. Le tournant de cet abandon est situé dans les années 1970 par la volonté spontanée d’une grande partie de la population d’apprendre comme seconde langue très tot à l’école primaire l’allemand standard pour communiquer au delà de la frontière avec les populations allemandes. Et en plus il faut savoir que ce souhait collectif conscient est favorisé par le fait que l’Alsacien n’a jamais été pratiqué dans toute l’Alsace : l’extrême nord avec Wissembourg a toujours pratiqué le Francique, l’extrême sud autour d’Altkirch une variante du dialecte balois, les villages vosgiens du nord au sud de l’Alsace le dialecte welsh qui est un dialecte purement français, et la vallée de Sainte Marie aux Mines le français tout simplement puisque la population descend des colons lorrains venus repeupler la vallée après la guerre de trente ans sous Louis XIV.

Le Corse est un dialecte dit italique formé de plusieurs formes dialectales du nord au sud de l’ile avec la prééminence d’une forme unifiée créée ces dernières années à partir surtout des dialectes du nord et à travers les médias écrits et radiotélévisés. Utilisé actuellement par environ 150 000 locuteurs sur une population de 250000 personnes (donc par 60% de la population), il ne serait plus utilisé comme langue maternelle que par 20% à peine de la population, ce qui signifie un abandon certain rapide, malgré les efforts des nationalistes. Là aussi il faut savoir que ce dialecte corse n’a jamais été utilisé dans les villes de Calvi et Bonifacio qui avaient des dialectes génois très différents et par la ville de Cargèse qui avait un dialecte grec populaire venu du Moyen Age, et qu’il était inconnu des rapatriés des anciennes colonies, d’origine corse ou non., qui se sont implantés dans l’Ile.

Les autres langues régionales encore utilisée par une minorité de la population de l’aire géographique concernée sont :

Le Francique. C’est un dialecte germanique, divisé en essentiellement 3 formes dialectales importantes en intercompréhension entres elles, utilisé encore par près de 350 000 locuteurs sur une aire de 1,7 million personnes le long de la frontière luxembourgeoise et allemande (l’une des 3 formes dialectales, la moins utilisée en France, a reçu le statut de langue nationale au Luxembourg), mais les populations concernées ne les utilisent plus ou presque comme langue maternelle, préférant faire apprendre l’allemand standard à leurs enfants des le plus jeune age après le français.

Le dialecte flamand de la région de Dunkerque, dont les locuteurs restants sont comptabilisés entre 20 000 et 40 000 sur une aire géographique de 1,4 million d’habitants et qui est abandonné de plus en plus pour le flamand de Flandre qui est appris aux enfants dès l’école primaire après le français et dans les collèges et lycées.

Quant à l’Occitan, qui rassemble des groupes de dialectes qui ne sont pas toujours intercompréhensibles entre eux, bien que recensant en tout près de 3 millions de locuteurs sur une petite moitié de la France, avec un passé culturel prestigieux au Moyen Age, n’est plus utilisé que par des personnes agées, à l’exception du béarnais encore vivace, et plus du tout en tant que langue maternelle.

On peut donc citer les 6 grands groupes de dialectes: le Limousin, l’Auvergnat, le Gascon (qui comprend le Béarnais), le Languedocien, le Provençal et un petit groupe non homogène dans les Alpes méridionales. Mais une langue occitane unifiée, à prédominance languedocienne a été construite par des universitaires et spécialistes surtout de Toulouse et de sa région, laquelle est utilisée désormais dans des publications et émissions radiotélévisées et dans l’enseignement pour des milieux prônant son utilisation dans les écoles primaires, collèges et lycées.

Les patois survivant ici et là de l’Arpitan (ou francoprovençal) ne sont plus parlés que par des personnes agées (comme en Savoie)

Il en est de même des patois de la langue d’oil, survivant ici et là chez les personnes agées en Picardie, Normandie, Bourgogne, Poitou, Franche Comté, Lorraine, etc., ils ne sont plus transmis. Une exception, le Gallo, parlé par nombre de personnes agées encore dans l’Est de la Bretagne et qui, après avoir réussi à se faire reconnaître comme langue régionale à part entière pour faire face à la langue bretonne voisine est désormais enseigné à des lycéens qui veulent avoir des points supplémentaires au BAC.

Cet article n’a pas la prétention de faire une étude exhaustive de la situation des langues régionales en France, mais simplement de faire connaître des réalités pour pouvoir définir une politique républicaine vis à vis de ces langues régionales.

Mais nous allons en tirer les premières observations bien utiles donc pour la suite :

1. Même pour les langues régionales les plus utilisées en France, c’est toujours désormais par une minorité de la population de l’aire géographique concernée (pour les moins de 30 ans en tout cas en ce qui concerne le Catalan, le Corse et l’Alsacien).

2. Elles ne sont plus utilisées comme langues maternelle que pour le Catalan, le Basque, l’Alsacien, le Corse, voire encore moins pour le Breton, mais toujours par une partie très restreinte des locuteurs; et encore les études plus précises faites pour toutes ces langues indiquent
que leur utilisation comme langues maternelles se fait désormais en concomitance avec le Français, et souvent même en position seconde par rapport au Français.

3. Les langues régionales utilisées comme langues nationales hors des frontières de la république française sont utilisées sous une forme unifiée qui a désormais court en France dans les médias écrits et radiotélévisés faisant disparaître les formes dialectales locales

4. Les langues régionales qui se divisent en plusieurs dialectes parlés en France ont tendance à être «unifiées» chacune dans une langue commune construite par des intellectuels et autres spécialistes pour l’usage des médias écrits et radiotélévisés et de l’enseignement, ce qui a souvent comme effet pervers de participer à la disparition des parlers locaux; dans ces cas on constate souvent l’instrumentalisation de la langue régionale pour des objectifs politicolinguistiques par des groupes nationalistes.

5. Les dialectes utilisés en France de langues dominantes utilisées à l’étranger ont tendance désormais à être abandonnés spontanément par les populations qui les utilisaient, au profit de ces langues dominantes.

Evidemment, tout ceci est à prendre en compte dans nos analyses et pour nos propositions.

Valentin Boudras-Chapon

http://laicite.republique.free.fr

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.